Dr Touré Bessimory raconte : « Vigile, aujourd’hui je suis docteur en Agro-pédologie »

Dr Touré Bessimory raconte : « Vigile, aujourd’hui je suis docteur en Agro-pédologie »

14/09/2025 - 10:01
14/09/2025 - 10:09
Dr Touré Bessimory raconte : « Vigile, aujourd’hui je suis docteur en Agro-pédologie »
Dr Touré Bessimory raconte : « Vigile, aujourd’hui je suis docteur en Agro-pédologie »

Il était une fois Touré Bessimory, un homme parti de rien, armé uniquement de courage, de ténacité et d’une soif inébranlable de réussir.

De l’ombre des parkings qu’il surveillait en tant que vigile à la lumière des amphithéâtres universitaires, il a gravi une à une les marches du savoir, jusqu’à décrocher un doctorat en Agro-pédologie. Une trajectoire digne d’un conte de fées, qui bouscule les clichés et défie les idées reçues sur la réussite.

Son parcours incarne la preuve vivante que la foi et la passion pour ses rêves peuvent transformer les destins — comme le disait Hegel : « Rien de grand ne s'est jamais accompli dans le monde sans passion. »

Dr Touré, votre parcours est tout simplement exceptionnel : de vigile à universitaire. Pour commencer, pourriez-vous nous raconter comment vous êtes devenu vigile ?

Je tiens à préciser que je n’ai pas encore été recruté par l’université. Je suis un docteur en attente de recrutement. Pour répondre à votre question, devenir vigile n’était pas un choix de carrière initial, mais plutôt une nécessité à un moment crucial de ma vie.

Après des études secondaires marquées par des difficultés financières, j’ai dû travailler très tôt pour subvenir à mes besoins et surtout payer mes frais de scolarité.

Le métier de vigile au sein de l’Université Jean Lorougnon Guédé m’a offert une stabilité, tout en me permettant de garder un lien avec le milieu universitaire. Pendant ces années, malgré les longues heures de service, je consacrais chaque moment libre à la lecture, à l’autoformation et à la préparation de concours. 

Ce travail, loin de m’éloigner de mes rêves, a renforcé ma détermination. Il m’a appris la discipline, la patience et la résilience, des qualités qui m’ont ensuite permis de poursuivre mon ascension académique.

C’est donc avec humilité que je regarde ce chemin parcouru, et je reste ouvert aux opportunités qui me permettront de concrétiser pleinement cette évolution professionnelle. 

Qu'est-ce qui vous a poussé à choisir ce métier, plutôt que d'autres à l'époque ?

À l'époque, le choix du métier de vigile n'était pas vraiment une question de préférence, mais plutôt une nécessité imposée par les circonstances.

Après l'obtention de mon Brevet de Technicien Supérieur (BTS) en Mines, Géologie et Pétrole, je n'ai pas pu être embauché dans ces secteur d’activités, qui restaient malheureusement fermés.

En réalité, je n'avais pas le luxe de choisir car les moyens financiers manquaient, et il fallait subvenir à mes besoins tout en gardant l'espoir de poursuivre mes études.

Ce qui a fait la différence, c'est que l'entreprise de sécurité où j'ai postulé m'offrait la possibilité de continuer les études avec des programmes de services adaptés.

Pour moi, ce fut une véritable bouée de sauvetage. Même si le travail était physiquement exigeant, il me permettait de gagner ma vie tout en préservant mon rêve d'apprendre et de progresser dans mes études. Dans ces conditions, devenir vigile n'était pas un renoncement, mais plutôt une stratégie de survie.

Combien d'années avez-vous exercé en tant que vigile ? Avec le recul, quel commentaire feriez-vous aujourd'hui sur cette expérience professionnelle ?

Cela fait maintenant 12 ans que j'exerce en tant qu'agent de sécurité, une fonction que je continue d'occuper, n'ayant pas encore eu l'opportunité d'être recruté comme enseignant-chercheur au sein d'une université ou chercheur dans un centre de recherche. Avec le recul, cette expérience professionnelle a été bien plus qu'un simple gagne-pain, cela fut une véritable école de la vie.

