Lutte contre l’orpaillage illégal : Pourquoi le phénomène reste difficile à éradiquer
Lutte contre l’orpaillage illégal : Pourquoi le phénomène reste difficile à éradiquer
La Côte d’Ivoire intensifie sa lutte contre l’orpaillage illégal, mais le phénomène continue de défier les opérations de démantèlement. Malgré des milliers de sites détruits et de nombreuses interpellations, l’exploitation clandestine de l’or demeure active dans plusieurs régions du pays. Pour les autorités, le défi ne consiste désormais plus seulement à fermer les sites, mais à s’attaquer aux réseaux qui entretiennent cette activité et à réparer les dégâts causés aux territoires.
La mobilisation des forces de sécurité s’est renforcée en 2026. De janvier à juillet, le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI) de la Gendarmerie nationale a procédé à la fermeture de 1 114 sites et à l’interpellation de 1 531 personnes.
Les opérations ont également permis de récupérer plus de 4,4 kilogrammes d’or, ainsi que du matériel utilisé pour l’exploitation clandestine : groupes électrogènes, motopompes, broyeuses, concasseurs et autres équipements. Des milliers d’abris installés sur les sites ont été détruits.
Ces résultats traduisent la volonté des pouvoirs publics de maintenir une forte pression sur les exploitants clandestins.
Un phénomène loin d’être éradiqué
L’ampleur du bilan cumulé depuis 2021 permet toutefois de mesurer la difficulté de la tâche. Plus de 8 500 sites ont été déguerpis au cours de cette période et 4 474 personnes ont été déférées devant la justice. Les autorités font également état de saisies importantes d’or et de ressources financières.
Pourtant, l’activité clandestine demeure. Le Conseil national de sécurité a lui-même relevé en juillet 2026 que l’orpaillage illégal persistait et tendait à s’étendre sur le territoire national.
Cette situation met en évidence les limites d’une stratégie fondée principalement sur le démantèlement des sites. Lorsqu’une exploitation est fermée, l’activité peut se déplacer vers une autre zone. Le problème se reconstitue alors sous une nouvelle forme.
Au-delà des orpailleurs, les réseaux à démanteler
L’un des enjeux majeurs se situe donc en amont de l’exploitation. Derrière les travailleurs présents sur les sites se trouvent des circuits d’approvisionnement en matériel, des sources de financement et des réseaux chargés de commercialiser la production. Tant que ces différents maillons restent opérationnels, la fermeture des sites risque de ne produire qu’un résultat temporaire.
La stratégie publique devra ainsi davantage cibler les organisateurs, les financiers et les éventuelles complicités locales. Cette approche permettrait de passer d’une logique de réaction à une véritable politique de démantèlement des réseaux.
Des terres agricoles sacrifiées
L’impact de l’orpaillage clandestin ne se mesure pas uniquement en nombre de sites détruits. L’exploitation bouleverse les sols, fragilise les espaces agricoles et peut rendre certaines parcelles difficiles à remettre en culture. Dans les zones rurales, cette situation crée une concurrence directe entre l’extraction aurifère et l’agriculture.
Or, la Côte d’Ivoire demeure fortement dépendante de ses productions agricoles. La dégradation durable des terres représente donc un risque économique autant qu’environnemental.
Le problème est d’autant plus préoccupant que la remise en état d’un espace exploité clandestinement nécessite du temps, des moyens financiers et un accompagnement technique.
La pollution de l’eau, une menace directe pour les populations
Les conséquences sur les ressources hydriques constituent probablement l’un des aspects les plus préoccupants.
La récente situation observée à Agboville, après la pollution du fleuve Agbo, a rappelé que les effets de l’orpaillage peuvent atteindre directement les populations. La perturbation de l’approvisionnement en eau potable a montré la vulnérabilité des communautés face aux activités menées en amont des cours d’eau.
Cette affaire dépasse donc le cadre de la lutte contre une activité clandestine. Elle pose la question de la sécurité hydrique des populations et de la protection des ressources naturelles.
Lorsqu’un cours d’eau est dégradé, plusieurs secteurs sont simultanément exposés : eau potable, agriculture, élevage et pêche.
