Militaires amputés : « On les sauve… puis on les abandonne » selon le cri d’alarme du Dr Okou

Militaires amputés : « On les sauve… puis on les abandonne » selon le cri d’alarme du Dr Okou

25/04/2026 - 10:18
25/04/2026 - 17:06
Militaires amputés : « On les sauve… puis on les abandonne » selon le cri d’alarme du Dr Okou
« Je leur ai promis un suivi. J'ai le sentiment de les trahir. » dixit Dr Okou, psychologue à l'hôpital militaire.

Ils partent au front défendre la mère Patrie, risquent leur vie, parfois laissent une jambe sur le terrain… et reviennent dans un silence presque total. Pour le Dr Okou Jean-Marie, gendarme et infirmier de bloc opératoire, le vrai drame commence après l’opération.

Depuis quinze ans, Dr Okou est souvent le seul à tenir la main des amputés que l'institution oublie

 

Entre détresse psychologique, rupture familiale et absence de suivi, ce chef de service de chirurgie de l’Hôpital Militaire d'Abidjan (HMA) dénonce un angle mort de l’armée ivoirienne : l’abandon des soldats amputés. Un témoignage brut, humain, et profondément dérangeant.

Infodirecte : Docteur Okou, vous avez un parcours assez singulier… qui êtes-vous et comment en êtes-vous arrivé à être à la fois gendarme et infirmier ?

Dr Okou : Je suis Docteur Oku Jean-Marie. Je suis gendarme, adjudant-chef de gendarmerie… (petit temps, léger sourire) et j’ai un parcours un peu particulier. À la base, je suis gendarme, puis j’ai suivi une formation qui m’a conduit à devenir infirmier.

Aujourd’hui, j’exerce principalement comme infirmier major au bloc opératoire, au service de chirurgie de l’Hôpital Militaire d’Abidjan (HMA). C’est vraiment mon cœur de métier, là où je suis en contact direct avec les patients, notamment dans des situations souvent très difficiles.

Parallèlement, j’ai développé une seconde casquette : je suis également psychologue au service d’hygiène mentale. Cette compétence me permet de mieux accompagner les patients au-delà du soin physique.

Sur le plan militaire, je suis sous-officier, avec le grade d’adjudant-chef, et j’appartiens à la Division Santé de la Gendarmerie basée au camp d’Agban.

Infodirecte : Donc vous êtes à la fois militaire et soignant. Comment ça s’est construit ?

Dr Okou : Après ma formation d’infirmier, j’ai exercé pendant environ dix ans. Ensuite, je me suis spécialisé en chirurgie, comme infirmier de bloc opératoire en France.

Infodirecte : Et là-bas, vous découvrez une autre manière de soigner ?

Dr Okou : Oui. Là-bas, on ne s’occupe pas seulement du corps. On s’occupe du patient dans sa globalité. (Il insiste) On les suit mieux après les opérations. Il y a une approche… plus humaine.

Infodirecte : Et quand vous revenez en Côte d’Ivoire ?

Dr Okou : (Le visage se ferme légèrement) Je reviens en pleine crise. J’étais au camp d’Agban. Et comme j’étais quasiment le seul infirmier dans la caserne… j’ai vu beaucoup de choses.

Infodirecte : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

Dr Okou : Les morts… les blessés… mais surtout les amputations. (Silence) Parce qu’il y a des blessures qu’on n’a pas pu soigner. Les hôpitaux ne fonctionnaient pas bien. Les plaies s’infectaient… et on devait couper.

Infodirecte : Vous voulez dire que certaines amputations auraient pu être évitées ?

Dr Okou : Oui. Si on avait eu les moyens, si les structures avaient été opérationnelles… on aurait sauvé des membres.

Infodirecte : Et ça, ça vous pousse à reprendre les études ?