Elle m'a inculqué la discipline, forgé ma patience, et surtout, elle a renforcé ma détermination à poursuivre mes ambitions académiques malgré tous les obstacles.

Concilier le métier d'agent de sécurité avec des études universitaires me demandait un équilibre exigeant, mais cette expérience m'a démontré qu'avec une persévérance à toute épreuve, aucun rêve n'est véritablement hors d'atteinte. Aujourd'hui, je garde l'espoir que le ministère de l'Enseignement Supérieur ou un institut de recherche me donnera ma chance.

Mon aspiration la plus profonde est de pouvoir contribuer activement au développement de l'enseignement supérieur et de la recherche en Côte d'Ivoire, en y apportant à la fois mes compétences académiques et la richesse de mon parcours. En attendant que cette opportunité se concrétise, je continue inlassablement à me former et à me perfectionner.

Comment êtes-vous parvenu à concilier vos responsabilités professionnelles (agent de sécurité), souvent en surveillance nocturne, avec vos études ? Quelle a été votre organisation quotidienne ?

Concilier mon métier d’agent de sécurité avec mes études a été un défi de tous les instants, une véritable épreuve d’organisation et de volonté.

Durant mes années de garde nocturne, j’ai appris à transformer mes heures de surveillance en opportunités d’apprentissage. Dès que le poste le permettait, je profitais de ces moments de calme pour relire mes cours, reprendre des exercices ou avancer dans mes révisions.

Quand j’ai été promu responsable, la charge de travail s’est alourdie, mais ma discipline est restée intacte. Mes journées commençaient par l’accomplissement de mes tâches professionnelles, à savoir les rondes sur les sites dont nous avons la sécurité en charge, la rédaction de rapports et la gestion des équipes.

Une fois ces obligations remplies, souvent je consacrais le temps qu’il me restait à mes études, parfois jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Cette routine exigeait des sacrifices, je peux citer des nuits écourtées, une vie sociale limitée… Mais chaque page apprise, chaque examen réussi valait bien ces efforts.

Aujourd’hui encore, cette expérience marque ma façon d’aborder les défis. Elle m’a enseigné qu’avec des méthodes adaptées, une persévérance à toute épreuve et la conviction que rien n’est immuable.

Votre entourage – famille, amis, collègues de travail – était-il au courant de vos études parallèles ? Comment ont-ils perçu cet engagement ?

Absolument, mon entourage était parfaitement au courant de mes études parallèles. Leur soutien a été un pilier fondamental dans mon parcours.

Ma famille, en particulier, m'a constamment encouragé, percevant dans cette quête de connaissance une véritable clé pour briser les limites imposées par notre condition sociale. Mes amis, eux, admiraient ma ténacité, même s'ils ne mesuraient pas toujours l'ampleur des sacrifices que cela représentait.

Sur le plan professionnel, les réactions étaient plus nuancées. Certains collègues me soutenaient activement et respectaient cet équilibre précaire entre mes obligations professionnelles et mes ambitions académiques.

D'autres, en revanche, voyaient d'un mauvais œil ce cumul entre mes responsabilités de responsable de sécurité et ma formation universitaire.

Pour eux, cela pouvait passer pour une distraction, voire une ambition déplacée. À ceux qui doutaient, j'aimerais que mon parcours démontre une évidence. On peut parfaitement concilier sérieux professionnel et détermination académique, sans que l'un ne doive nécessairement l'emporter sur l'autre.

Vos camarades de classe et vos enseignants ont-ils eu une réaction particulière lorsqu'ils ont appris que vous étiez vigile ?

Lorsque mes camarades de promotion et mes enseignants ont découvert que j'exerçais comme agent de sécurité tout en menant mes études, leurs réactions m'ont profondément touché. La question revenait sans cesse : Mais comment fais-tu pour concilier tes gardes et les cours ? 

