Affaire des cheveux à l’école/Une sociologue prévient : « La discipline ne doit pas effacer l’identité. »
Affaire des cheveux à l’école/Une sociologue prévient : « La discipline ne doit pas effacer l’identité. »
À quelques semaines de la rentrée scolaire 2026-2027, la polémique autour de l’obligation de couper les cheveux dans certains établissements scolaires continue de susciter de nombreuses réactions. Au 30 août 2026, soit quelques semaines après le lancement de la pétition, le 6 juillet dernier, celle-ci comptabilise 172 729 signatures et 284 commentaires, selon ses initiateurs.
Alors que le ministère de l’Éducation nationale, de l’Alphabétisation et de l’Enseignement technique (MENAET) n’a, à ce jour, officiellement réagi à cette mobilisation, Infodirecte.net a sollicité l’éclairage de Dr Tano Ella, sociologue et enseignante-chercheuse en sociologie du développement à l’Institut national de la jeunesse et des sports (INJS) d’Abidjan.
Dans cette interview, elle analyse la place des cheveux dans la construction de l’identité, les normes esthétiques à l’école, le sentiment de discrimination exprimé par certains élèves et la nécessité de trouver un équilibre entre discipline scolaire, liberté individuelle et respect de la diversité culturelle. Interview !
Comment la sociologie analyse-t-elle l’importance accordée aux cheveux et à l’apparence physique dans une institution comme l’école ?
Les cheveux, au-delà de leur dimension esthétique, remplissent plusieurs fonctions biologiques et sociales. Ils protègent notamment le cuir chevelu contre les rayons ultraviolets, les variations de température et certains chocs. Leur texture peut également contribuer à la régulation de la transpiration. Mais, dans de nombreuses sociétés, les cheveux constituent aussi un marqueur identitaire, culturel et social. En Côte d’Ivoire, cette dimension est particulièrement visible dans le débat actuel sur les règles encadrant les coiffures en milieu scolaire.
L’école, en tant qu’institution de socialisation, a pour mission de former des élèves éclairés, autonomes et responsables, capables de s’intégrer dans une société en perpétuelle évolution.
Pour atteindre cet objectif, elle établit un règlement intérieur qui sert de cadre de référence à son fonctionnement. Celui-ci encadre les comportements des élèves et définit les normes auxquelles ils doivent se conformer. Ce dispositif constitue un instrument de régulation sociale visant à favoriser la discipline, le vivre-ensemble et la réussite éducative.
Dans cette perspective, certaines écoles imposent des cheveux courts ou rasés afin d’éviter les coiffures jugées extravagantes, le port de mèches ou de perruques, et de maintenir une certaine uniformité en milieu scolaire.
L’importance accordée aux cheveux et à l’apparence physique s’inscrit donc dans une logique de transmission de normes et de valeurs. Il s’agit notamment d’inculquer aux élèves le sens de la propreté, de la discipline, du respect des règles collectives et d’une présentation de soi conforme aux attentes de l’institution.
À travers ces exigences, l’école entend former des individus dont l’apparence et les comportements sont compatibles avec certaines attentes sociales et susceptibles de faciliter leur insertion dans la vie professionnelle.
Pourquoi les cheveux crépus peuvent-ils être perçus, dans certains contextes, comme un signe de manque de discipline, de négligence ou de mauvaise présentation ?
Cette perception peut être expliquée à travers certains travaux consacrés à la construction sociale des représentations autour des cheveux. Patterson (1982), ainsi que Harrison et al. (2015), montrent notamment comment la texture des cheveux a pu servir à alimenter des discours de domination. Les cheveux lisses ont parfois été associés à la « civilisation », tandis que les cheveux crépus ou frisés étaient dévalorisés et qualifiés de « sauvages » ou de « primitifs ».
Par ailleurs, dans un environnement où les normes de présentation de soi, de propreté et de respect des règles collectives valorisent les cheveux courts, une personne portant les cheveux longs peut être perçue comme ne se conformant pas aux attentes sociales.
Ses cheveux deviennent alors un marqueur de négligence, de mauvaise présentation, voire de manque de discipline, non pas en raison de leurs caractéristiques intrinsèques, mais parce qu’ils s’écartent des normes socialement établies.
Peut-on considérer l’obligation de couper les cheveux à l’école comme une simple règle disciplinaire ou révèle-t-elle des normes sociales et culturelles plus profondes ?
L’obligation de couper les cheveux à l’école constitue, à la base, une règle disciplinaire. Elle illustre le fait que l’école est une institution sociale qui dispose d’instruments de régulation permettant d’encadrer les comportements.
Elle met en place un ensemble de règles destinées à organiser la conduite individuelle, la discipline et la cohésion en milieu scolaire. Ces règles, consignées dans le règlement intérieur, précisent notamment les comportements attendus en matière de tenue vestimentaire, de langage, de ponctualité et de présentation corporelle.
