Leadership féminin/Alimata Koné : Le doctorat au bout de la nuit
Leadership féminin/Alimata Koné : Le doctorat au bout de la nuit
Le sourire qu'elle arbore aujourd'hui est plus que mérité. Comme tant d'Ivoiriens, voire d'Africains, qui semblent se contenter du peu et se résigner avant même que le sort n'ait dit son dernier mot, Alimata Wondjou Koné aurait pu piler l'échine.
Non
— elle a refusé la fatalité. Elle a refusé que son statut de vigile se referme sur elle comme un couperet, et elle a construit, pas à pas, son propre avenir.
Elle a semé dans les champs pour payer ses cours, vendu des chaussures au quartier pour survivre, monté la garde la nuit pour financer sa thèse..
Le 18 décembre 2024, Alimata Wondjou Koné a soutenu avec mention « très honorable et félicitations du jury » une thèse de doctorat en philosophie à l'Université Alassane Ouattara de Bouaké.
En ce mois de mars, où les droits des femmes sont célébrés et rappelés, cette docteure en philosophie nous raconte son histoire — celle d'une femme qui a fait de chaque obstacle un marchepied.
Docteure Alimata Wondjou Koné (au centre), posant avec les professeurs Yapi Ayénon (à gauche) et Lazare Poamé (à droite), ainsi que la docteure Dango Adjoua Bernadette, après les délibérations du jury, le 18 juillet 2025 à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké.
Infodirecte : Docteure Koné, votre parcours est tout simplement hors du commun. Racontez-nous, comment tout a commencé ?
Docteure Koné :
Avant de parler de l'université, il faut remonter plus loin. J'ai perdu mon père en 2009, alors que j'étais en classe de quatrième. Son décès aurait dû sonner la fin de ma scolarité.
Infodirecte : C'est-à-dire que personne ne pouvait plus financer vos études ?
Docteure Koné :
Exactement. Mais j'avais une soif d'apprendre que rien ne pouvait éteindre. L'année suivante, j'ai commencé à travailler dans les champs
— semer, sarcler, récolter
— pour économiser de quoi continuer. Puis j'ai pris des chaussures en dépôt chez une commerçante du grand marché de Ferkessédougou, ma ville natale, pour les revendre dans le quartier. C'est avec ces petits gains que je payais mes cours et subsistais.
Infodirecte : Vous vendiez des chaussures pour payer l'école… Et cela a duré jusqu'au bac ?
Docteure Koné :
Oui. Ce rythme a duré jusqu'à l'obtention de mon baccalauréat, en 2014. J'ai alors été orientée au Département de Philosophie de l'Université Alassane Ouattara, à Bouaké.
Mon oncle, Papa Issa Silué - grand frère de ma mère, que son âme repose en paix -, a commencé à me soutenir cette année-là. Je lui dois énormément. Il nous a quittés en 2018, et sa disparition reste une blessure vive.
Infodirecte : Sa mort a dû être un coup terrible, au milieu de vos études…
Docteure Koné :
Oui, profondément. Mais j'avais pris l'habitude de ne jamais me reposer uniquement sur autrui. On peut t'aider, mais la seule personne qui peut vraiment te sauver, c'est toi-même. Je continuais donc à vendre
— des tenues, des foulards, des livres du Professeur Samba Diakité, sur lesquels je touchais dix pour cent des ventes. La vie continuait.
Infodirecte : Et puis il y a eu la SIMDCI-Sécurité. Comment en êtes-vous arrivée à devenir vigile ?
Docteure Koné :
En 2019, alors que je préparais mon Master 2 en Histoire des Sciences et Bioéthique, j'ai postulé pour un poste d'agent de sécurité. J'ai été recrutée à ma troisième tentative.
Infodirecte : Trois tentatives ! Vous n'avez pas songé à abandonner après les deux premiers échecs ?
