Cacao/Face à l’effondrement des prix : 95 % des producteurs mondiaux en conclave d’urgence à Abidjan

Cacao/Face à l’effondrement des prix : 95 % des producteurs mondiaux en conclave d’urgence à Abidjan

31/03/2026 - 19:26
Cacao/Face à l’effondrement des prix : 95 % des producteurs mondiaux en conclave d’urgence à Abidjan
Cacao/Face à l’effondrement des prix : 95 % des producteurs mondiaux en conclave d’urgence à Abidjan

Un effondrement des prix aux conséquences dévastatrices

Face à la chute prononcée des prix du cacao

— le cours à la tonne étant passé de plus de 11 000 dollars début 2024 à environ 2 900 dollars en mars 2026 

—, d'importants chocs macroéconomiques secouent les pays exportateurs dépendants de cette matière première. 

À cela s'ajoute le manque à gagner dans les finances publiques, qui assombrit les perspectives de croissance économique, freine les plans d'investissement et compromet les programmes sociaux. Cette situation affecte particulièrement des millions de petits cacaoculteurs, dont les revenus déjà faibles ont considérablement diminué.

L'ICCO tire la sonnette d'alarme

Dans ce contexte, SEM Aly Touré, porte-parole des pays producteurs de l'Organisation internationale du cacao (ICCO), et Michel Arrion, directeur exécutif de l'ICCO, ont animé une conférence de presse conjointe ce mardi 31 mars 2026, au siège de l'institution à Abidjan, afin d'éclairer l'opinion nationale et internationale.

Bien que l'ambassadeur Aly Touré se soit réjoui de la mise en œuvre de l'initiative conjointe Côte d'Ivoire–Ghana, qu'il a qualifiée d'« excellente avancée », il a néanmoins pointé la baisse actuelle des prix, principalement liée au recul de la demande mondiale.

« Cette nouvelle crise dans la filière appelle à une coordination stratégique des actions des pays producteurs, afin de consolider les acquis, notamment en matière de sécurisation des revenus, et de mettre en place des mécanismes de régulation capables de garantir un prix stable aux producteurs malgré la volatilité des marchés internationaux », a-t-il déclaré.

Le différentiel de revenu décent, un levier clé

À cet égard, le différentiel de revenu décent constitue un levier important. Il s'agit d'un supplément de plus de 400 dollars par tonne, instauré depuis octobre 2020 dans le cadre de l'initiative conjointe Côte d'Ivoire–Ghana sur les ventes de cacao. Ce mécanisme vise à garantir une rémunération plus équitable aux producteurs et à lutter contre la pauvreté dans la filière.

Les 8 et 9 avril : un conclave mondial pour sauver la filière

Pour faire face à la crise, des mesures urgentes ont été envisagées. « C'est dans ce contexte que le Collège des producteurs, représentant 95 % de la production mondiale au sein de l'ICCO, se réunira les 8 et 9 avril afin d'analyser la situation du marché, de proposer des pistes de solutions et d'examiner différentes options stratégiques pour soutenir les cours du cacao », a-t-il précisé, tout en reconnaissant l'existence de défis d'ordre politique et commercial.

Selon lui, cette rencontre permettra de débattre de l'évolution récente des prix, en particulier de leur baisse, ainsi que de ses effets négatifs sur les revenus des cacaoculteurs et les économies dépendantes du cacao.

Elle visera également à identifier des mesures adaptées, dans le respect des règles internationales, notamment en matière de concurrence et de protection des consommateurs. 

« Nous devons définir des actions concrètes, à court et à long terme, pour soutenir durablement les producteurs. 

La transparence du marché et une meilleure équité demeurent essentielles, d'autant plus que le principal indicateur de la demande industrielle reste le volume de broyage », a-t-il ajouté.

100 milliards de dollars : les producteurs n'en voient que des miettes

D'après l'ambassadeur, la filière mondiale du cacao génère environ 100 milliards de dollars (soit près de 60 000 milliards de FCFA), mais les producteurs n'en perçoivent qu'une part infime, estimée entre 3 % et 10 %. Ce déséquilibre structurel profite largement aux transformateurs et distributeurs.

Ainsi, sur les 100 milliards de dollars du marché mondial, seuls 5 % à 10 % reviennent aux producteurs, certaines estimations évoquant même des parts plus faibles (3 % à 6 %). Environ 70 % de la valeur totale et 90 % des marges sont captés par les marques et les distributeurs. 

Les pays producteurs, dont la Côte d'Ivoire qui fournit plus de 40 % du cacao mondial, ne reçoivent qu'environ 18,6 % de la valeur totale et moins de 7,5 % des marges cumulées.

Malgré une récente hausse des prix ayant permis à une part plus importante de producteurs d'atteindre un revenu vital (24 % en 2024 contre 13 % auparavant), la majorité reste sous le seuil de pauvreté.

Des cycles de crise devenus structurels

SEM Aly Touré a également souligné que le marché du cacao fonctionne selon des cycles récurrents — alternant hausse et baisse des prix tous les 10 à 15 ans

—, tout en précisant que ce phénomène tend désormais à devenir structurel. Concernant la transformation locale, il a insisté sur la nécessité pour les pays producteurs de s'inspirer de modèles comme celui du Brésil dans le secteur du café, qui a su développer sa consommation intérieure tout en restant un grand producteur.

2026 n'est pas 2016 : une crise de demande, pas de surproduction

De son côté, Michel Arrion a indiqué que la crise actuelle diffère de celle de 2016-2017. Alors que cette dernière était liée à une surproduction, celle de 2026 est principalement due à une chute de la demande mondiale

— une situation qu'il attribue à l'adaptation des industriels après la flambée des prix. Ces derniers ont adopté trois stratégies majeures : la réduction de la teneur en cacao dans les produits (passant de 70 % à 65 %), l'utilisation de substituts grâce à des innovations technologiques, et la réduction de la taille des produits (shrinkflation), par exemple de 90 g à 85 g. Ces ajustements ont contribué à une baisse structurelle de la demande à l'échelle mondiale.

L'ICCO, plateforme de dialogue et de transparence

Michel Arrion a enfin rappelé que l'ICCO regroupe 52 pays membres, dont récemment la Jamaïque. L'organisation représente 96 % de la production mondiale de cacao et environ 80 % des broyages.

Son rôle est de produire des données, des statistiques et des analyses économiques, d'assurer la transparence du marché et de servir de plateforme de dialogue entre producteurs et consommateurs. « Ce n'est ni une agence de développement, ni une organisation de producteurs uniquement », a-t-il conclu.

 

Patrick KROU