Anon Niangoran Élisée, l'alchimiste des déchets : Quand la mosaïque réinvente l'art écologique en Côte d'Ivoire

Anon Niangoran Élisée, l'alchimiste des déchets : Quand la mosaïque réinvente l'art écologique en Côte d'Ivoire

26/05/2026 - 03:42
Anon Niangoran Élisée, l'alchimiste des déchets : Quand la mosaïque réinvente l'art écologique en Côte d'Ivoire
Anon Niangoran Élisée, l'alchimiste des déchets : Quand la mosaïque réinvente l'art écologique en Côte d'Ivoire

Le plasticien mosaïste ivoirien fait de la récupération de matériaux une démarche artistique autant qu'un geste environnemental. Rencontre avec un créateur que le hasard a conduit vers l'une des disciplines les plus patientes et les plus exigeantes qui soit.

Anon Niangoran Élisée dans son atelier d'Abidjan, entouré de ses outils et de ses tesselles.

La nuit qui a tout décidé

 

Il y a des nuits qui ne ressemblent à aucune autre. Des nuits où quelque chose se brise doucement à l'intérieur - une ancienne façon d'être au monde - pour laisser entrer une lumière nouvelle. Pour Anon Niangoran Élisée, cette nuit-là tombe en 1995 ou 1996. Il est en terminale A. Il regarde la télévision, comme on regarde la télévision à cet âge : sans vraiment chercher. Et puis l'émission ‘’ L'Art En Mouvement’’ commence. Des artistes plasticiens. Des dessins. Des couleurs. Des mains qui créent. Quelque chose se déclenche. « Ce déclic-là, toute la nuit je n'ai pas dormi. Et je me suis réveillé, j'ai pris une décision », avoue ce fils Attié, né le 29 février 1976 á Miadzin s/p d'Adzopé.

Il ne dormira pas de la nuit. Pas d'insomnie - une veille. Une traversée intérieure, habitée par une certitude neuve et irrésistible, celle d'un homme qui vient de reconnaître sa propre vie dans ce qu'il a vu défiler sur un écran. Dans cette même émission, une annonce : un concours d'entrée en septembre au Centre Technique des Arts Appliqués (CTAA) de Bingerville. Dès le lendemain matin, la décision est prise, sans hésitation, sans retour possible.

Il se présente. Il est admis parmi les trente-trois reçus. Une bourse couvre ses deux années de formation. Le cursus est exigeant, généreux, total : onze matières - histoire de l'art, français, anglais, gestion, sculpture, peinture, batik, modelage, tissage, décoration. La première année est commune – tronc commun ; la deuxième ouvre sur la spécialisation. « Moi, j'ai opté pour le modelage et la sculpture. »

Le baccalauréat, lui, attendra. Et ne viendra jamais. Mais qu'importe : le Brevet de Technicien Artistique (BTA) du CTAA lui en tient lieu, et il en sort major de promotion. Son projet de fin d'études ? L'escargot. Des abat-jours en bois inspirés de ses antennes - ces capteurs discrets grâce auxquels l'animal perçoit le monde. « Beaucoup se moquaient de moi, mais j'ai poursuivi mon idée jusqu'au bout. » Un sacrifice assumé. Un cap franchi. Une signature, déjà.

 

Une vocation née sous les copeaux de marbre

 

Il y a des destins qui avancent masqués. Qui empruntent des chemins de traverse, des détours apparemment anodins, avant de révéler leur vrai visage. Celui d'Anon Niangoran Élisée est de ceux-là.

Diplômé en 1999 du CTAA - institution fondée en 1937 par le maître Charles-Alphonse Combes, érigée en référence nationale par décret en 1994 -, il est sculpteur. Formé au modelage, à la taille, aux volumes. Rien, dans son parcours, ne le désigne pour la mosaïque. Et pourtant.

C'est dans l'atelier poussiéreux d'une marbrerie d'Abidjan que tout bascule. Engagé pour ses talents de sculpteur, il se voit confier une mission inattendue : concevoir des frises et des rosaces à partir des chutes et des déchets de l'entreprise. Des rebuts. De la matière rejetée. Et soudain, sous ses doigts, cette matière se met à parler.

« La mosaïque, je l’ai découverte par le pire des hasards. Elle m'attendait quelque part, et je suis allé l'attraper », lâche-t-il en rigolant.

Le peintre rit en le disant. Mais derrière le rire, on perçoit quelque chose de plus grave : la conscience d'un homme qui sait, rétrospectivement, qu'il n'avait pas le choix. Que la mosaïque l’eût choisi avant qu'il ne la choisisse.

Les débuts sont rudes. Il retourne voir ses professeurs, désorienté. Son maître principal lui répond sans détour : « Tu es un artiste.

On t'a formé pour cela. Je sais que tu vas y arriver. » Alors il apprend. Il apprend à découper les carreaux, à dompter les machines, à apprivoiser les formes géométriques destinées aux piscines, aux façades, aux grandes surfaces décoratives. Pendant un an, il travaille pour 65 000 francs CFA par mois. Un salaire modeste. Une formation inestimable.

