Agriculture / 8 mois après la prise de fonction de Bruno Koné : 9 réformes et 44 projets… le meilleur reste à venir

Agriculture / 8 mois après la prise de fonction de Bruno Koné : 9 réformes et 44 projets… le meilleur reste à venir

26/08/2026 - 06:42
Agriculture / 8 mois après la prise de fonction de Bruno Koné : 9 réformes et 44 projets… le meilleur reste à venir
Agriculture / 8 mois après la prise de fonction de Bruno Koné : 9 réformes et 44 projets… le meilleur reste à venir

Huit mois après son arrivée à la tête du ministère, Bruno Nabagné Koné affiche un bilan à double visage : celui d'un réformateur méthodique, et celui d'un gestionnaire de crise face à l'effondrement des cours du cacao. Réformes, digitalisation, soutien aux producteurs, diplomatie agricole… mais aussi stocks invendus et prix en chute libre. Décryptage d'un bilan encore suspendu au verdict du terrain.

Bruno Nabagné Koné, ministre de l'Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, en Côte d'Ivoire

Bruno Koné a-t-il réussi son pari ? Depuis son arrivée au ministère de l'Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, la question circule dans tout le monde agricole ivoirien.

Nommé le 28 janvier 2026, l'ancien ministre de la Construction, du Logement et de l'Urbanisme hérite d'un portefeuille à haut risque. L'agriculture pèse près de 20 % du PIB ivoirien et environ la moitié des recettes d'exportation du pays, pour une production annuelle avoisinant 37 millions de tonnes. Un secteur à la fois moteur économique, ciment social et enjeu de souveraineté.

Huit mois plus tard, le bilan est contrasté. D'un côté, un ministère en ébullition, des réformes à la chaîne et une vision qui se précise. De l'autre, des dossiers brûlants - le cacao en tête - qui interdisent tout triomphalisme prématuré.

 

La continuité plutôt que la rupture

 

Bruno Koné n'a pas choisi de tout bousculer. Il s'inscrit dans le sillage de son prédécesseur, Kobenan Kouassi Adjoumani, tout en tentant de déplacer les lignes : produire mieux plutôt que produire plus, transformer davantage, mieux stocker, mieux commercialiser et, surtout, mieux rémunérer les producteurs.

Cette philosophie porte la marque de son parcours. Pendant près de huit ans à la tête de la Construction, puis à la manœuvre sur les Postes et l'Économie numérique, Bruno Koné a fait de la digitalisation et de la traçabilité ses outils de prédilection. À l'Agriculture, la même grammaire s'applique désormais au foncier rural et à la traçabilité des filières.

 

Trois lois en six semaines

 

Le ministre n'a pas traîné. Dès le 12 mars 2026, à peine six semaines après sa prise de fonction, il défend devant la Commission des affaires économiques et financières de l'Assemblée nationale trois projets de loi, adoptés à l'unanimité.

Le premier généralise au cocotier des mécanismes de régulation déjà en vigueur pour l'hévéa et le palmier à huile. Le deuxième étend au karité certaines règles de commercialisation appliquées au coton et à l'anacarde. Le troisième, SIFOR-CI, ambitionne de moderniser la gestion du foncier rural par l'enregistrement et la traçabilité numérique des terres.

Dans un pays où les conflits fonciers opposent régulièrement producteurs, communautés et investisseurs, l'enjeu dépasse la technique. Reste à savoir si ces textes changeront réellement la donne sur le terrain - la véritable épreuve commence maintenant.

 

Des tracteurs et des promesses

 

Le bilan ne se limite pas aux textes de loi. Le 18 juillet, à Tengrela, Bruno Koné remet à 6 000 producteurs du Bagoué, du Hambol, du Poro et du Tchologo des intrants et équipements agricoles d'une valeur de 2,8 milliards de F CFA : engrais, semences améliorées de riz, de maïs, d'arachide et de sésame, insecticides, fongicides, mais aussi tracteurs, motoculteurs et moissonneuses-batteuses.

Un mois plus tôt, à Yamoussoukro, lors du lancement de la campagne hévéicole 2026, le ministre plaidait déjà pour une agriculture « mieux rémunérée pour les jeunes » - un message qui résonne dans un secteur vieillissant, peinant à séduire la relève.

 

Le PND 2026-2030, colonne vertébrale de la stratégie

 

C'est dans la préparation du Plan national de développement 2026-2030 que Bruno Koné dévoile sa vision la plus aboutie. L'agriculture y est érigée en moteur de la transformation économique du pays, autour de cinq priorités : sécurité et souveraineté alimentaires, compétitivité des filières, financement du secteur, durabilité des systèmes de production et sécurisation du foncier rural.

Objectif affiché : l'autosuffisance rizicole, la poursuite de la transformation locale du cacao, le développement des filières café, anacarde et vivrières, la valorisation du manioc, sans oublier la structuration des filières avicole, bovine et laitière pour réduire la dépendance aux importations.

Le ministre ne cache pas les obstacles : aléas climatiques, mécanisation insuffisante, pertes post-récoltes, difficultés d'accès au financement pour les jeunes exploitants. Sa réponse tient en trois mots : moderniser, organiser, financer.