Cette curiosité initiale se muait souvent en une sincère admiration. Ce qui me touche encore aujourd'hui, c'est l'élan de solidarité dont ils ont fait preuve. Mes camarades comme mes professeurs m'ont offert un soutien inconditionnel.

Cette bienveillance collective a transformé ce qui aurait pu être un parcours solitaire en une aventure partagée. Elle m'a rappelé une vérité essentielle : personne ne réalise de grands choses seuls. 

En rassemblant tous vos souvenirs de cette période, lesquels vous ont le plus marqué ? Auriez-vous une ou deux anecdotes fortes à nous raconter ?

Certains souvenirs de cette double vie professionnelle et académique restent ancrés en moi de façon indélébile. Les plus marquants et les plus douloureux concernent les regards condescendants et les comportements méprisants dont les agents de sécurité font l'objet de la part de certains membres de la communauté universitaire.

Que ce soit des étudiants, des enseignants ou du personnel administratif, certains ne pouvaient s'empêcher de manifester leur dédain lorsque, dans le strict exercice de mes fonctions de vigile, je devais leur rappeler le règlement.  Ces expériences répétées ont profondément façonné ma vision du monde.

Elles ont renforcé en moi cette conviction essentielle que la valeur d'une personne ne se mesure pas à son uniforme, mais à son mérite et à son intégrité. Aujourd'hui, je suis persuadé que l'éducation doit constituer notre meilleure arme contre ces préjugés tenaces.

Qu'est-ce qui vous a initialement passionné dans le domaine de l'Agro-pédologie, et plus particulièrement dans l'étude des sols agricoles ?

Dès mon enfance, les sciences du sol ont exercé sur moi une véritable fascination. Cette passion, je la dois en grande partie à mon père, ingénieur agronome de profession.

Sa vaste bibliothèque et ses explications éclairées ont éveillé en moi une curiosité insatiable pour les sols agricoles.  Opter pour cette spécialité représente bien plus qu'un simple choix académique, c'est un hommage à sa mémoire, mais aussi la continuation d'un héritage précieux.

Chaque moment passé à ses côtés dans notre potager familial à Tingréla était en réalité une leçon pratique, une transmission discrète mais profonde de son savoir. 

Comment avez-vous eu l'idée de centrer votre recherche doctorale sur le département de Daloa ? Y avait-il une raison particulière pour ce choix géographique ?

Le choix du département de Daloa comme zone d'étude répondait avant tout à des considérations pratiques. Deux raisons principales ont guidé cette décision : premièrement, il s'agissait de mon lieu d’activité professionnelle, ce qui me garantissait un accès privilégié aux sites d’études.

Deuxièmement, les limites budgétaires de la recherche ne permettaient pas d'envisager une étude à l'échelle de toute la région du Haut-Sassandra, ni d'inclure les autres zones de production agricole (cacao, hévéa et palmier à huile) de la région.

Quels ont été les défis majeurs que vous avez rencontrés durant vos travaux de recherche pour votre doctorat ? Et comment les avez-vous surmontés ?

Les principaux défis ont été : la méfiance des propriétaires de parcelles. Certains croyaient que je cherchais de l’or sous couvert de mes travaux de thèse.

Pour les rassurer, j’ai dû engager de longues discussions, souvent avec l’aide d’un interlocuteur bété (un natif de la région), et me faire accompagner lors des prélèvements. 

L’autre obstacle majeur a été le financement. Le manque de moyens pour les échantillonnages et les analyses physico-chimiques m’a poussé à une décision difficile : vendre deux terrains que j’avais acquis après beaucoup d’efforts, afin de couvrir intégralement les coûts de ces travaux. 

Y a-t-il eu des personnes clés – mentors, professeurs, collègues – qui ont particulièrement soutenu votre parcours académique et de recherche ? Si oui, comment leur soutien s'est-il manifesté ?