Dr Okou : Exactement. Parce que je me suis dit : il faut que je comprenne mieux. Il faut que je fasse plus. Parce que quand vous êtes chirurgien… que quelqu’un souffre devant vous… et que vous ne savez pas quoi lui dire… (Il secoue la tête) c’est désarmant.

Infodirecte : Vous reprenez donc les études à 45 ans…

Dr Okou : Oui. (Sourire discret) Au début, je voulais faire de la sociologie. Et puis j’ai compris que ce qu’il me fallait… c’était la psychologie.

Infodirecte : Pourquoi ce virage ?

Dr Okou : Parce que mon problème, ce n’était pas seulement soigner… c’était accompagner. Gérer les émotions. Les leurs… et les miennes aussi.

Infodirecte : Il y a eu un cas précis qui a tout changé pour vous ?

Dr Okou : (Il respire profondément) Oui. Un jeune homme… 20 ans. Footballeur. Il avait des projets pour aller en Europe.

Infodirecte : Il vient pour quoi à l’hôpital ?

Dr Okou : Pour un petit bouton sur la jambe. Quelque chose de simple. On devait juste enlever ça.

Infodirecte : Et ça bascule…

Dr Okou : Dès qu’on a touché… ça s’est mis à saigner abondamment. Là, on comprend que ce n’est pas normal. (Tension dans la voix) En plein bloc, on appelle son père. On lui explique que pour sauver son fils… il faut couper la jambe.

Infodirecte : Une décision prise en urgence…

Dr Okou : Oui. On n’avait pas le choix. On l’a amputé pendant qu’il dormait.

Infodirecte : Et à son réveil ?

Dr Okou : (Long silence) C’était terrible. Nous, on pleurait. Les parents pleuraient. Même les autres malades pleuraient. On ne savait plus… qui devait consoler qui.

Infodirecte : C’est là que vous prenez conscience de l’ampleur du problème ?

Dr Okou : Oui. Parce que l’amputation… ce n’est pas juste un acte médical. C’est un choc. Un drame.

Infodirecte : Vous dites que ça peut arriver à n’importe qui…

Dr Okou : Exactement. Vous partez au travail le matin… accident, votre pied est broyé. Vous avez un diabète mal suivi… on vous coupe la jambe.

Infodirecte : Et pour les militaires ?

Dr Okou : C’est encore pire. Nous sommes exposés. Sur le terrain, il y a les mines, les accidents, les blessures de guerre…

Infodirecte : Et une fois amputés… que deviennent-ils ?

Dr Okou : (Regard appuyé) Rien. On ne fait rien. Personne ne les écoute. Personne ne les accompagne.

Infodirecte : Même vous, en tant que soignant, vous êtes affecté…

Dr Okou : Bien sûr. Quand on coupe une jambe, c’est qu’on a tout essayé. Donc pour nous, c’est une défaite. (Il insiste) Et quand vous êtes vous-même dans la douleur… vous ne pouvez pas consoler l’autre.

Infodirecte : Vous avez un autre exemple qui vous a marqué ?

Dr Okou : Oui. Un homme très influent de l’armée. Un matin, il se lève avec une douleur à la jambe. On découvre un caillot qui bloque une grosse veine.

Infodirecte : Vous tentez de sauver la jambe ?

Dr Okou : Oui, on a tout fait. Revascularisation… mais on a dû couper.

Infodirecte : Et l’histoire ne s’arrête pas là…

Dr Okou : Six mois plus tard… même problème sur l’autre jambe. Il part à la PISAM, ils tentent tout… mais on coupe encore.

Infodirecte : Il perd ses deux jambes…

Dr Okou : Oui. Quelqu’un qui n’avait jamais imaginé ça. Aujourd’hui, il vit… mais il n’a plus de vie.

Infodirecte : Pourquoi dites-vous ça ?

