Tabagisme passif : Ces "fumeurs invisibles " qui meurent dans le silence à la maison
Tabagisme passif : Ces "fumeurs invisibles " qui meurent dans le silence à la maison
Dans le quartier de Gbétro, à Ouragahio, un père de famille, piégé par la nicotine depuis quarante ans, fait peser sur sa femme, ses enfants et ses voisins le poids invisible du tabagisme passif.
Tchiebo Richard, dit « Djizi », 63 ans, exhale une bouffée et une cigarette en main devant son domicile de Gbétro. Sa cigarette incandescente, symbole de son addiction à la nicotine.
Un homme, une cigarette, une famille exposée
Il est 19 h 57, ce mercredi 13 mai 2026. Dans le quartier de Gbétro, à Ouragahio - bourgade située à 249 km d'Abidjan -, la famille Tchiebo s'attable pour le dîner. Sur la véranda, autour d'un plateau de riz nappé d'une sauce graine, Armel, 6 ans, et sa sœur Charlène, 16 ans, se disputent les trois maigres morceaux de viande qui agrémentent le repas. Soudain, une toux sèche fracture le silence du soir. Armel tousse. Son père, Richard, 63 ans, assis à l'écart, tient entre les doigts une braise incandescente qui rougeoie dans la lumière tamisée d’une ampoule LED.
Tchiebo Richard - surnommé « Djizi » - est un homme aux multiples vies : planteur aujourd'hui, mais jadis footballeur, chanteur, instrumentiste et percussionniste. Dans le jargon tabacologue, on le qualifierait de fumeur dépendant. Sa consommation, jadis titanesque - jusqu'à quarante cigarettes par jour, soit deux paquets -, a été réduite de moitié. « Aujourd'hui, je fume environ dix cigarettes par jour », reconnaît-il, avant d'expulser un épais nuage blanc qui, porté par le vent du soir, se répand comme une traînée de poudre dans l'espace confiné du salon : cinq mètres carrés, une minuscule fenêtre, pas de plafond.
La fumée ne disparaît guère. Elle s'infiltre. Elle s'incruste. Dans les murs de latérite, dans la mousse élimée des fauteuils, jusque dans les narines des enfants.
Ce salon monacal, où règne une odeur narcotique tenace à la place des senteurs boisées ou florales qui parfument les intérieurs des salons feutrés, est en réalité un espace de tabagisme passif permanent. Pourtant, Richard n'est pas indifférent au mal qu'il cause. Il le sait. Il le dit : « Je sais que la cigarette est un poison. Quand mes proches me demandent de m'éloigner pour fumer, je ne me fâche pas. Je préfère partir fumer dehors, puis revenir. Je pense qu'il ne faut pas fumer au milieu des autres… J'aimerais réduire encore ma consommation, voire arrêter complètement un jour. »
Une conscience lucide, mais une volonté encore prisonnière, captive. Car Richard a démarré sa carrière tabagique à 22 ans, en 1985, sous l'emprise du désir de plaire : il a allumé sa première cigarette pour impressionner une fille, puis ses amis. Quarante ans plus tard, ce fumeur actif en paye le tribut - et les siens avec lui. La dépendance à la nicotine - cette addiction physique et psychologique au principal alcaloïde du tabac - est une chaîne que l'on n'aperçoit pas, mais dont on mesure le poids chaque jour.
Georgette : les larmes et la fumée
Taï Georgette, l'épouse, a 50 ans et 25 ans de vie commune avec son mari. Vingt-cinq ans d'espérance de vie que le tabac grignote – peu à peu - chaque jour dans son propre organisme, sans qu'elle n'ait jamais touché une seule cigarette, même pas un taf.