Plusieurs personnes ont été déterminantes. D’abord, mon directeur de thèse, qui a cru en moi malgré l’absence de financement initial. Ensuite, les enseignants-chercheurs du département d’Agropédologie de l’Université Jean Lorougnon Guédé, notamment mon directeur scientifique et mon encadreur de Master, dont les conseils m’ont été précieux.

Sur le terrain, j’ai pu compter sur mes amis et collaborateurs (Dr N’Guessan Ange Parfait, Armel, Seri Alain et Thierry) qui m’ont apporté une aide indispensable. Enfin, et surtout, ma famille et ma conjointe pour leur soutien moral inestimable tout au long de ce parcours.

Vous avez obtenu votre doctorat avec la mention "Très Honorable". Pourriez-vous nous raconter le moment exact où vous avez appris cette mention ? Quelles ont été vos émotions à ce moment-là ?

Ce moment a été très émouvant, mais aussi teinté d’angoisse, car j’aurais souhaité qu’au moins un de mes parents soit présent pour le vivre avec moi. La mention a été proclamée par le président du jury après délibération des membres du jury.

Avec le recul, quel sentiment prédomine en vous concernant l'obtention de ce doctorat ?

Ce doctorat est une immense fierté, bien sûr, mais il s'accompagne aussi d'une certaine inquiétude. Malgré tous les sacrifices consentis, je fais toujours face à la difficile réalité du recrutement.

J'espère sincèrement que le gouvernement ivoirien mettra rapidement en place des mécanismes pour intégrer les docteurs non recrutés comme moi dans les institutions académiques ou de recherche.

Justement, en tant que docteur non recruté, quelles sont les propositions que vous pouvez faire pour favoriser l’insertion professionnelle des docteurs en attente de recrutement ?

Concernant la crise que traversent les docteurs non recrutés, je souhaiterais formuler les recommandations suivantes :

-Organiser un recrutement exceptionnel visant à intégrer tous les docteurs non recrutés dans la fonction publique, en particulier dans les institutions académiques, les centres de recherche et les ministères techniques.

-Mettre en place un plan pluriannuel de résorption progressive du stock de docteurs sans emploi, en s’appuyant sur une évaluation rigoureuse des besoins sectoriels.

-Instaurer un système de recrutement transparent, fondé sur la date de soutenance de thèse, afin de garantir l’équité entre les différentes promotions.

-Établir et publier un calendrier prévisionnel de recrutements par vagues, en débutant par les docteurs diplômés depuis le plus longtemps. Cette mesure apporterait une meilleure visibilité et renforcerait la confiance des concernés.

-Encourager les universités à recruter leurs propres diplômés comme enseignants-chercheurs ou chercheurs associés, en tenant compte de l’ancienneté comme critère de priorité.

-Organiser, si possible, des états généraux de l’emploi des docteurs, dans le but de dégager des solutions durables, inclusives et adaptées à la réalité du marché.

Selon vous, quel est l'impact le plus significatif que vos recherches pourraient avoir sur la région du Centre-Ouest ivoirien ?

Mon étude fournit des données essentielles sur la capacité des sols agricoles à séquestrer le carbone. Ces résultats sont doubles : d'une part, ils peuvent directement contribuer à atténuer les effets du changement climatique, et d'autre part, ils offrent des pistes concrètes pour améliorer la fertilité des sols.

Je suis convaincu que ces recherches pourraient servir de base scientifique à l'élaboration de politiques agricoles durables dans toute la région.

Comment envisagez-vous la mise en application concrète de vos découvertes, notamment pour la séquestration du carbone et l'amélioration de la fertilité des sols ?

Pour une mise en œuvre efficace, il faudra sensibiliser les agriculteurs via des ateliers et des formations, ainsi que diffuser les résultats dans des colloques et publications scientifiques. 

Depuis le 2 décembre 2023, vous avez été élevé au grade de docteur en Agro-pédologie à l'Université Jean Lorougnon Guédé. Quel type de poste de recherche ou d'enseignement universitaire ambitionnez-vous d'occuper à l'avenir ?

