Tabagisme passif : Ces "fumeurs invisibles " qui meurent dans le silence à la maison

Tabagisme passif : Ces "fumeurs invisibles " qui meurent dans le silence à la maison

15/05/2026 - 20:08
16/05/2026 - 20:19
Tabagisme passif : Ces "fumeurs invisibles " qui meurent dans le silence à la maison
Tabagisme passif : Ces

Ouragahio, dans le quartier Gbétro, un père de famille, pris au piège de la nicotine depuis quarante ans, fait peser sur sa femme, ses enfants et ses voisins le poids invisible du tabagisme passif.

 

Richard Tchiebo, dit « Djizi », 63 ans, cigarette incandescente en main, exhale une bouffée devant son domicile de Gbétro.

 

Il est 19 h 57, ce mercredi 13 mai 2026. À Ouragahio - bourgade située à 249 km d'Abidjan -, dans le quartier Gbétro, la famille Tchiebo s'attable pour le dîner.

Sur la véranda, autour d'un plateau de riz nappé d'une sauce graine, la grande sœur Charlène, 16 ans et son petit frère Armel, 6 ans, se disputent les trois maigres morceaux de viande qui agrémentent le repas.

Soudain, une toux sèche fracture le silence du soir. Armel tousse. Son père, Richard, 63 ans, assis à l'écart, tient entre les doigts une braise incandescente qui rougeoie dans la lumière tamisée d’une ampoule LED.

Richard Tchiebo - surnommé « Djizi » - est un homme aux multiples vies : planteur aujourd'hui, mais jadis footballeur, chanteur, instrumentiste et percussionniste.

Dans le jargon tabacologue, on le qualifierait de fumeur dépendant. Sa consommation était de quarante tiges soit deux paquets. Après d’âpre efforts, il l’a réduite de moitié. Ses efforts continuent.

« Aujourd'hui, je fume qu’environ dix cigarettes par jour », dit-il, avant d'expulser un épais nuage blanc. Cette nuée de fumée, porté par le vent du soir, se répand comme une traînée de poudre dans l'espace confiné du salon : cinq mètres carrés, une minuscule fenêtre, pas de plafond. 

 La fumée ne disparaît guère. Elle s'infiltre. Elle s'incruste. Dans les murs de latérite, dans la mousse élimée des fauteuils, jusque dans les narines des enfants.

« Ici là, on souffre… Quand papa sort cette fumée de sa bouche, je ne fais que tousser seulement », révèle le petit garçon.

Ce salon monacal, où règne une odeur narcotique tenace, est en réalité un espace de tabagisme passif permanent. Pourtant, Richard n'est pas indifférent au mal qu'il cause à sa famille. Il le sait. « Je sais que la cigarette est un poison.

Quand mes proches me demandent de m'éloigner pour fumer, je ne me fâche pas. Je préfère partir fumer dehors, puis revenir. Je pense qu'il ne faut pas fumer au milieu des autres… J'aimerais réduire encore ma consommation, voire arrêter complètement un jour », confie le père de famille. 

Une conscience lucide, mais une volonté encore prisonnière. Car Richard a démarré sa carrière tabagique alors qu’il avait 22 ans, en 1985, sous l'emprise du désir de plaire.

« J’ai allumé sa première cigarette pour impressionner une amie, puis mes amis », se souvient-il. Quarante ans plus tard, ce gros fumeur en paye le tribut - et les siens avec lui.

La dépendance à la nicotine - cette addiction physique et psychologique au principal alcaloïde du tabac - est une chaîne que l'on n'aperçoit pas, mais dont on mesure le poids chaque jour.

Les larmes et la fumée

Georgette Taï, l'épouse de Richard, 50 ans, vit avec son mari depuis 25 ans. Ce quart de siècle de vie commune que le tabac grignote – peu à peu - chaque jour dans son propre organisme, sans qu'elle n'ait jamais touché une seule cigarette, même pas un taf.

Elle est ce que les spécialistes appellent une fumeuse passive involontaire. Et ses mots, quand elle parle de ce mariage gâché par la fumée, résonnent comme une plainte douce mais révoltante : « Il m'a promis plusieurs fois d'arrêter la cigarette. Mais il n'arrête pas. Cinq de nos sept enfants ont quitté la maison à cause de ça. Ils vivent maintenant chez mes frères. »

Elle évoque aussi ce que la médecine confirme : une exposition prolongée à la fumée de tabac ambiante est associée à un risque accru de fausses couches.