Le plasticien mosaïste à l'œuvre… chaque fragment de carreau ou de plastique recyclé est positionné à la main, avec une précision qui défie la lenteur du temps.

Recycler, créer, préserver

 

Dans l'atelier d'Anon Niangoran Élisée, situé à la Riviera III, rien ne se perd. Tout se transforme.

Un seau éventré devient fragment de ciel. Une cuvette décolorée, écaille de peau. Un récipient usagé, grain de lumière dans un tableau. Ce que la rue rejette, l'artiste le recueille, le découpe au cutter, l'assemble sur filet avec la patience d'un orfèvre. Et ce qui était déchet devient œuvre.

Cette démarche de récupération, Anon Niangoran Élisée ne l'a pas théorisée dans un manifeste. Il l'a trouvée, presque naturellement, au fil d'une insatisfaction grandissante face aux petits carreaux standardisés des piscines - trop rigides, trop géométriques, trop sages. Alors il a élargi sa palette : carreaux de sol, faïences colorées, et progressivement ces plastiques du quotidien que personne ne regarde, que tout le monde produit. « J'ai commencé à recycler certaines couleurs. Les seaux, les cuvettes en plastique… dans une forme de récupération », déclare-t-il.

Il y a dans cette pratique un paradoxe assumé, presque jouissif. Le même plastique qui souille les lagunes ivoiriennes, qui s'accroche aux mangroves, qui borde les routes comme une mauvaise herbe permanente - ce plastique-là, sous les ciseaux d'Anon Niangoran Élisée, devient fragment pictural. Il prend place dans un tableau figuratif. Il compose le port altier d'une femme africaine, le galbe d'un canari porté sur la tête, l'éclat d'un bijou traditionnel.

La matière la plus méprisée devient la plus précieuse. La décharge devient galerie. « Tant que je ne dis pas que c'est du plastique… », glisse-t-il avec un sourire complice.

 

La lenteur comme discipline

 

Il s'en amuse lui-même : il est de ceux qui « aiment tout faire vite ». Décider vite. Avancer vite. Créer vite. Et il a choisi - ou la vie a choisi pour lui - l'un des arts les plus lents qui soient.

Une grande surface de quarante-cinq mètres carrés : deux mois de travail. Un tableau de format intermédiaire : deux semaines. Fragment après fragment, tesselle après tesselle, l'œuvre se construit dans une temporalité qui n'appartient plus à notre époque.

La mosaïque, discipline millénaire née en Italie, ressuscitée ici sous un soleil équatorial, n'a que faire de l'urgence. Elle impose son rythme à qui veut bien s'y soumettre. Patience. Tempérance. Persévérance. « C'est un travail lent, qui prend du temps et de la patience. Et ça m'a transformé », reconnait-il. 

Transformé. Le mot est pesé, choisi. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : non pas une contrainte subie, mais une métamorphose consentie. L'homme pressé a appris à habiter le temps différemment. À le sculpter, comme il sculpte la matière.

De cette tension entre nature et discipline est née une technique singulière : la technique du jet. Elle brise la linéarité classique de la mosaïque, introduit des courbes, des dégradés, des mouvements que l'œil ne s'attend pas à trouver dans une matière aussi fragmentée.

De loin, on croit voir une peinture fluide, presque superficielle. De près, ce sont des centaines d'éclats assemblés avec une précision de chirurgien. Le regard est trompé. La main, elle, ne ment pas.

Des créations de ‘’Mosaïques DEREV’’ : en apparence une peinture, en réalité des centaines d'éclats de matière récupérée et assemblés.

« Mosaïque des Rêves » : un atelier, une vision

 

L'entreprise s'appelle ‘’Mosaïques DEREV’’. Le nom n'est pas un hasard - chez Anon Niangoran Élisée, rien ne l'est vraiment. C'est une promesse. Celle de prendre les visions des uns et de les inscrire dans la matière pour les autres. De faire durer ce qui, sans lui, ne serait resté qu'une image mentale, un désir flottant.

Du grand chantier architectural - piscines, façades, halls d'entrée - au tableau de collection transportable comme une toile, l'artiste a su élargir son territoire sans perdre son âme. Chaque commande est un nouveau défi. Chaque surface, une page blanche à remplir fragment par fragment.

Sa première apparition publique significative, au Forum Investir en Côte d'Ivoire d'août 2025, organisé par le District Autonome d'Abidjan, a marqué les esprits. Visiteurs, personnalités institutionnelles : beaucoup sont repartis avec dans les yeux quelque chose qu'ils n'avaient pas en arrivant. La découverte d'un art qu'ils ne soupçonnaient pas. D'un artiste qu'ils ne connaissaient pas.

Car la mosaïque reste, en Côte d'Ivoire, une discipline confidentielle. Anon Niangoran Élisée entend changer cela - sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans chaque espace où une tesselle posée au bon endroit peut changer un regard. Tesselle après tesselle. Rêve après rêve.

Les œuvres de ‘’Mosaïques DEREV’’ ne se révèlent vraiment qu'en s'approchant et elles ne s'oublient plus.

Patrick KROU