En demandant une coiffure conforme aux normes de l’établissement, l’école uniformise les apparences et valorise des principes tels que la discipline, la propreté, le respect des règles collectives et une certaine égalité entre les élèves.
Mais cette obligation révèle également que la coiffure participe à la construction de l’ordre social, de la discipline et de l’identité institutionnelle.
Certains élèves affirment constater une différence de traitement entre les élèves noirs, notamment ceux qui portent leurs cheveux naturels, et les élèves d’autres origines. Comment analyser sociologiquement ce sentiment de discrimination ?
Les constats exprimés par certains élèves peuvent être analysés à la lumière de travaux tels que ceux de Holton (2020) et Banks (2000). Ces auteurs soulignent que les cheveux, par leur texture, leur forme et leur apparence, ont longtemps servi d’outils de classification raciale, notamment dans les contextes marqués par la colonisation.
Jeynes (2011) et Rutledge (1995) montrent également comment certains postulats évolutionnistes ont contribué à associer les populations noires à des caractéristiques dévalorisantes, renforçant ainsi les stéréotypes raciaux.
Le sentiment de discrimination exprimé par certains élèves peut donc être compris comme la conséquence de la persistance de représentations sociales historiquement construites autour des cheveux naturels.
Ces classifications ont parfois établi une hiérarchie entre les groupes humains, dans laquelle certaines caractéristiques capillaires des populations noires étaient dévalorisées. Une différence de traitement peut dès lors être vécue comme la reproduction de rapports de domination et de formes de discrimination.
Le fait que certaines coiffures soient davantage tolérées chez certains groupes d’élèves que chez d’autres peut-il être considéré comme une forme de discrimination culturelle ou raciale ?
Le fait de tolérer certaines coiffures pour un groupe d’élèves et de les interdire à d’autres peut effectivement conduire à une forme de discrimination culturelle.
Chaque élève est issu d’une communauté dans laquelle les cheveux et certaines coiffures peuvent constituer des langages culturels porteurs de mémoire et d’identité.
Privilégier certaines coiffures au détriment d’autres peut traduire une dévalorisation de certains traits culturels liés aux cheveux et à la coiffure. Cela revient à minimiser la signification culturelle ou identitaire que les individus attribuent à leurs cheveux, et peut accentuer les rapports de domination ainsi que les phénomènes de stigmatisation.
Dans quelle mesure les normes esthétiques imposées à l’école peuvent-elles être héritées de représentations historiques ou coloniales de ce qui est considéré comme « propre », « correct » ou « présentable » ?
Les normes esthétiques imposées à l’école peuvent être héritées de représentations historiques et coloniales. L’école coloniale a notamment été un instrument de transmission d’un capital culturel dominant, dans lequel certaines normes, certains savoirs et certaines pratiques occidentales étaient considérés comme légitimes, parfois au détriment des cultures locales.
Les notions de « propre », de « correct » ou de « présentable » peuvent ainsi être transmises symboliquement dans les établissements scolaires. L’école ivoirienne, héritière en partie du modèle scolaire occidental, continue de fonctionner avec des méthodes pédagogiques et des normes inspirées de modèles européens.
Il est donc important d’interroger la manière dont ces normes ont été construites et de déterminer si elles correspondent toujours aux réalités socioculturelles actuelles.
Peut-on parler d’une forme d’intériorisation du rejet des cheveux crépus chez les jeunes Africains eux-mêmes ?
L’intériorisation du rejet des cheveux crépus chez certains jeunes Africains peut être analysée comme le résultat de la diffusion de normes esthétiques héritées de rapports historiques de domination.
Une partie des jeunes peut adopter, par mimétisme, certains modèles occidentaux de présentation de soi : cheveux courts, styles classiques ou coiffures considérées comme socialement valorisées.
À l’inverse, d’autres jeunes revendiquent le port naturel des cheveux crépus. Pour eux, cette pratique constitue une affirmation de l’identité culturelle, un marqueur d’appartenance et parfois un moyen de résister à certaines normes esthétiques dominantes.
Où doit se situer la limite entre discipline scolaire et liberté individuelle lorsqu’il s’agit de l’apparence physique des élèves ?
La limite entre discipline scolaire et liberté individuelle doit se situer dans la capacité de l’institution à imposer des règles favorisant le vivre-ensemble sans porter atteinte aux droits fondamentaux, notamment au droit à l’identité culturelle et à l’expression individuelle des élèves.
L’enjeu est donc de trouver un équilibre entre les exigences collectives de l’institution et le respect de la diversité des élèves.
Que révèle cette mobilisation sur le rapport que la jeunesse ivoirienne entretient aujourd’hui avec l’autorité et les institutions ?
Cette mobilisation révèle que la jeunesse ivoirienne est de plus en plus attachée à la prise en compte, à la reconnaissance et au respect de ses droits fondamentaux, notamment la liberté individuelle et le principe de non-discrimination.