Docteure Koné :
(Sourire) Non. Parce que ce n'était pas une fin en soi
— c'était un moyen. La vraie question n'est pas « qu'est-ce qui m'a motivée à poursuivre mes études malgré ce travail ? », mais plutôt « qu'est-ce qui m'a motivée à devenir vigile ? ».
La réponse est simple : me donner les moyens d'atteindre mon objectif — étudier, obtenir des diplômes, et enseigner la philosophie.
Infodirecte : Concrètement, comment se passaient vos journées ? Vous montiez la garde et vous révisiez votre thèse ?
Docteure Koné :
C'est exactement ça. De 2019 jusqu'à la soutenance de ma thèse, le 18 décembre 2024, j'ai exercé comme vigile. Et même après la soutenance.
C'est seulement le 18 juillet 2025 que j'ai été promue assistante du coordinateur des sites de Bouaké, avant d'être recrutée comme enseignante du supérieur lors de la Session Complémentaire 2025, au Département de Philosophie de l'Université Alassane Ouattara.
Infodirecte : Parlons de votre thèse. Elle porte sur « Les enjeux logico-mathématiques de la théorie des types logiques de Bertrand Russell ». Pour nos lecteurs non philosophes — c'est quoi, au fond, ce paradoxe de Russell ?
Docteure Alimata Wondjou Koné posant fièrement avec sa thèse de doctorat après les félicitations du jury, symbole de résilience et de courage.
Docteure Koné :
C'est une très bonne question. Imaginez un ensemble qui contiendrait tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes.
Cet ensemble doit-il se contenir lui-même ? Si oui, il ne le devrait pas. Si non, il le devrait. Dans les deux cas, on aboutit à une contradiction.
Infodirecte : On tourne en rond… C'est un peu comme un serpent qui se mord la queue ?
Docteure Koné :
C'est une image parlante, oui ! Et le paradoxe du menteur illustre encore mieux la chose : un homme affirme « je mens ». Est-ce qu’il ment ? Oui ou non ? Si oui, il dit la vérité. Si non, il ment. On tourne en rond, effectivement.
Infodirecte : Et Russell a trouvé une sortie à ce vertige ?
Docteure Koné :
Oui, en introduisant une hiérarchie. Toute affirmation appartient à un niveau précis, et une affirmation d'un ordre supérieur ne peut pas s'appliquer à elle-même.
Dès lors qu'on classe rigoureusement les énoncés par types, la contradiction disparaît. C'est ce qu'on appelle la théorie des types logiques.
Infodirecte : Et concrètement, pourquoi est-ce si important pour les mathématiques ?
Docteure Koné :
Parce que ces paradoxes montraient que la théorie naïve des ensembles, telle qu'elle était formulée à l'époque, était fondamentalement fragile.
En les résolvant, Russell a contribué à sauvegarder les fondements logiques des mathématiques. Une science dont le fondement est solide est une science prometteuse.
Et pour la philosophie, dont la rationalité repose sur la logique, cette rigueur demeure indispensable - hier comme aujourd'hui.
Infodirecte : Mais pourquoi Russell, précisément ? Qu'est-ce qui vous a attirée vers lui ?
Docteure Koné :
La logique me fascinait depuis toujours : cette cohérence des raisonnements, cette impression que rien ne se dit au hasard.
En Master 1 et 2, je travaillais sur les méthodes de la logique moderne mathématisée. Et puis un jour, j'ai découvert avec une sorte de vertige que cette discipline que j'admirais pouvait elle-même produire des contradictions.
Infodirecte : Un vertige, vraiment ? C'est le mot que vous utilisez…
Docteure Koné :
Oui, c'est exactement ça. Comme si le sol se dérobait sous vos pieds. J'ai voulu comprendre pourquoi et comment. Ce questionnement m'a conduite directement à Russell. Et j'y ai trouvé quelque chose de plus qu'un sujet de thèse.
Infodirecte : C'est-à-dire ?