Elle en a fait deux. « À cause de l'odeur de la cigarette et du tabac, j'ai fait deux fausses couches. Il le sait… », dit-elle dans un long soupir, ses mains serrant son pagne comme pour contenir la douleur.

Georgette lutte. Elle n'a pas abandonné. Mais le tabagisme a redessiné les contours de son couple : l'halitose - mauvaise haleine due à la combustion du tabac - a érigé une distance physique, comme un mur de Berlin qui séparait les deux Allemagnes jadis - entre elle et son époux. « Sa bouche sent tellement mauvais que je ne veux plus qu'il me touche », confie-t-elle, dans un aveu qui en dit long sur les ravages intimes du tabac. Pourtant, c'est elle qui s'inquiète pour la santé de son mari quand il se plaint de douleurs thoraciques. Telle est la complexité de l'amour : elle redoute autant sa présence que son départ.

Essuyant les larmes qui perlent sur ses joues, elle formule un vœu simple, dans sa sincérité : « Si le tabac disparaissait complètement de notre maison et de notre quotidien, cela me rendrait très heureuse. »

Les enfants du tabac

Charlène, 16 ans, élève de troisième, observe son père fumer avec un regard où se mêlent la honte, l'amertume et la résignation. À chaque va-et-vient de la cigarette entre les lèvres paternelles, quelque chose en elle se froisse. Depuis qu'elle est petite fille, cette fumée est là, têtue, omniprésente, comme une ombre.

« La cigarette de mon père me dérange beaucoup. Quand il fume, la fumée pique mes yeux et rend l'atmosphère difficile à supporter.

Je prends Armel et on quitte la chambre pour éviter la fumée. On tousse souvent. Par moments, je ressens des douleurs à la gorge, à la tête et des difficultés à respirer, surtout la nuit. »

Charlène porte aussi un fardeau invisible au-delà du cercle familial : ses camarades de classe la stigmatisent à cause de l'addiction de son père. La fumée a donc aussi une odeur sociale - celle de la honte, qui colle aux vêtements et aux consciences.

Chargée de faire la lessive familiale, elle fouille les poches des pantalons de son père. Ses doigts se referment sur des mégots, parfois sur des cigarettes entières oubliées. Un geste qu'elle répète avec une détermination sans faille. « Je jette vite ces objets avant que mon petit frère ne les voie. Je ne veux pas qu'Armel devienne un jour fumeur comme notre père », dit-elle, assise devant ses cahiers, avec le ton grave d'un adulte.

Son message aux parents fumeurs - actifs - est d'une clarté émouvante : « J'aimerais leur dire d'arrêter de fumer à la maison, ou au moins de ne pas fumer devant nous, parce que ça nous rend malades et ça nous gêne beaucoup. »

Se tournant vers son père, d'une voix bouleversante, Charlène plaide pour sa famille : « Papa, il faut arrêter de fumer. Il faut que tu arrêtes…

On ne veut pas devenir orphelins à cause de la cigarette. » Le père se lève brusquement, disparaît dans la chambre de ce deux-pièces - et bientôt, des sanglots en percent les murs. Des pleurs. Georgette, Armel et Charlène l'y rejoignent. Des pleurs à chaudes larmes.

Au milieu de ces sanglots qui montent comme une vague, la voix rauque de Richard se fait entendre : « Je vous promets d'arrêter de fumer. La cigarette tue les fumeurs et les non-fumeurs. Je vous aime, et je ne veux pas que vous souffriez à cause de moi… »

Le journaliste d’Infodirecte (à gauche) en plein entretien avec Richard Tchiebo, assis à l’extérieur de la maison familiale à Gbétro. 

La communauté dit non

L'émotion passée, le père de famille rend visite à ses amis. Comme tous les soirs, à quelques mètres de son domicile, il rejoint ce qu'on appelle ici un « Grin » - espace de rencontre et d'échange fondé en 2026 pour resserrer les liens entre les jeunes du quartier. Richard y exerce une autre fonction : celle de secrétaire général. Mais là aussi, sa cigarette le précède.

