Vohou-Vohou : Plus d'un demi-siècle d'art ivoirien face à l'épreuve du temps et du numérique

Vohou-Vohou : Plus d'un demi-siècle d'art ivoirien face à l'épreuve du temps et du numérique

13/11/2025 - 14:22
13/11/2025 - 18:28
Vohou-Vohou : Plus d'un demi-siècle d'art ivoirien face à l'épreuve du temps et du numérique
De droite vers la gauche : Théodore Koudougon, Mathilde Moreau et Youssouf Bath, maîtres Vohou-Vohou, piliers du mouvement Vohou

Issu d'une révolte artistique à Abidjan, le mouvement Vohou-Vohou continue d'influencer la création en Côte d'Ivoire par sa liberté et son audace. Retour sur un héritage toujours vivant.

Serge Hélénon, précurseur du mouvement négro-caraïbéen et mentor des peintres fondateurs du Vohou.

Il y a 55 ans, à Abidjan, un cri artistique unique s’est fait entendre, constitué d’écorces d’arbres, de sable, de coquillages, de graines, de cauris, de termitières et d’objets récupérés. C’était l’émergence du Vohou-Vohou, un mouvement qui allait défier les normes établies et affirmer une identité créative ivoirienne.

Dans un contexte marqué par la crise du cacao et la tension entre affirmation identitaire et influences occidentales, le Vohou-Vohou apparaît comme une révolution esthétique et culturelle, ancrée dans le local et dont les prémices remontent aux années 1970.

Bien que sa première exposition ait eu lieu en 1985 au Centre culturel français, le terme « Vohou-Vohou », issu de la langue Gouro, signifie « n’importe quoi » ou « désordre » selon les écrits de Dr Dosso Sékou.

Ce mouvement se distingue par la réutilisation de matériaux locaux et recyclés, une liberté d’expression affirmée, un enracinement culturel profond et une remise en cause des normes artistiques conventionnelles.

Si le groupe initial s’est disloqué, l’esprit de liberté et d’innovation qui animait les pionniers continue d’influencer le paysage artistique contemporain ivoirien.

Ce dossier explorera les origines du Vohou-Vohou, son impact sur les générations suivantes et sa pertinence à l’ère du numérique.

Toiles de Youssouf Bath : Vohou, un cri du cœur pour la propreté, l’environnement et l’avenir

Les pionniers du Vohou-Vohou : L’étincelle de la rébellion artistique

L’esprit Vohou-Vohou a germé dans les années 1970 sous l’impulsion d’un collectif d’artistes plasticiens ivoiriens guidés par leur maître Serge Hélénon, lui-même précurseur du mouvement Négro-caraïbéen (1) qu’il propageait depuis la Côte d’Ivoire.

En 1972, la crise économique consécutive au premier choc pétrolier a durement affecté le financement de l’école d’art d’Abidjan. Face au manque de matériel, les professeurs Serge Hélénon, Jean Ginsen et Louis Laouchez ont encouragé leurs étudiants à développer leurs propres techniques à partir de matériaux locaux.

En 1976, après leurs études à l’École des Beaux-Arts d’Abidjan, Youssouf Bath et Théodore Koudougnon poursuivent leur formation à Paris avant de revenir en Côte d’Ivoire.
Le mouvement est officiellement reconnu en 1985, lors d’une exposition au Centre culturel français d’Abidjan, sous l’égide de Georges Courrège, directeur de l’institution, considéré comme le « maître d’œuvre » du Vohou-Vohou. Cette exposition s’accompagne de la publication d’un manifeste, acte fondateur du mouvement.

Selon le professeur Zirignon Grobli, fondateur de l’art-thérapie, « un mouvement artistique se définit par sa présentation publique dans une exposition où il partage son travail et son manifeste ».

Youssouf Bath, surnommé « le visionnaire » ou « le sorcier Vohou-Vohou », joue un rôle central dans la naissance de ce mouvement. Pour lui, la création naît de l’intériorité et vise à réhabiliter la nature par la récupération et la transformation des matériaux rejetés. Il développe une peinture sans pigments industriels, réalisée à partir de couleurs naturelles (curcuma, indigo, etc.) sur écorce de bois (tapa). Son art, empreint de spiritualité, exprime un lien entre le monde visible et invisible.

Théodore Koudougnon, cofondateur du mouvement, se distingue par son usage du papier mâché et des journaux trempés. Son travail, axé sur la texture et la matière, traduit un rejet de l’académisme et une recherche de singularité artistique.