Malgré, la soutenance réussie de ma thèse, ma situation reste à désirer. Je n'ai pas encore été recruté par l'Université Jean Lorougnon Guédé. Cela signifie que je ne peux pas accéder au grade de Maître de Conférences ni assumer pleinement un rôle d'enseignant, alors même que j'en ai pleinement les compétences.

Mon projet professionnel vise un poste stable comme enseignant-chercheur. J'ai deux passions : transmettre mes connaissances en Agro-pédologie aux étudiants, et poursuivre mes recherches appliquées sur la fertilité des sols et la séquestration du carbone.

Quels sont vos prochains objectifs de recherche dans le domaine de l'Agro-pédologie ?

Je souhaite approfondir l’étude de la macrofaune du sol pour mieux comprendre son rôle dans le stockage du carbone organique. Une comparaison entre différents agrosystèmes (forêts primaires, secondaires, plantations) serait également essentielle pour évaluer l’impact des usages des terres sur les propriétés des sols. 

Repenser à votre parcours depuis votre poste d'agent de sécurité en 2013 jusqu'à l'obtention de votre doctorat, quel a été le moment le plus marquant pour vous ?

Sans hésitation, le jour de la soutenance, au moment où le président du jury, professeur Bakayoko Sidiki, a annoncé la décision finale. 

Avez-vous rencontré des moments de doute ou de découragement au cours de ce chemin si exigeant ? Si oui, qu'est-ce qui vous a permis de persévérer ?

Pendant la thèse, je n’ai jamais douté. En revanche, après la soutenance, le manque de débouchés professionnels est décourageant. Ce qui me permet de tenir, c’est la conviction et ma foi à un lendemain meilleur. 

Quelles compétences développées dans votre rôle d'agent de sécurité vous ont été utiles dans votre parcours académique et de recherche ?

Le métier d’agent de sécurité m’a apporté deux atouts précieux pour la recherche : la planification et l’anticipation, des qualités absolument indispensables dans la conduite de travaux scientifiques.

Il m’a également permis de développer un sens aigu de l’écoute, particulièrement utile tant dans le dialogue avec les agriculteurs lors de mes enquêtes de terrain que dans la collaboration avec mes pairs chercheurs.

Selon vous, quelle est la place de la passion dans la réussite d'un projet aussi exigeant que la préparation d'une thèse de doctorat ?

La passion n'est pas un simple atout, c'est une condition sine qua non. Elle seule vous donne la force de franchir les obstacles, qu'ils soient financiers, administratifs ou techniques. Sans cette flamme intérieure, impossible de persévérer sur le long terme face aux défis constants dans le domaine de la recherche.

Si vous pouviez donner un conseil à la personne que vous étiez en 2013, entrant comme agent de sécurité à l'université, quel serait-il concernant la poursuite de ses rêves ?

À Touré, et à tous les jeunes dans son cas, je dis ceci : reprends tes études au plus vite, chaque jour compte. Les obstacles sont temporaires, mais les opportunités qu’offre la formation, elles, sont durables. 

Quel message aimeriez-vous adresser aux personnes qui envisagent une réorientation professionnelle ou la reprise d'études après plusieurs années ?

Ne laissez pas la peur de l’échec vous paralyser. Reprendre ses études, même après des années, c’est s’offrir une seconde chance. Et peu importe le temps passé loin des bancs, avec de la volonté, on peut rattraper le retard et réussir ses études. J’en suis la preuve vivante. 

Dr Touré, votre parcours est une source d'inspiration pour beaucoup. Qu'aimeriez-vous que les gens retiennent le plus de votre histoire ?

Mon parcours n’a rien d’exceptionnel, juste une preuve qu’avec de la ténacité, les rêves résistent aux épreuves. À ceux qui doutent, accrochez-vous, et écrivez votre histoire.