Dr Okou : Parce qu’on lui a enlevé ce qui faisait son identité. Chez les militaires, le physique compte énormément. La posture, la démarche, la prestance…

Infodirecte : Et du jour au lendemain…

Dr Okou : (Il claque doucement des doigts) Tout disparaît. Vous étiez droit, fort… et vous devenez dépendant.

Infodirecte : Et là encore, aucun accompagnement psychologique ?

Dr Oku : Aucun. Et c’est là le problème.

Journaliste : Vous insistez beaucoup sur l’aspect psychologique… selon vous, qu’est-ce qui manque concrètement aujourd’hui dans l’armée pour accompagner les militaires, notamment ceux qui reviennent du front ?

Dr Okou : (Le ton devient plus grave) Quand des militaires partent au front, qu’ils perdent des collègues… et qu’ils reviennent, il faut les écouter. On ne peut pas leur donner des armes sans suivre leur état émotionnel.

Il y a des gens qui reviennent brisés intérieurement. Quelqu’un qui est “en arme”, comme on dit, a besoin d’un équilibre émotionnel. Mais aujourd’hui, on ne sait pas ce qu’ils vivent. Parfois, on voit un cas extrême, comme un militaire qui se donne la mort… mais ça, c’est la partie visible. Ce qu’ils vivent en silence, c’est encore plus dur.

Pour moi, c’est un vrai déficit. Une armée ne peut pas fonctionner sans psychologues militaires. Dans tous les pays, ça existe : des équipes qui vont au front, qui accompagnent, qui évaluent les soldats à leur retour… avant même qu’ils ne rentrent dans leurs familles.

(Il insiste avec un regard appuyé) Imaginez un militaire chargé de la sécurité d’une haute autorité… si son état psychologique n’est pas stable, qu’est-ce qui peut se passer ? Est-ce qu’on prend le temps d’évaluer ces hommes ? De comprendre ce qu’ils vivent chez eux, dans leur tête ?

Aujourd’hui, notre armée fait face à des réalités nouvelles. La Côte d’Ivoire est un pays paisible, mais nos soldats sont confrontés à des conflits, à des attaques, à des ennemis violents, parfois drogués. Eux-mêmes, sur le terrain, ne dorment pas pendant des jours. Ils vivent sous tension permanente.

Et certains, pour tenir, prennent des substances : du tramadol, d’autres drogues… sur le moment, ça aide. Mais quand ils reviennent, ils ne sont plus les mêmes. Ils ne sont pas stables.

Infodirecte : Vous évoquez des militaires sous l'emprise de substances et des profils psychologiquement instables au sein des rangs. Est-ce un phénomène que vous avez directement observé, et pourquoi selon vous reste-t-il si peu évoqué officiellement ?

Dr Okou : (Petite pause) Si on faisait des tests aujourd’hui, on serait surpris du nombre de militaires sous influence. Et un militaire sous l’effet de la drogue… ce n’est plus une personne normale.

On a des psychiatres, oui. Mais ils prescrivent des médicaments. Or, on ne peut pas vivre toute sa vie sous traitement. Il faut une évaluation, un suivi, une écoute.

C’est pour ça que je parle d’une vraie cellule de santé mentale : avec psychologues et psychiatres, qui travaillent ensemble. Une cellule qui évalue les militaires avant les missions, et après.

Parce que tout le monde ne doit pas porter une arme. Il y a des personnalités trop émotives, trop instables… ces profils-là doivent être identifiés.

(Il conclut calmement) Pour moi, si on veut une armée solide, il faut d’abord s’assurer que les hommes qui la composent sont équilibrés.

Infodirecte : Au-delà des blessures physiques, pensez-vous que l'armée ivoirienne prend suffisamment en charge la dimension psychologique et sociale de ses soldats, notamment ceux qui reviennent mutilés ou traumatisés des missions ?

Dr Okou : (Il se pince la glabelle, préoccupé) Vous savez, il y a des personnalités naturellement émotives, d'autres extraverties, d'autres introverties.

