Dr Farran Ibrahim, ostéopathe à Abidjan : Les mains qui soignent là où les médicaments échouent
Dr Farran Ibrahim, ostéopathe à Abidjan : Les mains qui soignent là où les médicaments échouent.
Mercredi 15 avril 2026. Clinique Alena, à Marcory. Au deuxième étage d’un immeuble qui surplombe la commune, deux assistantes accueillent les visiteurs dans un vaste hall baigné de lumière. Le décor, sobre et contemporain, s’ouvre sur une vue panoramique de Marcory - ce quartier emblématique d’Abidjan dont le nom, raconte-t-on, viendrait de « Marc Ory », propriétaire de vastes plantations à l’époque coloniale, avant que l’usage populaire n’en déforme peu à peu la prononciation.
Derrière le long comptoir boisé, les deux jeunes femmes orchestrent les arrivées avec élégance, tact et une politesse presque chorégraphiée. Une patiente sort justement du cabinet médical. Son visage, quelques minutes plus tôt, fermé par la fatigue, rayonne désormais d’un soulagement visible. Elle lâche dans un soupir joyeux : « Quand on rentre stressé et angoissé dans le bureau du docteur, on ressort avec le sourire… Ouf ! L’enseignement, ça fatigue ! »
Dans un geste spontané, elle ouvre son sac, en retire un billet - difficile à distinguer à distance - puis le tend vers les assistantes : « Tenez, c’est pour votre café ! »
Les deux silhouettes échangent un regard amusé avant de répondre, presque en chœur : « Merci madame ! Rentrez bien ! » La patiente éclate de rire, puis disparaît dans l’escalator, légère, presque flottante.
Assis dans un coin du hall, j’observe la scène avec attention. La nuit précédente a été courte : une crise d’asthme, peu de sommeil et cette fatigue lourde qui ralentit les pensées. Je fixe distraitement les allées et venues lorsque l’une des assistantes m’interpelle d’une voix douce : « Monsieur Krou, je vous offre un café ? »
Surpris, je relève la tête. Pendant une seconde, l’esprit encore embrumé, j’hésite. Puis je souris faiblement : « Volontiers, mademoiselle… »
Quelques instants plus tard, l’arôme chaud du café envahit l’espace. Je touille mon café avec nonchalance, avant de finalement boire de longues gorgées, presque avec empressement, craignant de ne pas avoir le temps de finir avant mon rendez-vous. Trois quarts d’heure plus tard, la porte s’ouvre enfin. « Monsieur Krou ? » Le Dr Farhan Ibrahim m’invite à entrer dans son bureau.
Installé à Abidjan depuis plus de 15 ans, l’ostéopathe et physiothérapeute exerce avec une approche qu’il veut à la fois humaine, fonctionnelle et profondément tournée vers l’écoute. Entre anecdotes de cabinet, plaidoyer pour une meilleure reconnaissance de l’ostéopathie et confidences sur les réalités du métier, l’invité du mois de la rédaction d’Infodirecte revient sur une discipline encore méconnue en Côte d’Ivoire… mais en pleine évolution.
Dr Farran Ibrahim soigne des paralysies sans scalpel, accompagne des femmes enceintes, remet debout des routiers et des cols blancs usés.
Infodirecte : Présentez-vous, docteur. Qui est Farhan Ibrahim ?
Dr Farran Ibrahim : (Il sourit.) Je me nomme Farran Ibrahim. Je suis ostéopathe et physiothérapeute, installé à Abidjan depuis plus de 15 ans. Je suis né ici (Ndlr : en Côte d’Ivoire), en 1986. Mon père, médecin lui aussi, est né en 1957. Vous voyez, c'est un peu une affaire de famille ! (Rire)
J'ai fait mes études à Beyrouth – au Liban, au campus des sciences médicales, et depuis fin 2010-2011, je me suis installé ici (Ndlr : Abidjan). On a commencé notre carrière après avoir terminé nos spécialités, et on continue à se former jusqu'à ce jour. C'est indispensable dans notre domaine.
Infodirecte : Qu'est-ce qui vous a attiré vers l'ostéopathie, plutôt que la médecine conventionnelle - celle de votre père ?