Réalisée par Patrick KROU

Bon à savoir

-Agro-pédologie : L’Agro-pédologie est une science qui étudie les sols agricoles pour mieux comprendre comment les utiliser et les protéger dans le but de faire pousser des plantes ou des cultures.

Elle s’intéresse à la composition du sol (sable, argile, humus…), sa fertilité (ce qu’il peut donner aux plantes), son comportement (comment il retient l’eau, réagit à la pluie, etc.), et l’effet de l’agriculture sur ce sol. L’Agro-pédologie aide les agriculteurs à mieux connaître la terre pour cultiver de manière efficace et durable.

 -Docteurs non recrutés : Ce sont d’anciens doctorants ayant obtenu le grade de docteur après la soutenance de leur thèse, mais qui n’ont pas été recrutés par l’État pour exercer dans les universités publiques ivoiriennes en tant qu’enseignants-chercheurs ou chercheurs.

En attendant leur intégration, ils se sont regroupés au sein de plusieurs associations, dont la plus représentative est la Fédération des Collectifs des Docteurs en Attente de Recrutement de Côte d’Ivoire (FECODARCI).

De vigile à docteur : un témoignage de persévérance, de passion et de foi en l’éducation comme levier de transformation sociale

Le parcours du Dr Touré Bassimory, passé de simple vigile à docteur en Agro-pédologie, est une source d’inspiration remarquable et regorge de précieuses leçons de vie.

À la lecture de cette interview, on est frappé par la force de sa persévérance, véritable clé de son succès. Malgré des débuts difficiles et des défis financiers notables, le Dr Touré Bassimory n’a jamais renoncé à son rêve de poursuivre des études. Sa détermination inébranlable à atteindre ses objectifs académiques, même en exerçant le métier de vigile, est un témoignage puissant de la force de la volonté. C’est la preuve que les obstacles peuvent être surmontés avec une foi inébranlable. Comme le dit le proverbe : « La foi déplace des montagnes. »

Un autre enseignement fort qui se dégage de son histoire est le rôle fondamental de l’éducation comme levier d’ascension sociale. Son parcours illustre de manière éloquente comment l’accès à l’éducation — même tardif et au prix de grands sacrifices — peut transformer radicalement une vie. Le Dr Touré Bassimory a su utiliser le savoir comme un outil pour briser les barrières sociales et économiques, prouvant que l’éducation est une richesse qui ouvre toutes les portes.

À cela s’ajoute une autre vérité : la passion pour un domaine peut mener très loin. Son choix de se spécialiser en Agro-pédologie n’est sans doute pas un hasard. Une passion pour la terre, l’agriculture ou l’environnement a certainement nourri sa motivation et l’a porté tout au long de son parcours académique. Lorsqu’on aime ce que l’on fait, les efforts semblent moins lourds. À ce titre, Napoléon Bonaparte disait : « La plus grande des immoralités est de faire un métier qu’on ne sait pas. »

Son histoire met également en lumière le courage de briser les conventions. Quitter un emploi stable — même celui de vigile — pour se lancer pleinement dans des études supérieures exige une certaine audace, surtout sans garantie de succès immédiat. Le Dr Touré Bassimory a su prendre des risques — calculés — pour réaliser ses aspirations, démontrant qu’il faut parfois sortir de sa zone de confort pour atteindre de nouveaux sommets.

Enfin, l’humilité et la reconnaissance ressortent comme deux valeurs cardinales chez ceux qui réussissent sans perdre de vue leur humanité. Bien que son parcours soit exceptionnel, il est probable que le Dr Touré Bassimory ait su rester humble, reconnaissant envers celles et ceux qui l’ont soutenu ou inspiré. Les véritables réussites s’accompagnent souvent de cette capacité à se souvenir de ses origines.

En définitive, l’histoire du Dr Touré Bassimory est un vibrant rappel que ni l’origine sociale ni les difficultés initiales ne sont une fatalité. Avec de la détermination, du travail acharné, une soif d’apprendre et une vision claire, il est possible de transformer son destin et d’atteindre des cimes insoupçonnées.