Prophète Naziréat Dadi Olivier Djadji, président du « Grin » et non-fumeur, ne mâche pas ses mots lorsqu'il évoque l'inconfort que génère, au sein du groupe, l'addiction de son secrétaire : « Le fait que notre secrétaire général fume pendant nos réunions crée souvent un malaise.

Certains membres sont gênés par la fumée, surtout durant les échanges ou les moments de détente. Nous ressentons régulièrement des irritations de la gorge, des quintes de toux, des maux de tête - et parfois une fatigue diffuse liée à l'odeur persistante du tabac. »

La trésorière, Brigitte Kouyo, mère de famille, abhorre la cigarette comme un anathème. Sa réaction est spontanée, violente : « Quand il fume près de moi, cela me donne envie de vomir. Je lui demande souvent d'aller plus loin. » Elle s'inquiète pour les proches de Richard, enfants en tête, pris en étau entre l'affection pour leur père et les effets nocifs de la fumée.

Rasmane Ouango, l'un des dix-huit membres actifs du « Grin », refuse néanmoins de reléguer Richard au rang de paria. Il préfère saluer les progrès : « Avant, il fumait énormément. Aujourd'hui, il a un peu diminué, et c'est déjà un progrès. » Même à distance, précise-t-il, la fumée reste perceptible lorsque le vent tourne. Néanmoins il y a ici, dans cette communauté, quelque chose de précieux : la capacité à nommer le problème sans exclure la personne.

 

Ce que la fumée a effacé, il est encore possible de le ranimer

 

Richard le sait : il s'empoisonne. Et il empoisonne, malgré lui, ceux qu'il aime. La lucidité est là. C'est déjà beaucoup, dans un pays où le tabagisme passif demeure un sujet peu documenté, rarement abordé en famille, encore moins dans les structures de santé communautaire.

Mais la lucidité sans accompagnement reste une conscience solitaire. Pour qu'elle devienne un acte de libération - pour Richard, pour Georgette, pour Charlène, pour le petit Armel qui tousse -, il faut un filet de soutien.

Aux fumeurs : l'arrêt du tabac est difficile, mais possible. Des thérapies de substitution nicotinique (patchs, gommes), des thérapies cognitivo-comportementales et, dans certains contextes, des médicaments sur prescription médicale ont prouvé leur efficacité. Demandez conseil à un professionnel de santé. Il ne s'agit pas de culpabiliser, mais de se libérer.

Aux familles : ne laissez pas la honte ou l'amour muselé votre parole. Parler, sans accuser, est le premier pas. Exprimer ce que la fumée vous fait - physiquement, émotionnellement - peut ouvrir une brèche dans la forteresse de l'addiction.

Aux communautés : à l'image du « Grin de Gbétro », nommer le problème collectivement, sans ostracisme, est une forme de santé publique de proximité : l’entourage est souvent la première ligne de prévention.

Aux pouvoirs publics et aux acteurs de santé : le tabagisme passif en milieu domestique, particulièrement dans les zones rurales où la précarité du logement amplifie l'exposition, mérite une attention pragmatique et urgente.

Des campagnes de sensibilisation, des consultations d'aide au sevrage accessibles et gratuites, et une législation sur les espaces sans tabac en milieu familial sont des leviers essentiels.

La fumée de Richard, ce soir-là, s'est dissipée dans le ciel de Gbétro. Mais ses effets, eux, continuent d'écrire en silence l'histoire d'une famille, d'une communauté, d'un pays. Il est encore temps de tourner la page.

 

Patrick KROU depuis Ouragahio

 

 

Encadré

 

Ce que dit la science

 

Le tabagisme passif tue. Les non-fumeurs exposés à la fumée de tabac ambiante peuvent développer les mêmes pathologies que les fumeurs actifs : cancers broncho-pulmonaires, maladies cardiovasculaires, broncho-pneumopathies chroniques obstructives (BPCO), athérosclérose, aggravation du diabète et de l'ulcère gastro-duodénal. Chez la femme enceinte, l'exposition à la fumée est associée à un risque accru de fausse couche, de prématurité et de mort subite du nourrisson. Chez l'enfant, elle fragilise les bronches et favorise l'asthme.

 

Patrick KROU