Elle est ce que les spécialistes appellent une fumeuse passive involontaire. Et ses mots, quand elle parle de ce mariage gâché par la fumée, résonnent comme une plainte douce mais révoltante : « Il m'a promis plusieurs fois d'arrêter la cigarette. Mais il n'arrête pas. Cinq de nos sept enfants ont quitté la maison à cause de ça. Ils vivent maintenant chez mes frères. »
Elle évoque aussi ce que la médecine confirme : une exposition prolongée à la fumée de tabac ambiante est associée à un risque accru de fausses couches. Elle en a fait deux. « À cause de l'odeur de la cigarette et du tabac, j'ai fait deux fausses couches. Il le sait… », dit-elle dans un souffle, ses mains serrant son pagne comme pour contenir la douleur.
Georgette lutte. Elle n'a pas abandonné. Mais le tabagisme a redessiné les contours de son couple : l'halitose - mauvaise haleine due à la combustion du tabac - a érigé une distance physique, comme un mur de Berlin qui séparait les deux Allemagnes jadis - entre elle et son époux.
« Sa bouche sent tellement mauvais que je ne veux plus qu'il me touche », confie-t-elle, dans un aveu qui en dit long sur les ravages intimes du tabac. Pourtant, c'est elle qui s'inquiète pour la santé de son mari quand il se plaint de douleurs thoraciques. Telle est la complexité de l'amour : elle redoute autant sa présence que son départ.
Essuyant les larmes qui perlent sur ses joues, elle formule un vœu simple, dans sa sincérité : « Si le tabac disparaissait complètement de notre maison et de notre quotidien, cela me rendrait très heureuse. »
Charlène et Armel : les enfants du tabac
Charlène, 16 ans, élève de troisième, observe son père fumer avec un regard où se mêlent la honte, l'amertume et la résignation.
À chaque va-et-vient de la cigarette entre les lèvres paternelles, quelque chose en elle se froisse. Depuis qu'elle est petite fille, cette fumée est là, têtue, omniprésente, comme une ombre. « La cigarette de mon père me dérange beaucoup.
Quand il fume, la fumée pique mes yeux et rend l'atmosphère difficile à supporter. Je prends Armel et on quitte la chambre pour éviter la fumée. On tousse souvent. Par moments, je ressens des douleurs à la gorge, à la tête et des difficultés à respirer, surtout la nuit. »
Charlène porte aussi un fardeau invisible au-delà du cercle familial : ses camarades de classe la stigmatisent à cause de l'addiction de son père. La fumée a donc aussi une odeur sociale - celle de la honte, qui colle aux vêtements et aux consciences.
Chargée de faire la lessive familiale, elle fouille les poches des pantalons de son père. Ses doigts se referment sur des mégots, parfois sur des cigarettes entières oubliées.
Un geste qu'elle répète avec une détermination : jeter ces trouvailles avant que son petit frère ne les voie. « Je ne veux pas qu'Armel devienne un jour fumeur comme notre père », dit-elle, assise devant ses cahiers, avec le ton grave d'un adulte.
Son message aux parents fumeurs – actifs - est d'une clarté émouvante : « J'aimerais leur dire d'arrêter de fumer à la maison, ou au moins de ne pas fumer devant nous, parce que ça nous rend malades et ça nous gêne beaucoup. »
Le journaliste d’Infodirecte (à gauche) en plein entretien avec Tchiebo Richard, assis à l’extérieur de la maison familiale à Gbétro. Face à face entre un homme qui assume son addiction et un regard extérieur qui cherche à comprendre, comment le tabagisme passif ronge silencieusement une famille entière.
Au « Grain » : quand la communauté dit non
À quelques mètres de la maison familiale, dans ce qu'on appelle ici un « Grain » - espace de rencontre et d'échange créé en 2026 pour souder les jeunes du quartier -, Richard exerce une fonction : celle de secrétaire général. Mais là aussi, sa cigarette précède sa réputation.
