Fondation Mamie Thérèse d’Abengourou : l'orphelinat qui refuse d'abandonner ceux qu'on a abandonnés.

Fondation Mamie Thérèse d’Abengourou : l'orphelinat qui refuse d'abandonner ceux qu'on a abandonnés.

21/07/2026 - 19:49
Fondation Mamie Thérèse d’Abengourou : l'orphelinat qui refuse d'abandonner ceux qu'on a abandonnés.
Fondation Mamie Thérèse d’Abengourou : l'orphelinat qui refuse d'abandonner ceux qu'on a abandonnés.

Abandonnés à la naissance, sauvés par des mains de substitution, 42 enfants grandissent à Abengourou grâce à une fondation portée à bout de bras. Un jour avant notre reportage, un incendie a ravagé leurs dortoirs - sans entacher leur joie de vivre.

 Derrière ces murs, 42 enfants sans parents ont retrouvé un foyer à la Fondation Mamie Thérèse, au quartier Plateau d'Abengourou. 

Un nouveau-né dans une poubelle, près d'un camp militaire. Son cordon ombilical était infecté. Des asticots avaient déjà envahi la plaie. Transféré au Centre hospitalier régional, il n'a pas survécu. Koné Doffou, directeur de l'orphelinat de la Fondation Mamie Thérèse, raconte cette histoire comme on raconte une évidence. Ici, chaque enfant cache un drame. Ce samedi 18 juillet 2026, au quartier Plateau à Abengourou, l'ambiance est bon enfant. Après le petit-déjeuner, les pensionnaires se regroupent dans la salle télé. Ils regardent un dessin animé, sous l'œil de Konan N'Guessan Thérèse, éducatrice. Vêtue d’une tenue violette, elle les lave, les habille, les nourrit, les accompagne. « Je suis une mère et j'ai des enfants. Je considère les enfants-là comme mes propres enfants », dit-elle.

Le métier ne pardonne rien. Il faut de l'amour, du courage, de la patience. « Certains enfants, quand ils sont enrhumés, ne peuvent pas se moucher. Je prends ma bouche pour aspirer le mucus et je le jette, pour les soulager », raconte-t-elle. La règle d'or interdit de s'attacher aux enfants. Elle est presque impossible à tenir. Un petit garçon qu'elle a élevé depuis bébé a rejoint sa famille il y a deux semaines. Elle a beaucoup pleuré. « C'était pour son bien », se console-t-elle. La réintégration familiale reste l'objectif, malgré la douleur de la séparation.

 

Dans le pavillon des bébés, deux jeunes femmes en uniforme violet veillent sur quatre nourrissons - trois filles, un garçon. Elles les lavent, les changent, les nourrissent, les bercent, jusqu'à leurs deux ans. Sangaré Melassata, l'une d'elles, a pleuré le jour où un bébé dont elle s'occupait a quitté le centre. « On nous demande de ne pas trop nous attacher aux enfants, mais c'est impossible. Nous devenons leurs mamans », insiste-t-elle. Elle travaille ici depuis quatre mois.

 

 

L'orphelinat compte aujourd'hui 42 enfants, 17 filles et 25 garçons, âgés de 0 à 18 ans. Situé à Abengourou, dans la région de l'Indénié-Djuablin, il est placé sous la tutelle du ministère de la Femme, de la Famille et de l'Enfant. Créé de manière bénévole dans les années 1980, il obtient son agrément préfectoral en 2018, puis l'agrément de son ministère de tutelle en mars 2022. Le centre y accueille des enfants abandonnés, des enfants retrouvés, des enfants confiés temporairement par décision judiciaire, et des enfants issus de familles en grande difficulté sociale.

 

Cette fondation est née d'une initiative personnelle. Celle de Yoboué N'Guessan Thérèse, que les enfants appellent affectueusement « Mémé ». Convertie à l'islam depuis 22 ans, elle porte aujourd'hui le nom d'Awa Dosso. Sans enfant biologique, cette veuve a commencé par recueillir des enfants abandonnés dans sa cour familiale.