N’guessan Kra explore pour sa part les thèmes spirituels et culturels, utilisant des objets hétéroclites dans une démarche rituelle et symbolique.

De la génération suivante émerge Mathilde Moreau, formée par Serge Hélénon. Après son exposition en 1987 à l’Hôtel Ivoire, elle devient l’une des premières femmes à s’inscrire dans la lignée du Vohou-Vohou. Travaillant le tapa et influencée par la calligraphie asiatique, elle affirme : « Le Vohou-Vohou est aujourd’hui le soubassement de la peinture ivoirienne contemporaine. »

Selon Dr Célestin Koffi Yao, fondateur du Centre Sankonian, le Vohou-Vohou s’est imposé comme l’identité artistique ivoirienne à l’École des Beaux-Arts d’Abidjan, héritière de l’École négro-caraïbe. Il précise que ce mouvement, influencé par le cubisme, le minimalisme et l’expressionnisme abstrait, reste un art moderne plutôt que contemporain.

Le critique d’art Mimi Errol établit un parallèle entre le Vohou-Vohou et le mouvement « Black is Beautiful » aux États-Unis, tous deux nés d’un contexte de crise et d’affirmation identitaire noire. Pour lui, la crise économique des années 1970 a agi comme un catalyseur, poussant les artistes à innover avec des matériaux non conventionnels.

Pour Marie-Josée Hourantier, universitaire et anthropologue, le Vohou-Vohou est un art de transcendance de la matière, où les artistes créent « un langage visuel riche, structuré et porteur de sens ».

N’guessan Essoh, plasticien et héritier du mouvement, rappelle que l’esprit Vohou « n’est pas statique » : il évolue à travers l’usage de matériaux locaux (tapa, rotin, tissus) et l’intégration d’influences esthétiques diverses.

Enfin, selon le critique d’art Rémi Coulibaly, le Vohou-Vohou, né dans les années 1970, a profondément marqué le paysage artistique africain : « Ce mouvement, fondé sur la récupération et la réinvention, demeure emblématique de l’identité picturale ivoirienne. Son avenir dépendra de sa capacité à innover tout en restant fidèle à ses racines. »

Tel un art en perpétuelle mutation, le Vohou-Vohou a su traverser le temps, enrichi par de nouvelles esthétiques et techniques. Véritable révolution identitaire et esthétique, il a contesté les normes européennes imposées à l’École des Beaux-Arts d’Abidjan en revalorisant les matériaux locaux, la spiritualité et les savoirs traditionnels africains.

Pour Mimi Errol, l’avenir du Vohou passe par la muséalisation pour sa pérennité et sa reconnaissance

Vohou-Vohou : 55 ans de rébellion créative, un héritage à consolider

C’est une lapalissade de dire que le Vohou-Vohou a traversé les décennies. Depuis les années 1970-1980, l’esprit Vohou-Vohou s’est préservé grâce à une rupture avec l’académisme, le mouvement étant apparu comme une révolte artistique contre le style occidental enseigné à l’École des Beaux-Arts d’Abidjan.

Les artistes fondateurs Théodore Koudougnon, Kra N’guessan, Youssouf Bath, Yacouba Touré, Christine Ozoua et Ibrahim Keïta ont cherché à développer un langage artistique propre, ancré dans leur culture et leur environnement.

Youssouf Bath, l’un des précurseurs, reconnaît le rôle positif de l’État dans la formation et la professionnalisation des artistes, en soutenant la formation locale et le perfectionnement à l’étranger.

Sur le plan matériel, les supports picturaux n’ont guère évolué. Comme le note Mimi Errol dans Africultures (2003), les artistes conservent la structure de la peinture de chevalet, mais remplacent la toile de lin par le tapa, la toile de jute, ou le collage de matériaux locaux (cauris, rotin, sable). Certains utilisent des colorants naturels à base de plantes, rejetant les pigments industriels.

Influencé par ses voyages et les traditions locales, Youssouf Bath illustre cette démarche par l’incorporation de matières naturelles (terre, sable, écorces, feuilles, plumes) traduisant un rejet de la préciosité des matériaux occidentaux et une valorisation des ressources locales. À l’instar du « Black Power » (2), le Vohou apparaît comme un art de révolte et d’affirmation identitaire.