Dr Farran Ibrahim : (Il réfléchit un instant, choisit ses mots.) Grandir dans un milieu où le parent est médecin, ça imprègne forcément. On voit des cas de santé à la maison, ailleurs, depuis tout petit. Mais j'ai été attiré par quelque chose d'un peu différent - ce qu'on appelle les médecines alternatives, ou médecines fonctionnelles. Ce sont des médecines à part entière, qui agissent non pas sur le seul symptôme, mais sur le fond du problème. Le côté manuel, le contact direct avec le patient… ça m'a parlé très tôt.
Infodirecte : Pour nos lecteurs qui ne connaissent pas : qu'est-ce que l'ostéopathie, concrètement ? Ce sont des massages ?
Dr Farran Ibrahim : (Il lève la main, souriant.) Ah, cette question ! (Rire). Non, ce ne sont pas que des massages - même si les massages font partie des techniques manuelles. L'ostéopathie, c'est l'art de traiter manuellement les pathologies fonctionnelles : c'est-à-dire les atteintes qui altèrent le bon fonctionnement du corps. On touche au système articulaire, osseux, musculaire, viscéral - les organes creux et pleins, le système digestif -, et aussi au système ORL et crânien, en partant des sinus jusqu'au crâne.
Les techniques varient : des pressions, des mobilisations à haute vélocité - ce qu'on appelle communément les craquements - ou des techniques énergétiques plus douces. Manipuler, ce n'est pas masser. (Il marque une pause.) La nuance est importante.
Infodirecte : Et vous, personnellement, vous utilisez quelle technique ?
Dr Farran Ibrahim : (Il répond sans hésiter.) Moi, j'utilise essentiellement des techniques de manipulation. Haute vélocité - les craquements - ou manipulation douce, selon le cas. Des techniques de normalisation, de réalignement, de repositionnement… toujours en fonction de l'atteinte face à laquelle on se trouve.
Pour donner un exemple simple : un patient arrive avec un torticolis, un blocage cervical. Les muscles du cou se contractent par une mauvaise position ou un mouvement brusque, il ne peut plus bouger et il souffre. On intervient alors par une technique de correction - on remet, entre guillemets, le cou à sa place.
(Pause, sourire espiègle) Les recettes exactes ? C'est comme la mayonnaise de grand-mère - le chef ne donne pas sa recette secrète. (Rire)
Infodirecte : L'ostéopathie est-elle reconnue officiellement en Côte d'Ivoire ?
Dr Farran Ibrahim : (Il prend une légère inspiration.) Honnêtement… pas encore officiellement. La spécialité n'a pas d'encadrement formel à ce jour. On pourrait même dire qu'elle est non reconnue dans le corps médical ivoirien - mais elle est évolutive. Il existe déjà plusieurs spécialistes sur place, qui exercent. Comme les confrères chiropracteurs d'ailleurs, qui sont aussi des spécialistes du système vertébral.
La kinésithérapie, elle, est reconnue et encadrée. L'ostéopathie évolue progressivement, surtout par le bouche-à-oreille. Les patients cherchent des solutions simples, non invasives - et ils finissent par frapper à notre porte.
Infodirecte : Quels sont les cas que vous traitez le plus souvent ici, en Côte d'Ivoire ?
Dr Farran Ibrahim : (Il souffle légèrement.) Après 15 ans, on voit des tendances très claires. Essentiellement des pathologies dégénératives - c'est-à-dire des atteintes qui ont dormi dans le corps pendant des années sans avoir été diagnostiquées, et qui se réveillent brutalement. La colonne vertébrale, les genoux, les épaules, principalement.
Des arthropathies - la destruction des cartilages osseux -, des discopathies - ce sont les disques, les amortisseurs entre les vertèbres, qui sont défaillants -, des tendinopathies, c'est-à-dire des atteintes au niveau des tendons. Et souvent, des gens qui travaillent très durement manuellement : des routiers, des travailleurs de bureau restés assis des heures pendant des années. La profession réveille ce qui dormait.
Infodirecte : Est-ce que vous avez des prises en charge spécifiques selon les profils - femmes enceintes, nourrissons, sportifs, personnes âgées ?
Dr Farran Ibrahim : Oui, bien sûr. Je suis, dans ma spécialité, assez polyvalent - je reçois des patients du plus jeune âge jusqu'aux seniors. Chez les nourrissons, on intervient sur les coliques, les nuits agitées, ou certaines malformations crâniennes.
Chez les femmes enceintes, on accompagne la grossesse, on traite les douleurs de la colonne vertébrale qui s'accentuent. Chez les personnes âgées, on travaille sur la locomotion, d'origine articulaire, neurologique ou viscérale.