 

P.K.

Une thèse au service du développement rural

Fils de Touré Mamadou, agronome, et de Doumbia Maimounan, le Dr Touré Bassimory est né le 3 novembre 1987 à Abobo. Benjamin d’une fratrie de dix enfants, composée de cinq frères et cinq sœurs.

Son parcours académique débute en 2010, année où il obtient son baccalauréat au Lycée Moderne de Oumé. Deux ans plus tard, en 2012, il décroche un Brevet de Technicien Supérieur (BTS) en Mines, Géologie et Pétrole à l’ISFOP-LOKO, situé à Marcory (Abidjan).

Animé par une volonté constante de progresser, il poursuit ses études et, après avoir obtenu une équivalence à l’Université Jean Lorougnon Guédé (UJLoG) de Daloa, il valide en 2017 une licence en Sciences de la Vie et de la Terre (SVT). En 2019, il obtient un Master en Bioressources et Agronomie, avec une spécialisation en Amélioration des Productions Végétales.

Le 2 décembre 2023, le Dr Touré est élevé au grade de docteur après avoir soutenu une thèse de doctorat unique en Agro-pédologie, portant sur le thème suivant : « Caractérisations des propriétés physiques, chimiques et biologiques et évaluation des stocks de carbone organique dans les sols agricoles du département de Daloa (Centre-Ouest de la Côte d’Ivoire) ».

Loin d’être une simple étude théorique, la thèse du Dr Touré Bassimory s’inscrit dans une dynamique de recherche appliquée. Les résultats attendus ne se limitent pas à un intérêt scientifique : ils sont directement exploitables pour améliorer la productivité agricole, les revenus des agriculteurs, la sécurité alimentaire, la résilience face aux changements climatiques et même la santé publique.

En analysant de manière rigoureuse l’état réel des sols du département de Daloa, cette étude fournit des données essentielles pour optimiser les pratiques agricoles. En effet, des sols mieux ‘’compris’’ – maîtrisés -  et mieux gérés permettent des rendements accrus. Plus de rendement signifie plus de produits à vendre, donc une hausse des revenus agricoles, un levier crucial pour le développement rural.

Selon le Dr Touré, si les recommandations issues de cette recherche sont effectivement mises en œuvre, elles peuvent jouer un rôle significatif dans la lutte contre l’insécurité alimentaire en Côte d’Ivoire, tout en posant les bases de politiques agricoles durables.

 

P.K.

 Son doctorat en poche, mais toujours vigile…

 

Depuis qu’il a décroché son doctorat en 2023, le Dr Touré Bassimory n’a qu’un seul rêve : enseigner, transmettre, et contribuer à la recherche dans une université publique de Côte d’Ivoire. Mais depuis deux ans, ce rêve se heurte à une réalité implacable : aucune des sessions de recrutement ouvertes en 2024 — que ce soit dans les universités, les grandes écoles, l’enseignement secondaire, technique ou l’administration — ne lui a ouvert ses portes.

Alors, pour subvenir à ses besoins, il enfile chaque jour l’uniforme d’agent de sécurité. Un emploi honorable, certes, mais loin de ses ambitions et de ses compétences. Il fait face, stoïque, aux moqueries, aux regards condescendants, aux quolibets lancés parfois par ceux-là mêmes qui ne connaissent rien de son parcours. Mais il tient bon. Car, comme on le dit en Côte d’Ivoire : « Découragement n’est pas ivoirien. »

En attendant son intégration après concours qui lui permettra peut-être d’enfiler sa blouse blanche pour enseigner dans un amphi, ou de plonger son regard dans les oculaires d’un microscope dans un laboratoire, le Dr Touré regarde l’horizon, animé par une foi sourde mais solide en un avenir meilleur. Ce jour viendra-t-il enfin, pour faire taire les rires moqueurs, les quolibets et réhabiliter la valeur du mérite académique dans notre société ?

P. K