Cependant, selon Mimi Errol, l’impact du mouvement est longtemps resté circonscrit à l’École des Beaux-Arts, faute d’institutions muséales pour en prolonger la dynamique.

L’esprit Vohou a inspiré plusieurs générations. Kouamé Koffi Élie Phicault, plasticien et professeur d’arts plastiques, se réclame du « Vohou raffiné », une approche plus élaborée du recyclage artistique. Il prône la recherche, l’expérimentation et l’élaboration d’une écriture picturale personnelle, garantes de la pérennité du mouvement.

Pour le professeur Zirignon Grobli, psychanalyste et inventeur de l’art-thérapie, le Vohou est né d’un ras-le-bol des normes artistiques, une révolte contre l’ordre établi : « Même dans le désordre apparent, il y a une esthétique maîtrisée. Le “n’importe quoi” n’est pas vraiment n’importe quoi. » Il y voit une tentative de retour à la nature originelle, un cri d’émancipation face à la domination esthétique occidentale.

Bien qu’il ne se réclame pas directement du mouvement, Isidore Koffi, professeur d’arts plastiques reconnaît partager l’esprit du Vohou à travers son usage de matières hétéroclites et sa quête du médium d’expression libre. Selon lui, « la création a toujours eu pour compagnon la liberté ».

La jeune génération, à l’image de Kouassi Abenan Marie Ange, étudiante en arts plastiques, considère le Vohou comme une révélation de l’art ivoirien, symbole d’une créativité authentique, affranchie de l’imitation occidentale.

Pour Aboli Kann, peintre autodidacte, l’urgence est à la documentation et la théorisation du Vohou afin de préserver son héritage : « Il manque des écrits et des travaux consignés permettant de situer le Vohou dans le contexte culturel ivoirien. »

Mathilde Moreau, héritière du mouvement, rappelle que la transmission entre maîtres et étudiants a permis d’assurer la continuité de l’esprit Vohou. De son côté, Ernest Dükü regrette l’absence d’une histoire écrite et structurée du mouvement, pourtant fondamental dans l’art moderne africain.

Marie-José Hourantier abonde dans le même sens : « Aujourd’hui, on ne parle plus d’art vohou en tant que tel. Les œuvres sont reconnues sans mentionner leur origine. Il n’existe aucun texte critique majeur sur le Vohou, un vide important dans l’histoire de l’art ivoirien. »

Pour Justin Oussou, universitaire et artiste plasticien, le Vohou s’inscrit dans la lignée des grandes écoles africaines (Poto-Poto au Congo, peinture sous-verre au Sénégal) et incarne l’originalité de la scène ivoirienne. En intégrant le recyclage, le tapa, le papier mâché, les tissus ou la peau d’animal, le mouvement a façonné l’identité artistique de l’École d’Abidjan.

Augustin Kassi, contemporain du mouvement, souligne que si le Vohou fut longtemps perçu comme marginal, il est aujourd’hui au cœur de la pratique artistique contemporaine : « Ce qui était moderne à l’époque est devenu l’art contemporain d’aujourd’hui. Même sans le revendiquer, les jeunes artistes en adoptent les codes. »

Selon Rémi Coulibaly, le Vohou a évolué esthétiquement entre les années 1970 et 2020 : d’abord rupture avec l’Occident, puis ouverture aux expositions internationales, et plus récemment, intégration du numérique et des nouvelles techniques. Ce mouvement s’inscrit désormais pleinement dans l’art africain contemporain, tout en conservant son ancrage identitaire.

N’guessan Essoh, maître plasticien, conclut que le Vohou promeut une esthétique africaine propre, enracinée dans les coutumes et les rituels. Cinquante-cinq ans après, il représente une réécriture contemporaine de la beauté africaine, loin des canons occidentaux.

Le cinquantenaire du mouvement a donné lieu à plusieurs initiatives majeures, dont la thèse de Kignigouoni Touré (2007) et des expositions rétrospectives telles que « Esprit Vohou-Vohou, es-tu là ? » au Musée National du Mali (2014). L’émergence d’artistes contemporains comme Salif Diabagaté et les concepts novateurs de Yacouba Touré témoignent de sa vitalité.

Au terme de ce demi-siècle, l’esprit Vohou-Vohou demeure un jalon essentiel de l’histoire de l’art ivoirien et africain, solidement ancré dans la mémoire collective et la reconnaissance académique. Il reste une source d’inspiration vivante pour les créateurs contemporains, appelés à réinventer cet héritage à l’ère du numérique.