(Il marque un temps.) Et une grosse partie de nos admissions, ce sont des gens dont la profession a abîmé le corps progressivement - sans qu'ils s'en rendent compte - jusqu'au jour où tout se réveille.
Dr Farran en pleine séance, il utilise à la technique Lumbar-roll pour la correction vertébrale lombaire
Infodirecte : Est-ce qu'on guérit vraiment de ces pathologies-là ?
Dr Farran Ibrahim : (Il nuance avec sérieux.) On traite toujours au cas par cas. Les atteintes dégénératives ne sont souvent pas guéries - mais stabilisées. On arrive à contenir l'évolution, à soulager durablement. En revanche, les pathologies fonctionnelles non dégénératives, elles, peuvent être totalement traitées, éradiquées.
Et puis il y a des cas qui nous ont surpris nous-mêmes. Des patients avec des années d'atteintes paralysantes, des déficits moteurs importants - qui auraient dû, académiquement, passer sur la table d'opération - et qu'on a réussi à traiter manuellement, par une approche ostéopathique progressive, jusqu'à une stabilité durable. Franchement, dans les bouquins, on ne nous avait pas préparé à ces retours-là. (Il hoche la tête, sincère.) Ce sont ces cas-là qui donnent envie de continuer.
Infodirecte : Y a-t-il des contre-indications ? Des cas où vous orientez le patient vers un autre confrère ?
Dr Farran Ibrahim : Toujours. Avant tout acte, on fait un examen approfondi, une approche diagnostique. En fonction de cela, soit on indique la prise en charge en ostéopathie, soit on oriente chez un autre spécialiste. C'est une évidence - chaque spécialité a ses indications et ses limites.
Infodirecte : Vous recevez combien de patients par jour, alors ?
Dr Farran Ibrahim : (Il rit, légèrement épuisé rien qu'à y penser.) De 8h à 17h, non-stop - entre 10 et 14 patients par jour. Et chaque consultation dure entre 20 minutes et une heure ! Chaque patient est une entité à part entière, il a son histoire, ses angoisses, son corps. Il y a une saturation mentale et physique qu'on vit depuis quelques années… Ce qui m'amène à dire : on a urgemment besoin de former la relève dans cette spécialité.
Infodirecte : Et parlant de prévention - l'ostéopathie peut-elle jouer ce rôle, pas seulement guérir mais anticiper ?
Dr Farran Ibrahim : (Il se redresse, visiblement convaincu.) Absolument, et c'est même primordial. La prévention commence par l'éducation - dès le plus jeune âge, dans les écoles, sur la posture, le sport conscient, le port de charges. On peut recevoir un patient en bonne santé, l'évaluer, corriger des tensions ligamentaires, détendre les muscles, rééquilibrer les pressions articulaires. Exactement comme on fait des check-ups chez le dentiste ou le médecin généraliste. La médecine préventive en ostéopathie existe - et elle est extrêmement importante.
Ce qui manque aujourd'hui en Côte d'Ivoire, c'est ce message-là dès le bas âge : comment préserver un corps humain le plus longtemps possible en bonne santé, avant qu'il commence à se détériorer.
Infodirecte : Peut-elle cohabiter avec la médecine traditionnelle ivoirienne ?
Dr Farran Ibrahim : (Il acquiesce chaleureusement.) Je suis personnellement très flexible face aux autres thérapies. L'essentiel, c'est que le patient aille mieux. On reçoit souvent des patients qui pratiquent l'indigénat, la médecine traditionnelle - et nous venons apporter un plus à leur parcours. Ou la médecine traditionnelle vient apporter un plus à notre action. On évolue de manière complémentaire. Je n'ai aucun problème avec ça.
Infidirecte : Quels sont les principaux défis auxquels vous faites face en Côte d'Ivoire ?
Dr Farran Ibrahim : (Il prend le temps de structurer sa réponse.) Les défis sont de plusieurs ordres. D'abord le volet administratif et académique : mettre en place une formation officielle, faire reconnaître la spécialité, installer un cadre formel. Il y a des confrères qui s'occupent de ce volet - timidement, mais ça avance. Moi personnellement, je suis surtout un praticien de terrain. Malheureusement, je n'ai pas encore le temps d'enseigner - je suis trop occupé à gérer mes cas. (Sourire gêné) Chacun à sa place.
