"Voix des Survivantes" : Quand 27 femmes ivoiriennes transforment leur douleur en plaidoyer
"Voix des Survivantes" : Quand 27 femmes ivoiriennes transforment leur douleur en plaidoyer
WILDAF Côte d'Ivoire a clôturé, mardi 14 juillet 2026, à la Maison de la presse d'Abidjan (MPA) à Abidjan-Plateau, son projet d'écriture thérapeutique et militante contre les violences basées sur le genre.
Vingt-sept survivantes, un recueil de nouvelles, et un appel vibrant lancé aux médias : porter leur voix jusqu'aux plus hautes instances du pays.
Un silence brisé, page après page
Ils étaient nombreux, ce jour-là, à avoir répondu à l'appel de WILDAF Côte d'Ivoire (Femmes, Droit et Développement) : partenaires techniques et financiers, organisations de la société civile, journalistes, et surtout, au premier rang, les vraies héroïnes de cette histoire.
Vingt-sept femmes. Vingt-sept survivantes de violences basées sur le genre. Vingt-sept histoires longtemps tues, aujourd'hui couchées sur le papier.
La conférence de presse marquait la clôture du projet
« Voix des Survivantes : l'écriture comme outil de plaidoyer contre les violences basées sur le genre », porté par WILDAF Côte d'Ivoire avec l'appui de son partenaire Feminist Opportunities Now (FON).
Un projet qui, en un an d'ateliers, de larmes et de résilience partagées, a fait un pari audacieux : et si l'écriture pouvait devenir une arme de reconstruction, puis de combat politique ?
L'écriture comme reconquête de soi
« Le silence protège les auteurs des violences. Il y a des paroles qui peuvent sauver des vies. » C'est par ces mots forts que Madame Assouan, deuxième vice-présidente de WILDAF Côte d'Ivoire, a ouvert son allocution, en représentation de la présidente du Conseil d'administration, la magistrate Marie Chantal Koffi.
Fondé en 1999 et légalement reconnu en 2006, le réseau WILDAF fédère aujourd'hui 15 ONG ivoiriennes engagées pour l'accès à la justice, la protection des droits des femmes et des filles, et la lutte contre la traite des personnes.
La lutte contre les violences basées sur le genre en constitue, selon ses responsables, le cœur battant : « Aucune société ne peut prétendre au développement tant que la moitié de sa population vit sous la menace de la violence ».
Pendant plusieurs mois, un trio de formateurs a accompagné les 27 participantes dans ce chemin d'écriture exigeant : l'écrivaine et activiste Amy Traoré, auteure du roman Le couteau brûlant ; l'écrivain Hervé Ayémini, représentant l'Association des Écrivains de Côte d'Ivoire ; et le psychologue clinicien Julien Oubou, garant du cadre émotionnel des ateliers.
« Partager un témoignage, c'est retourner dans le passé, réveiller des blessures qu'on essaie de cicatriser », a confié Amy Traoré, visiblement émue face à des femmes qu'elle a vues, dit-elle,
« Entrer en pleurs et ressortir en rires ».
Un travail rendu d'autant plus délicat que le groupe réunissait des profils très divers, entre femmes scolarisées et femmes n'ayant jamais appris à lire ni à écrire, une hétérogénéité qui a exigé, de la part des formateurs, une adaptation constante du langage et de la pédagogie.
Réparer l'invisible : la place du psychologue
Au-delà du geste littéraire, le projet a mis en lumière une dimension trop souvent négligée dans l'accompagnement des survivantes : la souffrance psychique.
Le psychologue clinicien Julien Oubou a tenu, lors de la conférence, à distinguer deux formes d'accompagnement complémentaires mais distinctes : la prise en charge psychosociale, qui restaure les conditions de vie (protection, soins, accompagnement juridique, réinsertion économique), et la prise en charge psychologique, qui restaure l'équilibre intérieur de la personne.
« Une survivante peut être protégée juridiquement et bénéficier d'un soutien social tout en restant prisonnière de son traumatisme », a-t-il averti, plaidant pour une approche véritablement holistique, où la santé mentale n'est plus un simple complément, mais une priorité à part entière.
Cette approche intégrée, WILDAF ne la porte pas seule. Le réseau a salué l'engagement de ses partenaires, dont l'association Akwaba Mousso, premier centre intégré et gratuit de Côte d'Ivoire dédié aux survivantes de VBG. Créé en 2023, ce centre a déjà réalisé plus de 1 500 consultations et accompagné plus de 200 femmes et enfants en 2025, la preuve, selon sa représentante Pascaline Koffi, que
« les survivantes ne sont pas seulement des bénéficiaires, mais des actrices de changement ».
Un appel direct lancé aux médias
Si la clôture de ce projet a des allures de fête, ses porteuses n'ont laissé planer aucun doute : ce recueil de 27 récits n'est pas un aboutissement, mais un point de départ.
WILDAF Côte d'Ivoire a annoncé vouloir porter ce plaidoyer jusque devant les parlementaires et les ministères en charge de la Femme, de la Santé, de la Cohésion sociale et de la Sécurité.
Et c'est aux journalistes présents que le message le plus pressant a été adressé. « Vous avez entre les mains une responsabilité et une opportunité », a lancé Madame Assouan à la salle.
« Soyez les porte-paroles de ces âmes qui ont été maltraitées. Cela peut arriver à votre mère, à votre sœur, à votre amie. » Un appel repris presque mot pour mot par Amy Traoré :
« Là où notre voix s'arrête, ce sont les médias qui prennent le relais. Leur voix n'a besoin ni de passeport ni de visa ».
Le début d'un long chemin
Derrière les discours, les remerciements et les applaudissements, une certitude s'est imposée dans la salle : ces 27 femmes ne sont plus des victimes anonymes, mais des autrices de leur propre histoire.
« Vous avez désormais le volant de votre vie entre les mains », leur a lancé Amy Traoré, en clôture de son intervention. Reste maintenant à savoir si la société ivoirienne, les institutions et les médias sauront être à la hauteur du courage qu'elles ont eu de parler.
David KOUAMÉ
