À Kanguélé, les femmes transforment une pomme rejetée… et changent leur destin

À Kanguélé, les femmes transforment une pomme rejetée… et changent leur destin

20/07/2026 - 19:52
20/07/2026 - 20:01
À Kanguélé, les femmes transforment une pomme rejetée… et changent leur destin
À Kanguélé, l'unité de transformation de la COOP-SAVAN'OR s'est imposée comme la dernière survivante des trois projets du genre lancés dans la région du Gontougo.

Longtemps laissée pourrir au pied des anacardiers, la pomme d'anacarde est aujourd'hui devenue, à Kanguélé, à 9 km de Bondoukou, un puissant levier d'autonomisation économique. Derrière chaque bouteille de jus se cache le combat quotidien de 108 femmes de la coopérative COOP-SAVAN'OR qui, malgré les effets du changement climatique, transforment un fruit délaissé en revenus, en emplois et en espoir pour leurs familles. Reportage.

À Kanguélé, l'unité de transformation de la COOP-SAVAN'OR s'est imposée comme la dernière survivante des trois projets du genre lancés dans la région du Gontougo.

Il est 7h15. Bottes aux pieds, cinq femmes et trois hommes montent à bord de deux tricycles chargés de six bassines de 200 litres.

Comme chaque matin, Ali Kouadio Ouattara, responsable de l'unité de production, fait l'appel. « Nous travaillons par rotation, en fonction des groupes qui se relaient sur la semaine », explique-t-il. 

La coopérative compte 115 membres, dont 108 femmes âgées de 25 à 65 ans – la grande majorité de la main-d'œuvre qui fait vivre l'unité.

Le convoi s'enfonce dans la canopée, sur une voie escarpée et sinueuse où ronces et épines égratignent les inattentifs. « Le chemin est déjà difficile ainsi. Imaginez en saison des pluies », glisse Ali Kouadio Ouattara dans un sourire. Après une trentaine de minutes pour un kilomètre et demi à peine, le convoi atteint une plantation d'anacarde.

Le changement climatique menace la principale source de revenus des femmes

Ici, la confusion est fréquente : ce n'est pas la noix de cajou que l'on vient chercher, mais la pomme qui la porte - ce fruit charnu et juteux que les producteurs, autrefois, laissaient pourrir au pied des arbres. « L'anacardier a deux parties : la noix et la pomme.

Nous n'utilisons que la pomme, pour produire du jus et d'autres produits transformés », précise Ali Kouadio Ouattara, diplômé en ressources humaines et communication reconverti dans la valorisation agricole.

Ce jour-là pourtant, la cueillette est maigre : une seule bassine se remplit, quand une bonne campagne peut hisser la production à deux tonnes par jour. « Avant, nos bassines se remplissaient vite. Aujourd'hui, la production a fortement diminué et cela réduit nos revenus », déplore Kossia Prisca, collectrice.

En cause, selon le responsable de l'unité : un dérèglement du climat que les paysans du Gontougo vivent au quotidien. « Les saisons ont changé.

Il pleut quand ce n'était pas prévu, et les périodes normalement pluvieuses deviennent sèches. Le maïs, le riz et l'igname en pâtissent aussi », alerte-t-il.

Bondoukou, jadis réputée pour la qualité exceptionnelle de son anacarde, découvre les limites d'un climat devenu imprévisible - et ses producteurs, insiste-t-il, en sont pleinement conscients.

Derrière chaque bouteille de jus, un savoir-faire féminin

Le tri, une étape entièrement confiée aux femmes, garantit la qualité de la matière première et incarne, à lui seul, le poids de leur travail dans toute la chaîne de production.

Retour à l'unité. Le dégrainage sépare la noix de la pomme en trente minutes à une heure. Puis vient le tri, confié aux femmes, garant de la qualité de la matière première. Trois bassines rythment ensuite le nettoyage : eau javellisée pour désinfecter, puis deuxième bain plus léger, puis rinçage à l'eau pure. « Cette étape élimine les microbes et les impuretés avant la transformation alimentaire », explique Dongo Afofié, membre de la coopérative depuis huit ans.

Vient la pesée, seul moment où la force des hommes est sollicitée pour porter les sacs jusqu'à l'unique balance manuelle. « Elle nous permet de connaître, à la fin de la saison, la quantité totale de pommes transformées », précise-t-elle.

Une précaution s'impose aussi : ne jamais blesser la noix pendant le transport, sous peine de libérer son huile corrosive. « Bien conditionnées dans les bassins, les pommes évitent les chocs et l'huile reste sans danger pour les travailleuses », rassure Dongo Afofié, mère de famille qui consacre un jour par semaine à la coopérative.

Toutes les femmes présentes ce jour-là s'accordent sur un point : la coopérative a changé leur quotidien. « Chaque année, après la campagne, nous recevons notre part des revenus. Certaines ont pu acheter des motos, des taxis.

Cette année, nous voulons investir dans des bâches et des chaises pour développer la location et l'organisation d'événements », raconte l'une d'elles. 

