AfriConnexions à Abidjan : L’art contemporain africain reprend possession de sa mémoire

AfriConnexions à Abidjan : L’art contemporain africain reprend possession de sa mémoire

24/05/2026 - 19:55
AfriConnexions à Abidjan : L’art contemporain africain reprend possession de sa mémoire
AfriConnexions à Abidjan : l’art contemporain africain reprend possession de sa mémoire

La Rotonde des Arts contemporains a abrité, le mercredi 20 mai 2026 au Plateau, le vernissage de l’exposition AfriConnexions. Une initiative de la Fondation Maroc Premium, en partenariat avec Brussels Airlines, qui réunit 15 artistes contemporains africains de renom, parmi lesquels l’Ivoirienne Joana Choumali, le Camerounais Barthélémy Toguo et le Sénégalais Mansour Ciss Kanakassy.

Le professeur Yacouba Konaté, directeur de la Rotonde des Arts contemporains, a d’abord salué le choix porté sur son établissement pour accueillir cette exposition prévue du 20 au 30 mai 2026. Selon lui, cette exposition itinérante, après une escale à Kinshasa, fait d’Abidjan sa deuxième étape, avant Dakar, Yaoundé, puis l’apothéose à Bruxelles. « Du point de vue de ce circuit, ce projet méritait d’être soutenu. Parce que, dans cette maison, nous croyons que la question du développement et de la promotion de l’art, qu’il s’agisse des arts visuels ou des arts de la scène, passe par les circuits que nous réussirons à mettre en place et à animer », a indiqué le professeur Yacouba Konaté.

La galeriste et curateur s’est également étonné que les grandes expositions consacrées à l’Afrique se tiennent principalement à Paris, Bruxelles ou Londres. « Malheureusement, ces expositions ne sont ni vues ni connues en Afrique. Parfois, les artistes d’ici n’en ont même jamais vu les catalogues. Pourtant, lorsqu’on fait l’histoire de l’art africain, on affirme que l’art contemporain a commencé par telles expositions à Paris ou à Londres », a-t-il déploré.

Le directeur de la Rotonde des Arts contemporains estime que cette problématique, qu’il qualifie de « mémoire fantôme », doit être combattue par une construction culturelle pensée par les Africains eux-mêmes. « C’est à cela que nous nous attelons à travers les initiatives que nous menons ici », a-t-il ajouté.

Il a également souligné l’importance de la présence d’artistes de renommée internationale dans cette exposition. « Toutes les grandes signatures ne sont pas représentées ici, mais vous avez une sélection d’artistes et d’œuvres qui comptent réellement dans l’art contemporain africain », a rappelé Yacouba Konaté.

Le responsable culturel a aussi remercié ses collègues de l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (Insaac) ainsi que ceux du Centre des arts appliqués de Bingerville, pour avoir envoyé cinq étudiants afin qu’ils découvrent les œuvres et les figures majeures de l’art contemporain africain. Selon lui, « on ne peut pas se dire peintre africain sans connaître ses contemporains qui ont tracé la voie ».

Une vision saluée par Mostafa Romli, président de la Fondation Maroc Premium et figure majeure de l’art contemporain au Maroc et sur le continent africain.

Pour sa part, la commissaire de l’exposition, Michèle Desmottes, est revenue sur les motivations du projet AfriConnexions. « L’objectif de cette exposition est de faire voyager les artistes et leurs œuvres. Beaucoup d’artistes contemporains africains, lorsqu’ils acquièrent une notoriété internationale, deviennent paradoxalement moins accessibles en Afrique qu’en Occident », a-t-elle expliqué.

L’ambition des organisateurs est donc de réunir 15 artistes de renommée internationale autour d’œuvres muséales présentées dans des espaces ouverts au public. Michèle Desmottes a insisté sur la gratuité de l’entrée afin de permettre au plus grand nombre de découvrir les œuvres, dialoguer avec les artistes et réfléchir aux différentes créations exposées.

Elle a également expliqué les critères de sélection des artistes : « Ces artistes se sont rencontrés lors d’une résidence au Maroc, dans la ville métissée d’Essaouira. Nous avons choisi des artistes aux visions très différentes. Chaque œuvre aborde des sujets variés. Tous sont enracinés en Afrique, y vivent ou appartiennent à la diaspora, mais leur art ne se limite pas à l’Afrique. Ils s’inscrivent pleinement dans l’art contemporain avec toute la liberté de forme et de réflexion que cela implique », a-t-elle précisé.

Présent au vernissage, Me Youssouph Bath, l’un des précurseurs du courant pictural Vohou-Vohou, s’est exprimé sur les œuvres exposées. Si les 15 artistes mettent en avant l’universalité de l’art, lui critique certaines créations qu’il juge éloignées de l’identité africaine.

« Quand je regarde certaines œuvres, je me demande si l’on peut réellement parler d’art africain. Certains tableaux évoquent encore des périodes anciennes comme l’esclavage. C’est leur démarche artistique et je ne peux pas la contester », a relevé l’enseignant émérite d’arts plastiques.

Il a toutefois salué certaines recherches techniques mêlant photographie et peinture, tout en rappelant la philosophie du mouvement Vohou-Vohou, fondée sur l’utilisation de matériaux locaux, le recyclage et la récupération.

« Nous sommes allés plus loin en utilisant des écorces, des feuilles et des plantes pour fabriquer nos propres pigments. Aujourd’hui, cette démarche bénéficie d’une reconnaissance internationale. Pour moi, il est essentiel de montrer sa propre culture plutôt que d’imiter celle des autres », a soutenu l’ancien élève du maître Serge Hélénon, précurseur du mouvement négro-caraïbéen et ancien enseignant à l’École des Beaux-Arts d’Abidjan.

Même son de cloche pour Élie Koffi Kouamé, alias « Phicault », qui observe l’émergence croissante de la photographie dans l’art contemporain ainsi que l’impact grandissant de l’intelligence artificielle dans la création artistique.

« L’art évolue et il faut accepter cette évolution. Aujourd’hui, la photographie occupe une place importante dans la création artistique. Dans les années 1960, on ne montrait pas ce type d’images ; désormais, les artistes osent davantage », a-t-il déclaré.

Concernant l’intelligence artificielle, il reconnaît son influence de plus en plus marquée. « L’IA est capable de produire énormément de choses, même des commentaires sur nos œuvres. Cela me surprend parfois moi-même. Mais il faut s’adapter à son époque, être contemporain de son temps et témoin de son histoire », a-t-il conclu.

 K P