Assalé Tiémoko, Journalistes : Et si nous apprenions à nous faire un peu plus solidaires ?
Assalé Tiémoko, Journalistes : Et si nous apprenions à nous faire un peu plus solidaires ?
Il y a des débats dans lesquels les journalistes gagneraient à prendre un peu de recul. Non pas parce qu'ils n'auraient pas leur mot à dire, encore moins parce qu'ils devraient renoncer à défendre leur corporation, mais parce que certaines postures finissent par desservir les intérêts mêmes qu'elles prétendent protéger.
Le débat autour de la qualité de journaliste professionnel d'Assalé Tiémoko en est une illustration.
Soyons clairs : si, au regard des règles qui encadrent l'exercice de notre profession, nous considérons qu'Assalé Tiémoko ne remplit plus les conditions pour bénéficier de la carte d'identité de journaliste professionnel, alors la Commission paritaire d'attribution de la carte d'identité de journaliste professionnel (CIJP) est là pour prendre ses responsabilités.
C'est précisément son rôle. Nous y siégeons, nous connaissons les textes et les critères qui encadrent la délivrance de cette carte. Il appartient donc à cette instance de trancher, en toute responsabilité.
Et une fois la décision prise, pourquoi en faire davantage ?
Pourquoi ressentir le besoin de porter ce débat sur la place publique avec autant d'insistance ? Pourquoi donner le sentiment que nous voulons absolument livrer un confrère à la vindicte populaire ?
À quoi cela sert-il, sinon à alimenter une polémique qui dépasse largement le cadre de la régulation de notre profession ?
Il faut savoir raison garder.
Sur ses prises de position politiques, ses engagements et ses combats, laissons les politiciens se battre entre eux ! Ce sont leurs terrains, leurs joutes et leurs contradictions. Si, au détour d'une confrontation politique, Assalé Tiémoko se prévaut de sa qualité de journaliste professionnel, il appartiendra à ses contradicteurs de lui rappeler qu'il ne détient plus la carte qui atteste de ce statut. Cela devrait suffire.
Mais il y a une autre nuance, et elle me paraît fondamentale : Assalé Tiémoko reste journaliste !
Il ne détient peut-être plus la carte de journaliste professionnel, parce que son engagement politique au premier plan est difficilement conciliable avec les exigences déontologiques attachées à l'exercice de cette profession.
Mais cela ne signifie pas que son parcours, sa formation, son expérience et son identité professionnelle disparaissent par enchantement.
Un médecin qui quitte l'hôpital pour exercer une autre activité ne cesse pas, du jour au lendemain, d'être médecin. Il n'exerce simplement plus dans les conditions ou le cadre qui lui permettaient de revendiquer certaines prérogatives professionnelles. La nuance est importante.
Il en va de même ici. La carte de journaliste professionnel est un titre administratif qui atteste d'un statut et ouvre droit à certaines prérogatives. Elle ne réécrit pas l'histoire professionnelle d'un individu.
Dès lors, si Assalé Tiémoko doit répondre de propos, d'actes ou de prises de position, qu'il le fasse devant les instances compétentes, sur le fondement des responsabilités qui sont les siennes. Mais qu'on ne cherche pas systématiquement à le ramener dans le débat comme un problème que la corporation devrait absolument régler devant l'opinion publique.
S'il doit être interpellé sur ses positions politiques, qu'il le soit en tant qu'acteur politique. S'il doit répondre de ses propos, qu'il en réponde en tant que citoyen ou responsable politique, selon les circonstances. Mais ne faisons pas de chaque controverse le prétexte d'un procès public de notre propre corporation.
J'avoue, pour ma part, avoir une certaine gêne devant cette tournure des événements. Depuis que cette polémique enfle, combien de responsables politiques se sont véritablement mêlés de cette querelle corporatiste ? Pourquoi les journalistes semblent-ils parfois plus pressés que les politiques eux-mêmes de s'affronter sur un sujet qui concerne d'abord notre profession ?
J'aurais sincèrement préféré voir des analystes politiques engagés dans les partis politiques débattre avec Assalé Tiémoko de ses prises de position, de ses contradictions ou de ses choix. Ce serait un débat politique, avec ses arguments, ses confrontations et ses exigences. Mais pourquoi les journalistes devraient-ils se retrouver au premier rang de cette bataille ?
Notre responsabilité est ailleurs. Elle consiste à défendre notre métier, à faire respecter nos règles, à protéger notre crédibilité et à veiller à ce que les exigences éthiques de notre profession ne soient pas sacrifiées sur l'autel des intérêts individuels ou partisans.
Cela ne nous oblige pas à nous taire. Cela nous oblige simplement à choisir nos combats et, surtout, à ne pas confondre fermeté professionnelle et acharnement personnel.
La solidarité corporatiste ne consiste pas à donner raison à un confrère en toutes circonstances. Elle consiste aussi à savoir ne pas l'accabler inutilement, même lorsque nous sommes en désaccord avec lui.
Nous pouvons désapprouver les choix d'Assalé Tiémoko. Nous pouvons considérer qu'il a franchi une ligne au regard de nos exigences déontologiques. Nous pouvons même lui retirer, dans le cadre prévu par les textes, la reconnaissance administrative du statut de journaliste professionnel.
Mais de grâce, ne transformons pas la défense de notre profession en une entreprise de désolidarisation systématique.
Il y a suffisamment de combats à mener pour la dignité, la reconnaissance et la crédibilité du journalisme ivoirien pour que nous évitions de nous épuiser dans des querelles qui pourraient être réglées avec davantage de responsabilité et de confraternité.
Entre journalistes, nous n'avons pas besoin d'être toujours d'accord. Mais nous avons tout intérêt à apprendre à ne pas nous combattre inutilement.
Franck ETTIEN
Journaliste et Politologue

