Bouna : Awa, celle qui roule contre les préjugés
Bouna : Awa, celle qui roule contre les préjugés
Dans les rues de Bouna, une jeune conductrice de taxi-moto bouscule les codes d'un métier d'hommes. Portrait d'une résistance tranquille, portée par une famille entière.
Awa au guidon, un exemple vivant pour toutes les filles de Côte d'Ivoire.
Les venelles et artères de Bouna vivent au rythme des vrombissements et des coups de klaxon des tricycles motorisés, ici surnommés « Saloni ». Ces engins à deux et trois roues ont conquis la ville, imposant leurs nouveaux maîtres. Parmi eux, une silhouette féminine : Anikandaou Awa Ouattara. Vingt ans, tee-shirt et culotte, chaussée de ses « Lékè » - des sandales tout-terrain -, elle fend la poussière et la chaleur avec une assurance qui impose le respect. Dans un métier entièrement masculin, elle n'a pas seulement trouvé sa place : elle y écrit, jour après jour, sa propre histoire. Un récit fait d'ardeur, de détermination, et d'un courage qui défie sans bruit les préjugés.
Tout commence il y a cinq ou six ans, sur un tricycle, sous la main ferme de son oncle. « Quand les ‘’Saloni’’ ont envahi les rues de Bouna, j'ai sauté sur l'occasion. Depuis trois ans, je roule du matin au soir. Le taxi-moto appartient à mon patron. Je lui remets entre 2 000 et 5 000 francs CFA par jour, selon le marché. Je n’ai pas de salaire à proprement dit. Je peux rentrer avec 1000 ou 2000FCFA par jour », raconte-t-elle. Une somme modeste, reconnaît-elle, mais suffisante pour tenir debout - et pour endosser le rôle de l'aînée, celui du fils que sa mère n'a jamais eu.
C'est à la force de ses mains qu'Awa fait vivre ses deux petites sœurs et sa mère, elle-même vendeuse de produits vivriers au grand marché de la ville. « Malgré tout, nous gardons la tête haute, sans complexe. Nous ne mendions pas », affirme-t-elle.
Sur son taxi-moto, Awa conduit avec une prudence. Elle marque les stops, respecte les panneaux ‘’cédez-le-passage’’, applique la priorité aux carrefours. Une rigueur qui lui vaut une clientèle fidèle. « Awa est une fille courageuse. En plus, elle conduit avec prudence. Elle ne file pas bêtement comme ces garçons imprudents. Son objectif est de finir sa course avec soin, pas de foncer au risque de provoquer un accident », témoigne Sié Kambou, un habitant de Bouna.
Massandjé Cissé, commerçante, la sollicite par solidarité de genre autant que par confiance : « Depuis que je l'ai vue conduire, je fais appel à ses services. Elle ne m'a jamais déçue. Elle roule avec prudence et elle est respectueuse. Elle garde toujours le sourire, même quand certains clients lui compliquent la tâche. C'est une jeune fille qu'il faut encourager, surtout qu'elle sait ce qu'elle veut dans la vie. Que Dieu la soutienne ! »
Awa est bien plus qu'une conductrice : elle est devenue, de fait, cheffe de famille - et porte-voix d'une révolte silencieuse. Interrogée sur ce qui la fait tenir, au milieu de garçons qui l'encouragent plutôt que de la railler, elle répond sans détour : « Ça me donne encore plus l'envie de travailler. » Pas de plainte, pas de posture de victime. Sa force de caractère s'est forgée dans le manque de moyens, celui-là même qui l'a contrainte à quitter l'école en classe de troisième, juste après le BEPC. Elle aurait pu baisser les bras. Elle a choisi le guidon.
C'est là que son propos devient un appel, un message qu'on ne peut plus ignorer. À ses sœurs, et à toutes les jeunes filles qui la regardent filer entre motos et véhicules dans les rues de Bouna, Awa lance : « Ce travail-là n'est pas fait uniquement pour les garçons. Il faut être courageuse et le faire. Tout ce que les garçons font, la femme peut le faire aussi. » Un principe que sa mère lui a inculqué comme un viatique : « Tu es une fille, mais je te mets à la place d'un garçon. »
Aujourd'hui, sur son taxi-moto, Awa incarne à elle seule une part de la résilience ivoirienne. Elle n'implore rien. Elle formule un souhait, les yeux droits dans ceux des âmes bienveillantes : obtenir son propre taxi-moto et son permis de conduire de catégorie A. Non par charité, mais par besoin d'autonomie - pour continuer à s'assumer, pour garder la liberté de retourner un jour à l'école si elle le décide, ou simplement pour rouler sans devoir de comptes à un patron. Pour que son courage cesse de dépendre du bon vouloir d'un tiers. Et pour que son exemple devienne une réalité accessible à des milliers d'autres filles.
Qui la suit ?
Patrick Krou, envoyé spécial dans la région du Bounkani.