La liberté d’expression renvoie ici à la possibilité pour les jeunes de faire entendre leurs expériences, leurs perceptions et leurs revendications face aux situations auxquelles ils sont confrontés dans leur quotidien.
La non-discrimination implique également de ne pas rejeter certains jeunes en raison du choix de porter leurs cheveux naturels et de reconnaître la diversité des identités et des formes de présentation de soi.
Comment trouver un équilibre entre liberté de se coiffer, respect de l’identité, hygiène, sécurité, sobriété et exigences de l’institution scolaire ?
Cet équilibre peut être trouvé à travers un dialogue entre les parents, les élèves, les responsables des établissements et l’ensemble de la communauté éducative.
Une telle démarche participative permettrait d’aboutir à un consensus prenant en compte les attentes et les intérêts de chaque acteur, tout en garantissant le respect de la diversité, de l’inclusion et du principe de non-discrimination.
Dans une société ivoirienne de plus en plus ouverte aux influences culturelles mondiales, comment l’école peut-elle concilier identité culturelle et exigences de discipline ?
L’école peut concilier identité culturelle et exigences disciplinaires en mettant en œuvre un règlement intérieur adapté aux réalités sociales, culturelles et éducatives du contexte ivoirien.
Les normes scolaires ne sauraient être la simple reproduction de modèles internationaux. Elles doivent également être construites à partir des valeurs, des besoins et des spécificités de la communauté éducative ivoirienne.
L’objectif doit être de permettre une régulation sociale efficace tout en préservant la cohésion et l’inclusion au sein de l’institution scolaire.
Finalement, derrière la question des cheveux, n’est-ce pas une question plus profonde qui se pose : quelle place l’école ivoirienne veut-elle laisser à l’identité et à la différence ?
L’école ivoirienne doit poursuivre sa mission fondamentale : former des élèves éclairés, autonomes et responsables, capables de s’intégrer dans une société en perpétuelle évolution.
Dans cette mission, il est essentiel de préserver l’identité culturelle des élèves. La diversité des textures et des styles capillaires ne doit pas constituer un motif de discrimination, car les cheveux peuvent représenter un langage culturel et un marqueur d’identité.
L’école doit donc veiller à éviter toute forme de dénigrement de la beauté et de la valeur des cheveux crépus.
Quel message adresseriez-vous aux responsables éducatifs qui doivent décider de maintenir, modifier ou supprimer ces règles à la rentrée 2026-2027 ?
Les responsables éducatifs appartiennent à des institutions scolaires qui ont la responsabilité de veiller à l’application du règlement intérieur et au respect des missions éducatives.
Cependant, les règles relatives aux cheveux doivent être mises en œuvre dans un esprit d’équité, de dialogue et de non-discrimination, afin qu’elles ne conduisent pas à la stigmatisation de certains élèves en raison de leurs caractéristiques culturelles.
Si une modification ou une suppression de ces règles devait être envisagée, elle devrait se faire dans le cadre d’une concertation avec l’ensemble de la communauté éducative, en prenant en compte les réalités socioculturelles ivoiriennes.
Interview réalisée par Patrick KROU
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Ce que réclame la pétition…
Kaunan Melvin, étudiant en architecture et porte-voix d'une génération qui refuse de couper ses cheveux et ses convictions.
Le 6 juillet 2026, une pétition intitulée « Autorisation pour le port des cheveux naturels à l'école » a été lancée, portée notamment par Kaunan Melvin, étudiant en architecture de 21 ans. En moins de deux semaines, elle a franchi la barre des 100 000 signatures, pour atteindre 167 740 signataires au 26 juillet.
Dans l’interview qu’il a accordée à Infodirecte.net, Kaunan Melvin dénonce l'obligation, souvent imposée sans base légale, de couper les cheveux naturels des élèves ivoiriens, une pratique jugée discriminatoire lorsqu'elle épargne les élèves étrangers scolarisés dans les mêmes établissements. Les initiateurs ne réclament pas la suppression de toute règle vestimentaire, mais un cadre révisé : cheveux propres, entretenus et attachés si nécessaire, avec des styles définis par chaque établissement plutôt qu'une coupe imposée d'office.
Parmi les arguments avancés : l'absence de loi imposant les cheveux courts, le lien contesté entre coupe de cheveux et discipline scolaire, ainsi que des résultats aux examens jugés décevants (30 à 40 % de réussite) malgré une discipline capillaire stricte, comparés aux établissements internationaux plus souples sur ce point.
À ce jour, aucune réponse officielle n'a été apportée par le ministère de l'Éducation nationale, mais l'initiative a reçu un soutien médiatisé, notamment celui de Jean-Louis Billon via TikTok. Les porteurs de la pétition annoncent vouloir poursuivre leur mobilisation à la rentrée 2026-2027 si leurs revendications restent sans réponse, et élargir le débat à l'acceptation des cheveux crépus dans la société ivoirienne au-delà du seul cadre scolaire.
Patrick KROU