Prophète Naziréat Djadji Dadi Olivier, président du « Grain » et non-fumeur, ne mâche pas ses mots lorsqu'il évoque l'inconfort collectif que génère l'addiction du secrétaire : « Le fait que notre secrétaire général fume pendant nos réunions crée souvent un malaise au sein du groupe. Certains membres sont gênés par la fumée, surtout pendant les échanges ou les moments de détente. Nous ressentons régulièrement des irritations de la gorge, des toux, des maux de tête et parfois une fatigue liée à l'odeur persistante du tabac. »
La trésorière, Kouyo Brigitte, mère de famille, abhorre la cigarette comme un anathème. Sa réaction est spontanée, violente : « Quand il fume près de moi, cela me donne envie de vomir. Je lui demande souvent d'aller plus loin. » Elle s'inquiète pour les proches de Richard, enfants en tête, pris en étau entre l'affection pour leur père et les effets nocifs de la fumée.
Ouango Rasmane, l'un des dix-huit membres actifs du « Grain », refuse néanmoins de reléguer Richard au rang de paria. Il préfère saluer les progrès : « Avant, il fumait énormément. Aujourd'hui, il a un peu diminué, et c'est déjà un progrès. » Même à distance, précise-t-il, la fumée reste perceptible lorsque le vent tourne. Néanmoins il y a ici, dans cette communauté, quelque chose de précieux : la capacité à nommer le problème sans exclure la personne.
Ce que la fumée a effacé, il est encore possible de le ranimer
Richard le sait : il s'empoisonne. Et il empoisonne, malgré lui, ceux qu'il aime. La lucidité est là. C'est déjà beaucoup, dans un pays où le tabagisme passif demeure un sujet peu documenté, rarement abordé en famille, encore moins dans les structures de santé communautaire.
Mais la lucidité sans accompagnement reste une conscience solitaire. Pour qu'elle devienne un acte de libération - pour Richard, pour Georgette, pour Charlène, pour le petit Armel qui tousse -, il faut un filet de soutien.
Aux fumeurs : l'arrêt du tabac est difficile, mais possible. Des thérapies de substitution nicotinique (patchs, gommes), des thérapies cognitivo-comportementales et, dans certains contextes, des médicaments sur prescription médicale ont prouvé leur efficacité. Demandez conseil à un professionnel de santé. Il ne s'agit pas de culpabiliser, mais de se libérer.
Aux familles : ne laissez pas la honte ou l'amour muselé votre parole. Parler, sans accuser, est le premier pas. Exprimer ce que la fumée vous fait - physiquement, émotionnellement - peut ouvrir une brèche dans la forteresse de l'addiction.
Aux communautés : à l'image du « Grain de Gbétro », nommer le problème collectivement, sans ostracisme, est une forme de santé publique de proximité : l’entourage est souvent la première ligne de prévention.
Aux pouvoirs publics et aux acteurs de santé : le tabagisme passif en milieu domestique, particulièrement dans les zones rurales où la précarité du logement amplifie l'exposition, mérite une attention pragmatique et urgente.
Des campagnes de sensibilisation, des consultations d'aide au sevrage accessibles et gratuites, et une législation sur les espaces sans tabac en milieu familial sont des leviers essentiels.
La fumée de Richard, ce soir-là, s'est dissipée dans le ciel de Gbétro. Mais ses effets, eux, continuent d'écrire en silence l'histoire d'une famille, d'une communauté, d'un pays. Il est encore temps de tourner la page.
Patrick KROU depuis Ouragahio
Encadré
Ce que dit la science
Le tabagisme passif tue. Les non-fumeurs exposés à la fumée de tabac ambiante peuvent développer les mêmes pathologies que les fumeurs actifs : cancers broncho-pulmonaires, maladies cardiovasculaires, broncho-pneumopathies chroniques obstructives (BPCO), athérosclérose, aggravation du diabète et de l'ulcère gastro-duodénal. Chez la femme enceinte, l'exposition à la fumée est associée à un risque accru de fausse couche, de prématurité et de mort subite du nourrisson. Chez l'enfant, elle fragilise les bronches et favorise l'asthme.
Patrick KROU