De droite vers la gauche : Théodore Koudougon, Mathilde Moreau et Youssouf Bath, maîtres Vohou-Vohou, piliers du mouvement Vohou

L’avenir du mouvement Vohou-Vohou : entre héritage, documentation et institutionnalisation

Si le mouvement Vohou-Vohou semble aujourd’hui solidement ancré dans le paysage artistique ivoirien, sa documentation demeure son talon d’Achille. Cette lacune, dénoncée par plusieurs figures du mouvement, menace la transmission et la reconnaissance d’un courant qui constitue pourtant le socle de l’art contemporain ivoirien.

1. Le cri d’alarme des pionniers : la mémoire menacée

Le maître Youssouf Bath, fervent défenseur du Vohou, déplore l’inaction des intellectuels ivoiriens face à l’urgence de formaliser l’histoire de ce mouvement. Pour lui, la pérennisation du Vohou passe par l’écriture, par la collecte de témoignages et la publication de travaux scientifiques. Il rappelle que les artistes créent, mais que les chercheurs ont le devoir de documenter cette création.

Dans le même esprit, Marie-José Hourantier regrette la disparition des espaces de débat et de réflexion qui jadis stimulaient la vie artistique, dénonçant une « paresse intellectuelle » freinant la dynamique collective.

2. La nécessité d’institutions fortes et d’une politique culturelle ambitieuse

Les acteurs du Vohou convergent sur la nécessité d’un musée national d’art contemporain ivoirien, instrument clé pour préserver et exposer le patrimoine artistique local. Bath plaide pour un budget d’acquisition d’œuvres d’art par l’État, à l’instar du modèle nigérian, et pour la mise en place d’un système de cotation des artistes afin de structurer le marché de l’art ivoirien.

Le critique Mimi Errol renforce cette idée en soulignant l’absurdité d’une école d’art sans musée. Il appelle à une muséalisation du Vohou, garante de la continuité historique et de la visibilité internationale de l’art ivoirien.

3. Le défi de la relève : entre imitation et innovation

Pour Kouamé Koffi Phicault, la survie du Vohou dépend de la capacité des jeunes artistes à réinterpréter l’esprit du mouvement sans tomber dans la simple imitation. La recherche personnelle, l’expérimentation et l’affirmation d’un style propre sont les clés d’une appropriation créative du Vohou.

Cette vision rejoint celle d’Isidore Koffi, qui note que le mot « Vohou » est désormais intégré au langage populaire, signe de sa vitalité, mais que son absence des programmes d’enseignement menace sa transmission aux nouvelles générations.

4. Communication, visibilité et internationalisation

Les peintres Justin Oussou et Augustin Kassi insistent sur la visibilité comme enjeu central. Le Vohou souffre d’un déficit de communication : manque d’espaces d’exposition, d’événements d’envergure et de relais médiatique.

L’organisation d’expositions telles que « L’Histoire continue » (Abidjan Art Week 2025) ou « Diaspora et immigration » démontre que le Vohou peut encore se renouveler tout en conservant son essence. Rémi Coulibaly encourage d’ailleurs l’ouverture du mouvement vers le numérique et les collaborations internationales.

5. Une modernité africaine en quête de reconnaissance

Pour Zirignon Grobli, le Vohou incarne une révolte esthétique et existentielle. Cependant, comme tout mouvement moderne, il ne pourra survivre que s’il accède à une valorisation marchande et symbolique.

Enfin, N’guessan Essoh et Célestin Koffi Yao appellent à la reconnaissance institutionnelle du mouvement et à la mobilisation des mécènes, des communicants et des chercheurs pour faire rayonner cet héritage africain unique.

L’avenir du Vohou-Vohou dépendra donc de la capacité de la Côte d’Ivoire à conjuguer mémoire et innovation : Documenter (écrits, archives, thèses, ouvrages) ; Muséaliser (création d’un musée d’art contemporain) ; Communiquer (expositions, médias, programmes éducatifs) et Institutionnaliser (soutien de l’État, cotation, mécénat).

Au-delà d’un courant artistique, le Vohou est un état d’esprit, un symbole de résistance et d’affirmation identitaire. Sa pérennité repose sur la transmission de cette philosophie aux générations futures, afin que l’art ivoirien continue de dialoguer avec le monde sans jamais renier ses racines.