Le deuxième défi, c'est le conflit - malheureux - entre les spécialités médicales. Chacun veut revendiquer la pathologie dans son domaine. Mais je dirais : il devrait y avoir un travail d'équipe, de complémentarité, au service du patient. Ce n'est pas une guerre, c'est une chaîne de soins.
Infodirecte : Un mot sur l'accès aux soins - combien coûte une séance ?
Dr Farran Ibrahim : L'acte ostéopathique fluctue entre 45 000 et 70 000 FCFA selon les praticiens. Mes honoraires sont à 50 000 FCFA la séance. La consultation initiale est à part. Et malheureusement, l'ostéopathie n'est pas remboursée par les assurances locales ni françaises - souvent uniquement par les assurances anglo-saxonnes. C'est un vrai frein pour l'accès au soin.
Infodirecte : Quel message voudriez-vous faire passer aux Ivoiriens et aux décideurs de santé publique ?
Dr Farran Ibrahim : (Il marque une pause, cherche ses mots avec soin.) Le message que je voudrais faire passer est avant tout un message d'amour. Acceptez de nous faire connaître. Acceptez l'échange constructif. Acceptez que notre voix soit transmise - au public, aux professionnels de santé, aux institutions. Nous avons quelque chose à apporter. Donnez-nous l'espace pour le démontrer.
Patrick Krou (à droite) reçoit le Dr Farhan Ibrahim (à gauche), ostéopathe et physiothérapeute, dans le cadre d'une interview consacrée à l'ostéopathie en Côte d'Ivoire.
Infodirecte : Et si vous deviez résumer en une phrase l'impact de l'ostéopathie sur vos patients ivoiriens ?
Dr Farran Ibrahim : (Il sourit largement, avec une vraie fierté.) Lorsque nos doigts sont sur un patient souffrant, et qu'après traitement il constate notre efficacité… il nous dit : « Vous avez les doigts de magicien. » (Il s'arrête un instant.) Quelques jours, quelques semaines après, il revit. Il dort. Il marche mieux. Il nous dit merci.
(Rire apaisant) Je ne sais pas si on est trop malins dans ce qu'on fait - mais c'est ce qu'on entend. Et franchement, ça nous fait plaisir.
Réalisée par Patrick KROU
Encadré 1
Ostéopathie : de quoi parle-t-on exactement ?
L’ostéopathie est une approche thérapeutique manuelle qui vise à traiter les troubles fonctionnels du corps : douleurs articulaires, musculaires, tensions, troubles posturaux, certaines gênes digestives ou encore problèmes liés à la mobilité.
L’ostéopathe agit principalement avec les mains grâce à :
-des manipulations,
-des mobilisations,
-des techniques de relâchement,
-des corrections posturales.
Contrairement à certaines idées reçues, « manipuler » ne signifie pas forcément « faire craquer ». Les techniques peuvent être très douces.
Patrick KROU
Encadré 2
Ce que traite l'ostéopathie
L'ostéopathie intervient sur un large spectre de pathologies fonctionnelles :
-Système locomoteur : cou, épaules, dos, genoux, chevilles
-Système viscéral : organes digestifs, tensions abdominales
-Système crânien & ORL : sinus, oreilles, mâchoire
-Séquelles : post-traumatiques (accidents de la route), post-opératoires
-Populations spécifiques : nourrissons (coliques, malformations crâniennes), femmes enceintes, seniors, sportifs.
Patrick KROU
Encadré 3
Les défis de la profession en Côte d'Ivoire
Les ostéopathes ivoiriens sont confrontés à plusieurs défis à savoir :
-Pas de reconnaissance officielle de l'ostéopathie dans le système de santé ivoirien
-Absence de formation universitaire locale dans cette spécialité
-Conflits de terrain entre spécialités médicales sur la prise en charge des patients
-Non-remboursement par les assurances locales (seules les assurances anglo-saxonnes couvrent parfois les actes)
-Saturation des praticiens : 10 à 14 patients/jour pour des séances de 20 min à 1 heure
Patrick KROU
Bon à savoir
-Le chiropraticien, ou chiropracteur, est un professionnel qui pratique la chiropratique. Celle-ci est une médecine non conventionnelle qui affirme soulager les troubles de l’appareil musculosquelettique, en particulier ceux de la colonne vertébrale.