 

Le cacao, juge de paix

 

C'est pourtant sur le cacao que le bilan de Bruno Koné sera vraiment jugé. La filière traverse une zone de turbulences. Le prix bord champ de 2 800 F CFA le kilogramme, annoncé pour la campagne principale 2025-2026, a été balayé par l'effondrement des cours mondiaux. La campagne intermédiaire s'est ouverte avec un prix garanti ramené à 1 200 F CFA le kilogramme.

À cette chute s'ajoute la crise des stocks invendus. Pour amortir le choc, l'État a engagé le rachat exceptionnel d'environ 100 000 tonnes de cacao, pour un montant avoisinant 280 milliards de F CFA - une intervention salutaire dans l'urgence, mais qui a aussi nourri des interrogations sur la transparence des bénéficiaires et la gestion des mécanismes de stabilisation.

C'est dans ce climat tendu que Bruno Koné prépare désormais la campagne 2026-2027.

 

Un nouveau calendrier, une carte obligatoire

 

Autre chantier de taille : la refonte du calendrier des campagnes café-cacao. La campagne principale s'ouvrira désormais le 1er septembre et courra jusqu'au 28 février, la campagne intermédiaire s'étalant de mars à août - un ajustement pensé pour limiter les interférences avec la rentrée scolaire des enfants de producteurs.

À compter du 1er septembre 2026, la carte du producteur devient obligatoire pour toute transaction commerciale de café et de cacao, une mesure qui concerne quelque 700 000 producteurs enregistrés. Objectif double : sécuriser les transactions et renforcer la traçabilité — une exigence d'autant plus pressante que l'Union européenne durcit ses règles anti-déforestation. Sur ce terrain, la digitalisation chère à Bruno Koné retrouve tout son sens : savoir qui produit, où et comment devient une condition de survie pour la compétitivité du cacao ivoirien.

 

Une diplomatie agricole tous azimuts

 

Le ministre a également multiplié les déplacements : Salon international de l'agriculture de Paris, salon de Meknès au Maroc, réception d'une délégation de l'UEMOA autour du Livre blanc agricole régional 2026-2040. Sur le cacao, il plaide pour un renforcement de la coopération entre la Côte d'Ivoire et le Ghana, les deux pays cumulant l'essentiel de l'offre mondiale.

Une conviction sous-tend cette diplomatie : face aux cours mondiaux, aux exigences environnementales et à la concurrence internationale, les pays producteurs doivent désormais parler d'une même voix.

Bruno Nabagné Koné, ministre de l'Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, lors d'une visite consacrée à la filière cocotier.

 

Six mois pour convaincre

 

La feuille de route d'août 2026 à janvier 2027 ne laisse pas de place à l'improvisation : sécurisation de la campagne café-cacao, finalisation du troisième Programme national d'investissement agricole, souveraineté alimentaire, réformes sectorielles, foncier rural, projets structurants.

Au programme également : réorganisation de l'Institut national de formation professionnelle agricole, nouvelles stratégies pour les filières vivrières, maîtrise de l'eau, développement du manioc et du soja, extension du maraîchage irrigué, réhabilitation de mini-barrages, lutte contre la mouche des fruits, unités de transformation du manioc, de la mangue et du karité.

L'heure n'est plus aux annonces, mais aux résultats.

 

Le verdict appartient au terrain

 

Alors, Bruno Koné a-t-il assuré ? Ni oui franc, ni non catégorique.

Oui, sur le terrain de l'impulsion : initiatives législatives rapides, actions concrètes envers les producteurs, présence internationale soutenue, architecture stratégique cohérente. Il a imposé une méthode identifiable - modernisation, digitalisation, traçabilité, organisation des filières.

Non, sur celui des résultats tangibles. Les producteurs attendent davantage que des textes : des revenus sécurisés, des marchés organisés, des financements accessibles, des infrastructures adaptées. La crise du cacao rappelle une évidence : le ministre ne maîtrise ni les cours mondiaux, ni le climat. Sa responsabilité n'est pas d'effacer ces risques, mais d'armer la filière pour y résister.

C'est précisément pour cela que la campagne cacao 2026-2027 s'annonce comme son véritable examen de passage. Si le nouveau dispositif de traçabilité tient ses promesses, si les transactions sont mieux sécurisées, si le revenu des producteurs est mieux protégé, Bruno Koné pourra transformer un bilan d'étape en bilan de réussite.

Dans le cas contraire, son action risque d'être perçue comme un catalogue de bonnes intentions, encore loin du quotidien du monde rural.

Huit mois ne suffisent pas à transformer en profondeur un secteur aussi vaste. Le ministère lui-même le reconnaît : les textes doivent produire leurs effets, les projets doivent être exécutés, les appuis aux producteurs doivent changer d'échelle.

Bruno Koné a posé les fondations d'une agriculture plus organisée, plus numérisée, plus traçable. Reste à prouver que cette méthode peut changer concrètement la vie de ceux qui sont au cœur du système : les producteurs.

Le premier acte est joué. Le verdict, lui, appartient désormais à la campagne cacao 2026-2027.

 

Patrick KROU