Au terme de ce dossier, le mouvement Vohou-Vohou, célébrant plus d’un demi-siècle d’existence, s’impose comme un pilier fondateur de l’art ivoirien moderne et contemporain. Né d’une rupture avec l’académisme occidental et nourri par une ingéniosité créatrice face à la pénurie de matériaux conventionnels, il a su transformer la contrainte en force, en intégrant les ressources locales et en érigeant l’authenticité culturelle en principe esthétique.

L’indomptable esprit Vohou, à la fois rebelle et profondément enraciné dans la culture ivoirienne, a permis l’émergence d’un langage plastique autonome, libéré des canons occidentaux. Son empreinte dépasse aujourd’hui le cadre historique du mouvement pour irriguer la création contemporaine, inspirant des générations d’artistes qui, même sans s’en réclamer explicitement, prolongent sa philosophie par la recherche, la récupération et l’expérimentation.

Symbole d’une quête identitaire et d’une résistance créative, le Vohou-Vohou demeure un laboratoire de la modernité africaine. Son avenir réside dans sa capacité à se réinventer à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, tout en préservant ses fondements : la valorisation du local, la liberté d’expression et la redéfinition continue de l’esthétique africaine.

Ainsi, plus qu’un courant artistique, le Vohou s’affirme comme une philosophie de création et d’existence, un héritage vivant qui continue de façonner le visage et la pensée de l’art ivoirien.

 

Patrick KROU

 

Selon Professeur Yacouba Konaté, les peintres Vohou-Vohou, des artistes profondément connectés à l’étude de l’environnement

6 questions au professeur Yacouba Konaté, Philosophe et critique d'art : « Le Vohou-Vohou n’a pas défié, il a inventé sa liberté »

Le Vohou-Vohou est souvent associé à l'utilisation de matériaux de récupération. Comment cette approche a-t-elle défié les conventions artistiques de l'époque et quel sens cela revêtait-il pour les artistes du mouvement ?

Les artistes du mouvement sont mieux placés que moi pour répondre précisément à votre question. Toutefois, il ne faut pas confondre les effets induits par le mouvement, ses développements et l’approche, la démarche à la base de ce courant artistique.

Je ne crois pas que le propos des artistes, leur projet était de « défier les conventions artistiques de l’époque ». Sauf à tenir la pénurie de peinture et autres matériaux conventionnels de peinture qui sévissait à Abidjan, à l’époque, c’est-à-dire au milieu des années 1970, comme un défi.

Ce que j’ai compris des récits que Dosso Sékou, Nguessan Kra, Yousouph Bath, Koudougnon, Keita et d’autres témoins de l’époque dont Joseph Anouma, Samir Stenka, c’est une forme de retournement de stigmate, un peu comme Senghor, Césaire ou Dadié l’ont fait avec le terme « nègre ». Tout comme « sale nègre » était une insulte, « vohou-vohou » n’était pas un compliment.

Comment le mouvement Vohou-Vohou a-t-il évolué au fil des décennies ? Y a-t-il eu des phases distinctes ou des changements majeurs dans ses pratiques et ses préoccupations ?

Né au milieu des années 1970, premier moment, c’est plus tard au début des années 1980 (deuxième), que les poulains de Serge Hélénon, Louis Laouchez et Mathieu Gensin, dont plusieurs rentrent d’une formation à l’école des beaux-arts consolident leur esprit d’équipe et leur esthétique. A Paris, ils sont accueillis pour la plupart à l’atelier de Yankel, à l’Ecole des Beaux-Arts.

À lui seul, Samir Stenka, un condisciple de Kra, Bath, Koudougnon à l’atelier Yankel à Paris, avec le noyau dur du groupe, pourrait représenter un moment du mouvement Vohou.

Stenka a construit ses tableaux dans le cadre strict des colorants bio, des colorants végétaux, et chaque fois, avec un effet « duralex », rigoureux. Son graphisme limpide le rapproche de Youssouf Bath qui a bénéficié d’un grand rayonnement international, notamment dans l’espace publique à Lyon.

Un autre moment pourrait se construire dans la dynamique de Daro-Daro, un mouvement qui prend le relais à la fin des années 1990.  Autour de Yacouba Touré, Issa Kouyaté, Marcel Essoh, Mensah, Mathilde Moro, Badoué, et autres peintres, un nouvel esprit se forme, mais perd la main.