Docteure Alimata Wondjou Koné, dans sa tenue de vigile à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké, échangeant avec des étudiants lors d’une cérémonie officielle.
Docteure Koné :
Russell était l'héritier de l'idéal pythagoricien : il croyait que le nombre permet de tout comprendre. Puis il a découvert ses propres paradoxes, et cela l'a forcé à dépasser ses convictions premières.
Ce mouvement - non pas se contredire, mais étendre ses propres limites - je le reconnais profondément dans mon propre cheminement.
Infodirecte : La mention très honorable avec félicitations du jury, comment avez-vous vécu ce moment ?
Docteure Koné :
Avec une émotion difficile à décrire. Mon jury rassemblait des figures de proue de la philosophie ivoirienne et africaine : le Professeur Poamé Lazare, président ; le Professeur Yapi Ayénon, mon directeur de thèse ; le Professeur Nsonsissa Auguste, du Congo ; et la Docteure Dango Adjoua Bernadette.
Infodirecte : Des grands noms. Vous étiez intimidée ?
Docteure Koné :
Tous incarnent une rigueur scientifique que je respecte profondément. Alors oui, être distinguée par de tels esprits, c'est une reconnaissance qui dépasse le seul diplôme.
Ce jour-là, j'ai pensé à tout ce chemin parcouru - les champs, les chaussures vendues au quartier, les nuits de garde…
Infodirecte : Justement — le doute, la maladie, les regards condescendants. Il y en a eu, des moments difficiles. Comment vous en êtes-vous sortie ?
Docteure Koné :
J'avais un objectif à atteindre. Le doute et les regards condescendants ne pouvaient pas m'arrêter. L'envie d'y arriver était plus puissante que tout le reste.
Infodirecte : Vous dites la maladie aussi — c'est quelque chose que vous pouvez évoquer ?
Docteure Koné :
J'ai été longuement éprouvée, oui. Mais par la grâce de Dieu, je n'ai jamais perdu de vue mon objectif. La leçon que je tire de tout cela, c'est que lorsqu'on se fixe un cap, on fait fi de la direction du vent.
Qu'elle soit favorable ou non, il faut tenir bon. J'aime cette phrase du poète Friedrich Hölderlin : « Là où est le péril, là aussi croît ce qui sauve. »
Infodirecte : Belle formule. Elle vous a accompagnée ?
Docteure Koné :
Elle résume bien ce que j'ai vécu. Ce n'est pas seulement en dépit des obstacles que j'ai avancé, c'est aussi grâce à eux.
Infodirecte : En tant que femme dans un domaine souvent perçu comme masculin, avez-vous rencontré des résistances particulières ?
Docteure Koné :
La philosophie est traversée par de nombreux préjugés, c'est vrai. Mais en arrivant au département, j'y ai trouvé des femmes enseignantes-chercheuses : la Docteure Palé Chantal, la Docteure Dango Adjoua Bernadette, la Docteure Konan Angèle, la Docteure Anne Marie… Leur présence m'a montré que ma place y était naturelle.
Infodirecte : Elles ont été des modèles pour vous ?
Docteure Koné :
Absolument. L'histoire de la philosophie compte aussi des figures féminines majeures — Simone de Beauvoir, Hannah Arendt.
Mon seul défi, si l'on peut l'appeler ainsi, était d'arriver au bout de ce que mes devancières avaient accompli. Pas plus, pas moins.
Infodirecte : Maintenant que vous êtes recrutée comme enseignante-chercheuse, quelles sont vos priorités ?
Docteure Koné :
L'une de mes priorités est de redorer le blason de la philosophie dans un monde dominé par la technoscience. Le politique a trop souvent tendance à sous-estimer l'impact des sciences humaines sur les processus de développement. Il faut réhabiliter cette discipline.
Infodirecte : Et sur le plan pédagogique ?