Un problème qui devient aussi sécuritaire
L’orpaillage illégal comporte également une dimension sécuritaire. Les sites peuvent concentrer des populations importantes, des activités économiques informelles et des flux financiers difficiles à contrôler.
La présence d’activités connexes, parfois illicites, complique davantage la situation. C’est pourquoi la lutte contre l’exploitation clandestine de l’or ne peut être dissociée des politiques de sécurité et de contrôle du territoire.
Cette réalité explique la volonté des autorités de renforcer la responsabilité des différents acteurs susceptibles de faciliter l’implantation ou le maintien des sites clandestins.
La surveillance technologique comme nouvel outil
Pour améliorer la prévention, le recours aux nouvelles technologies apparaît comme une piste importante.
La cartographie des zones à risque, les drones, les données satellitaires et le géo référencement peuvent permettre de repérer plus rapidement l’apparition de nouvelles exploitations.
L’objectif serait de ne plus attendre qu’un site devienne important avant d’intervenir. Une détection précoce permettrait de réduire les coûts des opérations et surtout l’ampleur des dégâts environnementaux. Mais ces outils doivent être accompagnés d’une présence effective des services compétents sur le terrain.
La question des alternatives économiques
La répression constitue une réponse nécessaire, mais elle ne règle pas à elle seule les causes du phénomène.
Dans certaines zones, l’orpaillage procure des revenus rapides à des populations qui disposent de peu d’alternatives économiques. La fermeture d’un site peut donc entraîner un déplacement de l’activité plutôt que sa disparition.
Le développement de filières agricoles, d’activités génératrices de revenus, de formations professionnelles et de projets locaux pourrait contribuer à réduire cette dépendance.
L’enjeu est de rendre les activités légales suffisamment attractives pour que l’exploitation clandestine ne demeure pas la solution économique la plus immédiate.
Réhabiliter après avoir déguerpi
Une autre priorité concerne la restauration des espaces dégradés. La destruction des installations met fin à une activité, mais ne remet pas automatiquement les sols en état. Sans réhabilitation, les anciens sites restent marqués par l’exploitation et peuvent devenir impropres à certaines activités.
Des initiatives engagées dans certaines régions montrent l’intérêt d’associer lutte contre l’orpaillage et restauration des terres. Cette étape devrait progressivement devenir un volet à part entière de la politique publique.
Vers un changement de méthode ?
Le bilan de 2026 montre une chose : l’État ivoirien dispose désormais d’un dispositif de lutte beaucoup plus structuré. Mais l’importance des opérations réalisées ne suffit pas à conclure à une victoire.
La persistance du phénomène invite plutôt à changer d’échelle. Il faut agir simultanément sur les sites, les réseaux financiers, les circuits de commercialisation, les équipements, les complicités éventuelles et les facteurs économiques qui favorisent le recours à l’exploitation clandestine.
La bataille contre l’orpaillage illégal ne se gagnera donc pas uniquement à coups de bulldozers et de saisies. Elle se jouera aussi dans la capacité de l’État à protéger les terres, sécuriser les cours d’eau, restaurer les espaces dégradés et proposer des perspectives économiques durables aux populations.
Un défi pour les années à venir
Avec des milliers de sites déjà démantelés et de nouveaux foyers régulièrement signalés, la Côte d’Ivoire se trouve face à un phénomène particulièrement mobile.
L’enjeu est désormais de faire en sorte que chaque opération de déguerpissement constitue le début d’une solution durable et non le simple déplacement du problème.
La protection des ressources naturelles, la sécurité des populations et la préservation des terres agricoles sont directement liées à cette bataille. L’orpaillage illégal apparaît ainsi comme un révélateur des défis auxquels le pays devra répondre dans les prochaines années : concilier exploitation des ressources, développement rural, protection de l’environnement et sécurité.
La fermeté engagée par les autorités devra donc s’accompagner d’une action de long terme. Démanteler les sites est nécessaire ; empêcher leur réapparition sera le véritable indicateur de réussite.
Ousseni Sawadogo