Aujourd’hui, cinquième moment, quand je regarde les travaux de Yapaud sur le tapa ou le sens de la matière qui éclate dans les peintures de Salif Diabagaté qui tend et assemble des peaux et des étoffes de tapa, j’y retrouve l’esprit du vohou-vohou.

Les Vohou-Vohou ne prétendent pas avoir inventé la peinture abstraite ou l’intégration des « objets trouvés » dans les tableaux. En revanche, ils ont donné à ses gestes artistiques, une nouvelle présence, une pertinence locale.

Cette démarche les a conduits à réinvestir de nouveaux supports (jus et colorants locaux, effets de profondeurs sur des supports de tapa, de toile de jute, de cartons, les planches, etc. Dans le contexte ivoirien, des années 1970 à 1980, c’est nouveau et ça fait débat.

Comment situez-vous le mouvement Vohou-Vohou par rapport aux autres mouvements artistiques qui ont émergé en Afrique à la même époque ? Y a-t-il eu des convergences ou des spécificités notables ?

Entre 1975 et 1990, le Vohou-Vohou apparaît comme l’Ecole d’Abidjan. À la différence de l’Ecole de Poto-Poto à Brazzaville, ou l’Ecole de Dakar, les vohou ne bénéficient d’aucune tutelle privée ou public…

Les écritures sont différentes : l’école de Poto-Poto est dans la peinture figurative populaire avec des artistes autodidactes. L’Ecole de Dakar fait une place à cette double composante, mais surtout les artistes sont dans une proximité avec la théorie esthétique du président Léopold Senghor, protecteur des arts et des lettres.

55 ans après, comment le Vohou-Vohou est-il perçu et valorisé dans l'histoire de l'art ivoirien et africain ? Quelles initiatives pourraient être entreprises pour assurer sa mémoire et sa transmission aux générations futures ?

Je m’en voudrais de ne pas citer les initiatives que la Rotonde des Arts et votre serviteur ont déjà prises. J’ai écrit un petit livre sur le mouvement et en 2009-2010, la Rotonde des Arts a fait venir de Bamako et montré aux publics, une collection de tableaux partie prenante de l’exposition de 15 artistes ivoiriens dont 13 vohou-vohou : Youssouf Bath, Koudougnon, N’guessan Kra, Stenka, Yacouba Touré… tous des anciens étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts à Paris.

L’expo avait été montrée au Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, à Paris, en 1992. Au milieu des années 2000, au temps fort de la longue crise ivoirienne, la petite collection a été expédiée, au musée de Bamako au Mali, une institution qui aux yeux de la dame responsable de la collection à l’époque, offrait les meilleures garanties de conservation, tout en restant proche de la Côte d’Ivoire.

On pourrait négocier, le retour de ces œuvres qui relèvent du patrimoine ivoirien.

Quelles sont les leçons que les artistes contemporains, en Côte d'Ivoire et au-delà, peuvent tirer de l'expérience du mouvement Vohou-Vohou, notamment en termes de créativité, d'engagement et d'utilisation des ressources ?

Entre 1975 et 1985, le temps fort du Vohou-vohou, les espaces d’exposition sont rares : l’hôtel de ville, la Galerie Go au Plateau et les grands hôtels (Ivoire, Sofitel, Novotel) qui louent des espaces aménageables.

Le mouvement a été encouragé par des Antillais, membres de l’Ecole Negro-caraïbes (Hélénon, Laouchez, Gensin), et par Yankel, un professeur des Beaux-Arts à Paris. En Côte d’Ivoire, il a bénéficié du soutien de Georges Courrèges, directeur du centre culturel Français.

Le développement des arts visuels nécessite des mentors, des personnes ou des structures motivées pour soutenir la promotion interne et internationale.  Les défenseurs du local, sont parfois, des hommes de passage. Nous sommes tous des hommes de transit.

Les Vohou-Vohou ont mis un point d’honneur à l’étude de l’environnement. Ce souci du milieu, de ses hommes et de ses ressources me semble une leçon à retenir. C’est une voie vers la connaissance de soi.

Dans ce dossier, certains artistes soulèvent la nécessité de mettre en place un système de cotation des artistes plasticiens. Selon vous, pourquoi la Côte d’Ivoire ne dispose-t-elle pas encore de son propre système de cotation, initié par les galeristes et les critiques d’art ? Quelles actions faudrait-il entreprendre pour y parvenir ?