Au début, les moyens manquaient cruellement. Certains jours, elle et les enfants dormaient le ventre vide. Un couple d'étrangers, touché par sa situation, lui a apporté un soutien décisif. D'autres bienfaiteurs leur ont emboîté le pas. La fondation a grandi.

Aujourd'hui, Mémé lance un appel aux parents : « Un enfant reste votre enfant. Il ne faut pas l'abandonner. Si vous avez mis un enfant au monde, occupez-vous de lui. »

 

Pour Koné Doffou, protéger ces enfants est une responsabilité collective. Beaucoup de parents abandonnent leur progéniture faute de moyens, reconnaît-il. Il appelle l'État à renforcer les politiques sociales, à soutenir davantage les familles en difficulté, et à développer les mécanismes de prévention de l'abandon.

Yoboué N'Guessan Thérèse, alias « Mémé », la fondatrice, a recueilli ses premiers enfants abandonnés dans sa propre cour.

 

Heureux, quand même

 

 

 

Sans parents biologiques, ces enfants abandonnés disent être heureux dans leur nouvel environnement - un cadre familial, entourés de substituts parentaux, papa et maman. Aide-soignante, éducatrices préscolaires, puéricultrices leur apportent chaleur humaine et prise en charge sanitaire et sociale.

 

Pour N'zué Ahou Pulchérie épouse N'Guessan, éducatrice préscolaire, les pensionnaires bénéficient d'un accompagnement scolaire quotidien, avant et après l'école. En dehors des cours, ils jouent, dansent, font du football et du tennis. « Le jeu est indispensable au développement harmonieux de l'enfant », souligne-t-elle. Les trophées et médailles exposés dans le bureau du directeur en témoignent.

 

Konan Lydia, la cuisinière, donne le meilleur d'elle-même pour une alimentation équilibrée. Elle est heureuse quand les enfants apprécient ses plats. « Leur repas préféré est l'attiéké au poulet », se réjouit-elle.

 

Si les enfants sont rassasiés, c'est grâce à la gestion serrée de Bénié Anzoumana Ouattara, responsable de l'alimentation et des stocks. Il gère les vivres, les non-vivres, les vêtements et l'approvisionnement. Le riz reste l'aliment principal : 930 kg par mois, soit 19 sacs de 50 kg, et 93 litres d'huile, soit 5 bidons de 20 litres.

« Les enfants mangent très souvent du riz, faute de moyens pour varier les repas. Je souhaiterais pouvoir leur proposer davantage d'attiéké, d'igname, de pommes de terre, de purée », précise-t-il. Pour les nourrissons, il faut 24 boîtes de lait de 400 g par mois pour 4 bébés - soit une boîte par bébé tous les cinq jours. La diversification alimentaire démarre à six mois.

 

Le mal qui rôde

 

Vue de l’intérieur de l’infirmerie, qui est en attente de l’affectation d’un infirmier permanent.

 

Ces enfants ont la joie de vivre. Mais des maladies sont enregistrées. Bénié Sali Ouattara, aide-soignante, assure une première prise en charge au centre. « Les pathologies que nous rencontrons le plus souvent sont le paludisme, l'anémie, ainsi que quelques affections bénignes comme les boutons », confie-t-elle. Les cas graves sont transférés au Centre hospitalier régional (CHR) ou au centre de protection infantile mobile (PIM) - la « clinique des Américains » - avec un véhicule personnel ou un taxi.

 

Coût élevé des soins, hospitalisations coûteuses, médicaments à la charge du centre : autant d'obstacles à une prise en charge sanitaire efficace. L'aide-soignante nous fait visiter l'infirmerie, bien aménagée, garnie de quelques médicaments de premiers soins. Selon elle, le centre aurait besoin d'un infirmier diplômé d'État permanent et d'un approvisionnement régulier en médicaments.

 

Personne n'entre ici par hasard

Vue de l’intérieur de l’orphelinat, avec le véhicule personnel du directeur au premier plan et la salle de télévision en arrière-plan.

