Griotique : Quand la poésie, la musique et la mémoire africaine se retrouvent sur scène
Griotique : Quand la poésie, la musique et la mémoire africaine se retrouvent sur scène
La Rotonde des Arts, temple du dialogue entre les arts, a offert sa scène, jeudi 20 août 2026, au Collectif des poètes et à Koffi Alexis pour faire revivre la « Griotique ».
Cet art éclectique, né en Côte d’Ivoire dans les années 1960-1970, réunit sur une même scène poésie, littérature, musique, chant, danse et expression théâtrale.
Pour cette soirée poétique, le collectif et « Éternel Poète », comme se fait appeler Koffi Alexis, ont convoqué le violon de Chris et la kora de Nathan. Les artistes ont fait vibrer le public, dans un hommage aux pionniers de la « Griotique », notamment Niangoran Porquet et Aboubacar Touré.
Le spectacle s’ouvre au son du violon, le plus petit et l’un des plus aigus des instruments à cordes frottées, dans une ambiance évoquant l’opéra occidental. Le frottement de ses quatre cordes, accordées en quintes et mises en vibration par l’archet, tient le public en haleine.
Puis vient la kora, instrument traditionnel à cordes d’Afrique de l’Ouest, intimement lié à la culture mandingue. De sa grande calebasse coupée en deux et recouverte d’une peau de vache fusent des sonorités qui plongent l’assistance au cœur de l’africanité.
Dans cet univers de dialogue entre les cultures, cet espace de « Civilisation de l’Universel » cher au poète sénégalais Léopold Sédar Senghor, Koffi Alexis, « Éternel Poète », déclame son premier texte. « La poésie est l’art de peindre les émotions », lance-t-il.
À travers 13 poèmes déclamés en hommage aux pionniers de la « Griotique », Koffi Alexis évoque sa rencontre avec la poésie et la place qu’elle occupe dans sa vie. Il la présente comme un moyen de préserver la mémoire d’une époque et de ses grandes figures artistiques.
L’hommage rendu à Niangoran Porquet vise notamment à empêcher que sa voix et son œuvre ne sombrent dans l’oubli. Koffi Alexis explique avoir redécouvert ses racines et ses sources à travers la lecture.
« À un moment donné, je me suis rendu compte que j’avais besoin de retourner à mes sources, à mes origines. Mon père m’a conseillé de lire un livre, en l’occurrence celui de Touré Aboubacar, qui constitue un duo complémentaire avec M. Niangoran Porquet. En lisant ce livre, j’ai trouvé intéressant de constater qu’ils avaient fait, il y a 40 ans, ce que moi je voulais faire aujourd’hui.
Donc, plutôt que de me considérer comme un inventeur, j’ai tout simplement choisi de rendre hommage à ces devanciers et de poursuivre dans leur sillage », explique-t-il.
Installé depuis plusieurs années en France, Koffi Alexis annonce également la préparation d’un spectacle similaire à Paris, en octobre prochain.
Présent à cette soirée dédiée à son père, Rodrigue Porquet s’est réjoui de cette initiative qui contribue à faire revivre et à pérenniser son œuvre. La famille entend, elle aussi, multiplier les initiatives pour préserver et promouvoir cet héritage artistique. « Personnellement, je n’écris pas encore ici, mais je pense que nous allons nous y mettre avec ses disciples, notamment ceux qui nous accueillent aujourd’hui. Nous allons essayer de mieux comprendre qui était cet homme et voir comment remettre ses œuvres au goût du jour », affirme le fils cadet du poète disparu.
Patrick KROU
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Niangoran Porquet : « Nous avions besoin d’ancrer notre création dans nos racines africaines »
Dans une interview diffusée sur un écran au cours de cette soirée poétique, Niangoran Porquet (1948-1995), précurseur de la « Griotique », revient sur son expérience théâtrale et sur la nécessité d’un ancrage culturel africain. Morceaux choisis :
« Nous étions jeunes, nous avions 20 ans. Malgré le caractère amateur de cette expérience, elle a marqué le paysage théâtral, et même artistique, de la Côte d’Ivoire. À cette époque, du point de vue de la créativité scénique, nous étions dans une sorte de confrontation des cultures. Au début de nos indépendances, nous avions hérité de certains modèles occidentaux, et la pratique théâtrale était encore largement dominée par ces schémas hérités de l’Occident.
Dans notre travail scénique, nous avons ressenti le besoin d’ancrer davantage notre création dans les racines et les rivages de notre culture africaine. L’expérience a connu un succès extraordinaire, sans doute aussi en raison de notre âge. Après quelques années de succès, cette expérience a cependant évolué. Elle s’est d’abord développée dans un contexte de conflits internes, puis a continué à évoluer au fil du temps.
Quarante ans après, cette expérience s’est inscrite dans la durée. Pourtant, je constate que le vide conceptuel relatif à une esthétique théâtrale propre aux Africains, que nous cherchions déjà à combler à l’époque, existe toujours. »
P. K
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Niangoran Porquet, le pionnier d’un « théâtre total » africain
Né en 1948 à Korhogo, d’un père N’zima et d’une mère Malinké, Dieudonné Séraphin Niangoran Porquet était un homme de lettres. Professeur certifié de lettres modernes, il enseigne le français dans plusieurs lycées et collèges du pays avant de rejoindre l’École normale supérieure (ENS) d’Abidjan.
Dramaturge, comédien et acteur de cinéma, Niangoran Porquet s’est imposé comme l’un des pionniers de l’exploration des formes théâtrales africaines.
En 1964, il donne naissance à un concept artistique novateur : la « Griotique », conçue comme un « théâtre total » inspiré de la tradition du griot. Cette démarche artistique fusionne la parole, la musique, la danse, l’expression corporelle, la poésie et la narration, dans un ensemble cohérent et profondément enraciné dans les cultures africaines.
À travers cette création, Niangoran Porquet entendait contribuer à l’émergence d’une esthétique théâtrale africaine, en s’affranchissant des modèles exclusivement hérités de l’Occident.
Le pionnier de la « Griotique » tire sa révérence le 7 août 1995, laissant derrière lui une œuvre et une vision artistique dont la transmission demeure, près de trois décennies plus tard, un enjeu majeur.
P. K