Je ne connais pas le fonctionnement des systèmes de cotation dans le monde. En revanche que les lieux et les occurrences des expositions d’un artiste, comptent dans la montée à la hausse du prix de ses œuvres.

La cotation sanctionne un parcours plus ou moins long dans un circuit de professionnel de la chaîne des valeurs du système de l’art, selon le sens des opportunités de chacun.

Les expositions ici et ailleurs, les ateliers, les résidences, les biennales, les foires, les salles de ventes aux enchères, les collectionneurs, sans oublier les critiques et les commissaires d’exposition : autant de variables qui entrent dans la construction de la valeur culturelle et commerciale des œuvres et de la cote des artistes.

 

Réalisé par Patrick KROU

 Bon à savoir

1-L'École négro-caraïbe ou mouvement Négro-caraïbéen est un mouvement pictural ivoirien initié en 1970 en Côte d'Ivoire par les artistes martiniquais Serge Hélénon et Louis Laouchez.

Cherchant à établir un lien entre les racines africaines et les lieux de naissance des artistes, ce mouvement a profondément influencé la quête identitaire des artistes ivoiriens.

Son impact se manifeste également dans l'utilisation de matériaux divers (sable, tissus), l'intégration de l'art abstrait et une forme de minimalisme, notamment au sein du groupe Vohou-Vohou.

2-Le mouvement « Black Power » aux États-Unis, actif principalement dans les années 1960 et 1970, était un mouvement social et politique qui visait l'autonomie, l'autodétermination et l'autodéfense des Noirs américains face au racisme.

Il mettait l'accent sur la fierté raciale et culturelle, l'affirmation de la puissance et de l'identité noires, et cherchait à obtenir les droits fondamentaux par la création d'organisations politiques et culturelles noires indépendantes.

 Le Musée d’art contemporain ivoirien est enfin là !

Le 15 mai 2025, la ville historique de Grand-Bassam a accueilli l’inauguration officielle de la Maison de l’Art, premier musée entièrement dédié à la promotion de l’art contemporain africain et à la valorisation du patrimoine culturel ivoirien.

Fruit d’un partenariat entre la Fondation Société Générale Côte d’Ivoire (SGCI) et le Ministère de la Culture et de la Francophonie, ce projet, initié en 2022, concrétise une attente de longue date des acteurs du monde artistique. Il s’inscrit dans la volonté gouvernementale de faire de l’art un levier de développement et d’attractivité culturelle.

Installée dans l’ancien Hôtel de la Poste et Douane de Grand-Bassam, bâtiment classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, la Maison de l’Art se veut un espace de création, d’échanges et de diffusion au service des artistes et du public.

Patrick Blas, Directeur général de la SGCI et président de la Fondation, la décrit comme un « espace vivant de création et de rencontre, destiné à encourager l’innovation artistique et à renforcer le dialogue culturel ».

Quant à Françoise Remarck, ministre de la Culture et de la Francophonie, elle souligne que cette institution incarne « un souffle nouveau pour la préservation et la transmission de notre culture, ainsi qu’un tremplin pour le rayonnement international de l’art ivoirien et africain ».

La Maison de l’Art comprend des espaces d’exposition permanente et temporaire, une résidence d’artistes avec atelier, ainsi que des espaces de médiation et de convivialité. Elle marque une étape essentielle dans la structuration du paysage artistique ivoirien et ouvre de nouvelles perspectives pour la muséalisation du Vohou-Vohou et, plus largement, pour la reconnaissance institutionnelle de l’art contemporain ivoirien.

P. K

 

Figures marquantes du Vohou-Vohou

 

-Youssouf Bath : Surnommé le « Sorcier Vohou », il est l’un des pionniers du mouvement et a profondément influencé de nombreux artistes.

-Théodore Koudougnon : Un autre fondateur du Vohou-Vohou, il a contribué à définir l’esthétique du mouvement.

-N’guessan Kra : Pionnier du mouvement, il s’est distingué par l’utilisation innovante des matières brutes.

-Yacouba Touré (décédé) : Artiste influent, il a participé à l’évolution et à la vulgarisation du mouvement.

-Mathilde Moreau : Surnommée la « Prêtresse du Vohou », elle a joué un rôle clé dans la promotion du mouvement et a fondé le groupe « Daro-Daro », enrichissant ainsi l’art pictural ivoirien.

P. K