Docteure Koné :
Mon autre priorité, plus personnelle, est d'imprimer la marque de la logique dans l'esprit des apprenants. Pour reprendre une expression de Russell lui-même, il s'agit d'« accorder une teinture » de logicien à tout esprit. Je pense notamment à la création de clubs de philosophie et de logique dans les établissements.
Infodirecte : Des clubs de philosophie… pour quel public, exactement ?
Docteure Koné :
Pour tous. La logique, ça ne devrait pas rester enfermée dans les amphithéâtres. Comme je l'écrivais dans un article récent sur La Logique au quotidien : entre la rigueur et le pragmatisme - raisonner juste, c'est utile à tout le monde, dans la vie de tous les jours.
Infodirecte : Au-delà de Russell, quelles figures vous ont nourrie intellectuellement et humainement ?
Docteure Koné :
En philosophie, Nietzsche m'a profondément marquée. Dans son livre « Ainsi parlait Zarathoustra », il montre que la volonté de puissance est le moteur fondamental de la vie - que les individus sont capables de se dépasser et de créer. C'est une pensée qui me parle intimement.
Infodirecte : Et comme modèle d'enseignant ?
Docteure Alimata Wondjou Koné en compagnie de ses étudiants de Licence 1, lors d’un TD (travaux dirigés) du cours magistral (CM) d’« Histoire des systèmes éducatifs », à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké, le 6 mars 2026.
Docteure Koné :
Le Professeur Yapi Ayénon, sans hésiter. C'était un pédagogue hors pair - à la fois rigoureux et d'une légèreté humoristique rare, une véritable bibliothèque vivante. Sa disparition est une perte immense pour la Côte d'Ivoire et pour le monde de la recherche.
Infodirecte : Et sur le plan personnel ?
Docteure Koné :
Ma mère, Silué Minata. Elle est mon socle. Après le décès de mon père, c'est son courage et sa résilience qui nous ont permis de tenir. Son engagement pour ses enfants n'a jamais faibli. Tout ce que j'ai accompli, je le lui dédie en grande partie.
Infodirecte : Un dernier mot pour les étudiants qui poursuivent leurs rêves dans l'adversité ?
Docteure Koné :
La vie est un combat. C'est par l'acharnement au travail et le dépassement de soi qu'il est possible de transformer des conditions difficiles en un lendemain meilleur. Tout part de soi - de la prise de conscience de qui l'on est et de ce que l'on veut.
Infodirecte : Et si le chemin est trop long, trop dur ?
Il faut rompre avec la paresse, avec les facilités compromettantes, et s'accrocher à des valeurs authentiques. Ce doit être le principe cardinal de toute école de vie. Et surtout - ne jamais oublier que là où est le péril, là aussi croît ce qui sauve.
Réalisée par Patrick KROU à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké.
Bon à savoir
*Professeur Samba Diakité est Expert international de premier plan, Professeur Titulaire, double docteur avec 28 ans d'expérience. Enseignant chercheur en Philosophie.
*SIMDCI = Société d’Infrastructures Modernes pour le Développement de la Côte d’Ivoire. C’est une entreprise qui compte à son sein plusieurs départements tels que le département d’Entretien, le département de Construction et le département de la Sécurité etc. La SIMDCI-Sécurité est donc ce département de la SIMDCI qui occupe du volet sécuritaire.
*Friedrich Hölderlin (1770-1843) est un poète et philosophe de la période classico-romantique en Allemagne. Il est une figure majeure de cette époque de la littérature allemande qu'une certaine tradition culturelle fait rayonner autour du nom et de la figure emblématique de Goethe.
* Friedrich Wilhelm Nietzsche (né le 15 octobre 1844 et mort le 25 août 1900) était un philosophe, philologue, critique culturel, poète, compositeur et penseur allemand.
*Le Professeur Ignace Yapi Ayénon, professeur titulaire de Logique et d’histoire des sciences à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké et président de Société ivoirienne de Bioéthique, d’épistémologie et de logique (SIBEL) est décès le mardi 23 septembre 2025.