 

La procédure d'accueil est rigoureusement encadrée par la loi. « Aucun enfant n'entre au centre sans décision des autorités compétentes. La procédure implique la police, le centre social et le juge des enfants. Des recherches familiales sont systématiquement engagées. Si aucun parent n'est retrouvé, l'enfant devient pupille de l'État, puis il nous est envoyé », explique Koné Doffou.

 

Derrière chaque placement se cache un parcours singulier. Pour le directeur, les situations d'abandon - en particulier les nouveau-nés retrouvés dans des conditions difficiles - révèlent l'urgence de renforcer la protection de l'enfance. Une fois arrivé, l'enfant bénéficie d'un accompagnement global : écoute et soutien psychologique, soins médicaux, hygiène, habillement, alimentation, scolarisation. « La protection de l'enfance demande un engagement quotidien, des moyens importants et une mobilisation collective, pour offrir à chaque enfant accueilli une véritable chance de reconstruire son avenir », assure-t-il.

 

 

 

La nuit où tout a brûlé

 

Ce qu'il reste des trois dortoirs des garçons, ravagés par un incendie dans la nuit du 16 au 17 juillet 2026.

Dans la nuit du jeudi 16 au vendredi 17 juillet - la veille de notre reportage - un incendie s'est déclaré dans un bâtiment de l'orphelinat. Trois dortoirs réservés aux 25 garçons, ainsi que le bureau des surveillants, ont été entièrement détruits. Ils sont désormais inutilisables. « Nous n'avons perdu aucune vie humaine, mais nous avons pratiquement tout perdu en matériel », déplore Koné Doffou, directeur de l'établissement.

 

Sur les lieux, l'ampleur des dégâts saute aux yeux : une toiture calcinée, des murs fissurés, des dortoirs ravagés. Matelas, lits, vêtements, un climatiseur, médicaments et documents administratifs sont réduits en cendres.

 

L'incendie s'est déclaré peu après 2 heures du matin. Une surveillante, réveillée par une épaisse fumée, a découvert qu'un matelas avait pris feu dans le dortoir des garçons de 5 à 10 ans. Les flammes ont gagné le plafond en quelques minutes, provoquant un mouvement de panique parmi les enfants.

 

Les circonstances exactes de l'incendie restent inconnues. Une enquête a été ouverte par les services de police pour déterminer l'origine du sinistre.

 

 

Patrick KROU, envoyé spécial à Abengourou

 

 

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Un appel au secours

 

 

Koné Doffou, directeur de l'orphelinat, dans son bureau où distinctions et médailles rappellent les deux prix d'excellence remportés par la fondation, en 2022 et 2025.

 

 Après le sinistre, le cri du cœur de Koné Doffou porte sur la réhabilitation du bâtiment et des dortoirs. L'administration a dû réorganiser l'hébergement des enfants, qui dorment désormais dans des conditions difficiles. Le lendemain de l'incendie, le directeur a été sollicité pour accueillir un autre enfant abandonné. Il a dû refuser, faute de places. « Je n'ai pas refusé par manque de volonté. J'ai refusé parce que notre bâtiment est sinistré et que nous ne pouvons plus accueillir d'autres enfants dans de bonnes conditions », répond-il, consterné.

 

Koné Doffou relaie l'appel pressant aux partenaires et aux personnes de bonne volonté, pour accompagner l'État dans son soutien à la fondation. « Il est donc urgent de réhabiliter le bâtiment et les dortoirs calcinés, d'équiper l'infirmerie en médicaments, d'octroyer des vêtements aux enfants, des lits, des matelas, du mobilier et divers équipements », implore-t-il.

 

Le directeur de l'orphelinat sollicite également une ambulance médicalisée pour le transport des enfants malades. « Nous ne disposons pas d'ambulance. Lorsque je suis disponible, j'utilise mon véhicule personnel. Sinon, nous faisons appel à un taxi. Il serait bon d'acquérir ce type de véhicule, qui minimiserait les complications lors du transport des malades », plaide-t-il.

 

L'orphelinat Fondation Mamie Thérèse d'Abengourou a été doublement distingué, en 2022 et en 2025, du 3ᵉ prix d'excellence du meilleur établissement de protection de remplacement.

 

Patrick KROU