Un impact qui dépasse le porte-monnaie individuel : les bénéfices financent des projets collectifs, au bénéfice de tout le village. « Moi-même, je n'ai pas eu la chance d'aller à l'école. J'espère qu'avec cette activité, mes enfants auront de meilleures opportunités », confie Dongo Afofié.

L'usine qui transforme aussi la vie des familles

Koffi Kobenan Marcel supervise la presse hydraulique d'où s'écoule un jus « 100 % naturel », sans eau ni sucre. 

Après lavage, les pommes sont découpées - une étape facultative mais qui améliore le rendement du pressage - avant de rejoindre la presse hydraulique manuelle, supervisée par Koffi Kobenan Marcel.

Blouse verte, masque, casque et gants : l'homme dispose les pommes entre des plaques métalliques que le vérin hydraulique comprime, trois fois de suite, pour en extraire tout le jus.

« Un jus 100 % naturel, sans eau, sans sucre, sans conservateur », insiste-t-il, non sans fierté, en regardant le liquide couler dans un fût bleu de 75 litres. Les résidus, eux, nourrissent le bétail : rien ne se perd.

Des bocaux de sirop (à gauche) et des bouteilles de jus 100 % naturel, qui valorisent un fruit longtemps délaissé par les producteurs.

En bonne saison, l'usine produit jusqu'à 400 litres de jus par jour, soit environ 1 600 bouteilles. Cette année, la faible récolte a ramené la production à quelques dizaines de litres seulement. En 2025, la coopérative a tout de même écoulé 915 cartons de 24 bouteilles de 25 cl, soit 5 490 litres de jus, mis en bouteille grâce à deux machines de remplissage supervisées par Kra Affoua Yvonne - dont une ancienne, manuelle, qui continue de tourner même en cas de coupure d'électricité.

 

Les pommes déclassées deviennent une richesse

 

Rien ne se perd, pas même les pommes abîmées : elles alimentent une seconde chaîne, celle de l'alcool. Fermentées pendant deux semaines, elles passent ensuite dans un alambic de 100 litres où Kouadio Hamed Ouattara, responsable de la distillerie, chauffe le jus à plus de 90 °C avant de condenser la vapeur.

Deux distillations sont nécessaires pour obtenir un alcool titrant 90°, certifié à l'alcoomètre - un alcool médicinal de base. Il est aussi envoyé vers une autre unité pour l'aromatisation (fabrication de liqueur).

Lancée en 2025, cette activité expérimentale répond déjà à une demande croissante des centres de santé de la région. « Nous disposons du savoir-faire. Avec des moyens supplémentaires, nous pourrions considérablement augmenter la production », présage Kouadio Hamed Ouattara.

La commercialisation, elle, s'appuie sur les institutions publiques, les partenaires locaux, les particuliers et les revendeurs - au premier rang desquels le Conseil Coton et Anacarde et le ministère de l'Agriculture. Les grandes surfaces restent hors d'atteinte : l'unité ne peut pas encore garantir une production régulière toute l'année.

Kouadio Hamed Ouattara chauffe le jus fermenté à plus de 90 °C pour produire un alcool médicinal destiné aux centres de santé de la région.

 

Patrick KROU, réalisé à Kanguélé, sous-préfecture de Sorobango, région du Gontougo.

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Le manque d'équipements freine une success-story rurale

À la tête de l'unité de production, Ali Kouadio Ouattara porte aujourd'hui l'appel pressant des femmes de Kanguélé pour plus de moyens.

Sur les trois unités de transformation du genre installées dans la région du Gontougo, une seule tient encore debout : celle de Kanguélé - grâce, insiste Ali Kouadio Ouattara, à la seule résilience des femmes de la coopérative. Un constat qui pèse lourd sur ses épaules et nourrit un appel pressant aux partenaires.

Faute de camions, des tonnes de pommes pourrissent parfois dans les plantations en pleine saison, faute de bras et de moyens pour les acheminer jusqu'à l'unité - un manque à gagner direct pour les collectrices. « Nous avons besoin d'équipements modernes et d'une chambre froide pour conserver les pommes et travailler toute l'année », plaide le responsable. Les coupures d'électricité, elles aussi récurrentes, freinent une production qu'une solution d'énergie renouvelable ou un groupe électrogène permettrait enfin de sécuriser.

Reste un défi de fond : la majorité des femmes de la coopérative n'ont jamais été scolarisées. Formation, encadrement, appui financier - la coopérative multiplie les salons et foires (SARA, SIETA, Journées Nationales de l'Agriculture, Semaine du Kouroubi à Bondoukou) pour nouer des partenariats capables de financer l'alphabétisation et de créer des emplois annexes.

Portée depuis 2018 par l'État, avec l'appui du FIRCA et l'accompagnement scientifique de l'INP-HB de Yamoussoukro, la coopérative COOP-SAVAN'OR de Kanguélé prouve chaque jour qu'une filière entière peut se réinventer à partir d'un fruit qu'on jetait hier. Il ne lui manque, pour tenir dans la durée, que les moyens à la hauteur de l'ambition de ses femmes.

 

Patrick KROU