Bondoukou : Plongée dans l’enfer de la traite et de l’exploitation sexuelle des jeunes filles

Bondoukou : Plongée dans l’enfer de la traite et de l’exploitation sexuelle des jeunes filles

08/11/2025 - 18:41
08/11/2025 - 19:47
Bondoukou : Plongée dans l’enfer de la traite et de l’exploitation sexuelle des jeunes filles
À Bondoukou, la lutte contre la traite des mineures mobilise ONG et autorités pour protéger les victimes et démanteler les réseaux

Elle pensait venir au « pays de l’hospitalité » pour faire fortune et soutenir financièrement ses parents restés au pays. Mais Shella – nom d’emprunt – ne se doutait pas que sa vie deviendrait un enfer dès qu’elle foulerait la terre du Gontougo.

Cette Nigériane de 16 ans a vu son rêve basculer dans l’horreur. Utilisée comme esclave sexuelle par des hommes à la libido débridée, elle a été contrainte de se prostituer dans un hôtel de passe du quartier Djiminisso, à Bondoukou, afin de rembourser une prétendue dette.

« Je devais rembourser une dette d’un million cinq cent mille francs CFA à ma patronne. C’était le prix de ma liberté », confie, en larmes, la jeune fille.

Sa maquerelle, Aza Muhammed alias Bibi, lui avait promis un emploi dans un magasin de prêt-à-porter. Comme bien d’autres mineures, Shella n’a rien soupçonné jusqu’au jour où elle s’est retrouvée transformée en objet de plaisir pour de nombreux clients.

Un réseau démantelé grâce à la vigilance des autorités

C’est à la suite d’un article publié par l’Agence Ivoirienne de Presse (AIP) dans la région du Gontougo qu’une véritable chasse à l’homme a été lancée pour mettre la main sur Aza Muhammed, 24 ans.

Grâce à une enquête conjointe menée par le parquet près la section du Tribunal de Bondoukou, la police nationale et la brigade spéciale chargée de la protection des mineurs, la suspecte a finalement été arrêtée en compagnie de quatre jeunes filles dont deux mineures.

Ce qui s’apparente à un réseau de prostitution impliquant des mineures nigérianes a ainsi été démantelé, au grand soulagement du procureur Péhé Rodrigue.

« Elle recrutait de jeunes filles au Nigeria et les faisait venir à Bondoukou, où elles étaient contraintes à la prostitution. Parmi les victimes, au moins deux mineures ont été identifiées », a précisé le procureur.

Aza Mohamed a été déférée au parquet et placée sous mandat de dépôt. Une instruction judiciaire est en cours pour identifier et démanteler l’ensemble du réseau.

« Nous avons donné instruction à nos forces de l’ordre d’intensifier les patrouilles, de jour comme de nuit, pour repérer toutes les personnes impliquées dans ces activités dégradantes », a ajouté le procureur.

Il a également profité de l’occasion pour lancer un appel à la vigilance et à la collaboration citoyenne : « Nous sommes une ville frontalière. Beaucoup de malfaiteurs viennent des pays voisins ou s’y réfugient après leurs actes. Nous appelons donc à la vigilance des citoyens. Signalez toute personne suspecte. Et n’ayez crainte : votre identité restera confidentielle. »

Le procureur a salué la bravoure de la population, notamment ceux qui ont permis l’arrestation d’un braqueur, soulignant leur sens du devoir civique.

Une ONG en première ligne contre l’exploitation sexuelle

À Bondoukou, l’ONG ‘’La Colombe Ivoirienne pour le Bien-être Social’’ (CIBES) lutte avec des moyens limités contre l’esclavage sexuel et l’exploitation des jeunes filles et mineurs dans la région du Gontougo.

Pour son président, Beugré Sylveste, les proxénètes usent de techniques de recrutement trompeuses : promesses d’emploi et d’une vie meilleure.

« Ce phénomène s’est intensifié ces derniers temps, notamment à cause de l’orpaillage clandestin. Beaucoup de jeunes filles, surtout des Nigérianes, sont recrutées par des proches ou des trafiquants qui leur promettent des emplois bien rémunérés — vendeuses, caissières, commerçantes...

Mais une fois arrivées, elles sont contraintes de rembourser des sommes exorbitantes, entre deux et trois millions de francs CFA, pour le transport et la nourriture », explique-t-il.

Ces victimes ne perçoivent souvent que de maigres sommes — environ 2 000 francs CFA par jour — pour se nourrir. En plus des violences physiques, elles subissent de graves traumatismes psychologiques.

« Beaucoup présentent des traces de coups, des infections sexuellement transmissibles et d’autres problèmes de santé. Certaines souhaitent rentrer chez elles, mais c’est souvent impossible. L’ONG CIBES, en collaboration avec les autorités, les prend en charge dans un centre d’accueil pouvant héberger jusqu’à 70 personnes », poursuit Beugré Sylveste.

À ce jour, 18 victimes, dont 13 Nigérianes, 2 Ivoiriennes et 3 garçons, sont suivies par l’ONG. « Parmi elles, deux sont mineures, dont une enceinte de sept mois. Elles bénéficient d’une prise en charge médicale et psychologique complète », souligne-t-il.

Inauguré en 2022, le centre d’accueil et d’hébergement pour les victimes de la traite, géré par l’ONG CIBES, bénéficie du soutien du ministère italien des Affaires étrangères, de l’ONU et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).Haut du formulaire

Appel à la solidarité et au soutien des collectivités locales

Beugré Sylveste, président de l’ONG CIBES, lance un vibrant appel à la mobilisation citoyenne : « J’invite toute la population à soutenir les autorités dans leur lutte contre la traite et l’exploitation sexuelle. Bondoukou, la “cité aux mille mosquées”, ne doit pas devenir un refuge pour de telles pratiques.

Ce n’est pas une bonne image pour notre communauté. La collaboration avec les forces de l’ordre et la dénonciation des auteurs et complices est essentielle. Les victimes doivent être orientées vers des structures compétentes comme CIBES. »

Il appelle également les collectivités locales à un soutien matériel et financier :

« Nous prenons en charge de nombreuses femmes ivoiriennes victimes de violences basées sur le genre : épouses chassées, mineures mariées de force, jeunes filles abandonnées enceintes.

Ces victimes nous sont orientées par la brigade des mineurs, le centre social ou d’autres institutions publiques. Pour renforcer notre capacité à les accueillir, les former et les réinsérer socialement, nous avons besoin d’un appui concret des collectivités décentralisées, notamment du maire et du conseil régional. »

Il souligne également la situation des jeunes revenant de l’aventure dans d’autres régions : « Certains reviennent après avoir connu l’échec ou des abus. 

Là encore, ils se tournent vers CIBES, leur dernier recours. Nous reconnaissons les efforts des autorités, mais nous les invitons à soutenir davantage les structures locales comme la nôtre, qui accompagnent quotidiennement les plus vulnérables. »

Patrick KROU depuis Bondoukou