Si vous étudiez les personnalités, vous réalisez qu'il y a des types de métiers qui ne correspondent pas à notre nature profonde.

Certes, on peut travailler sur soi, mais certaines personnes sont naturellement faites pour le commerce, par exemple, parce qu'elles ont une personnalité qui les met facilement en contact avec les autres.

Mais si vous êtes anxieux, claustrophobe, si vous avez des antécédents difficiles ou une enfance compliquée, tous ces facteurs influencent la stabilité émotionnelle de l'adulte.

Pour moi, certains postes de responsabilité au sein de l'armée nécessitent un minimum de prise en charge psychologique.

Je sors un peu de mon sujet de base, mais prenons l'exemple des amputés. Ce sont des gens qui ont tout donné — c'est en mission qu'ils perdent une jambe. Mais une fois la jambe perdue, que se passe-t-il ensuite ?

La santé, c'est physique, mental et social. C'est la santé physique, la santé psychologique, la santé sociale, l'environnement dans lequel on vit. Or aujourd'hui, dans notre armée, la santé se résume au seul aspect physique.

Il faut une cellule de santé mentale avec des psychologues et des psychiatres. Avant d’envoyer un soldat en mission… il faut évaluer son état.

Infodirecte : Concrètement, comment accompagnez-vous un militaire amputé sur le plan psychologique et social ?

Dr Okou : Quand ils ont des problèmes, ils m'appellent. Après une amputation, vous ne pouvez pas imaginer l'étendue des difficultés. Même la sexualité est impactée.

Le travail est impacté. Ce sont donc des personnes qu'on doit suivre, dont on doit identifier les besoins, et pour lesquelles on doit construire un vrai projet, un processus de remédiation.

Si tu es militaire, garde du corps, et qu'on t'ampute les jambes, tu as l'impression que c'est la fin du monde. Il faut te prendre en charge, te montrer que même sans être garde du corps, tu peux faire autre chose — de l'informatique, du travail de bureau.

Aujourd'hui, avec le commerce en ligne, les possibilités sont nombreuses. Il s'agit de voir la personne, comprendre sa personnalité, échanger avec elle, et l'accompagner pour qu'elle continue à vivre malgré le handicap. Cela, elle ne peut pas le faire seule.

Infodirecte : Et est-ce que tous les blessés vivent cette épreuve de la même façon, selon leur grade ou leur situation personnelle ?

Dr Okou : (Hoche la tête) Nos enquêtes nous ont montré que la façon de suivre pour un officier amputé est différente de celle d'un sous-officier. L'officier a un statut, il est habitué aux honneurs — la chute est donc vertigineuse. Un colonel à qui tout le monde rendait les honneurs, et qui du jour au lendemain perd une jambe, n'est pas préparé à cela.

D'autres facteurs entrent en jeu : ses finances, son logement, sa situation familiale. Tous ces éléments, qu'on pourrait croire insignifiants, impactent profondément le vécu de la personne amputée.

Je vous donne un exemple. J'ai reçu un directeur d'entreprise atteint d'un pied diabétique nécessitant une amputation. Au départ, c'est difficile. Mais progressivement, on réalise que cet homme n'est pas démuni : il a une entreprise, une famille stable, ses enfants travaillent, il peut continuer à travailler depuis chez lui. L'amputation est terrible, certes, mais elle n'impacte pas fondamentalement sa qualité de vie. À la soixantaine, avec ces ressources, on traverse l'épreuve autrement.

Infodirecte : L'amputation est-elle toujours vécue comme un choc par le patient ?

Dr Okou : L'amputation est généralement vécue comme une solution de dernier recours

— quand on a tout essayé et qu'il n'y a plus d'autre issue. Les causes sont diverses : accident, diabète, problème cardiaque entraînant un caillot qui bloque la circulation dans la jambe. Une fois le sang coupé, la jambe meurt progressivement. 

On tente parfois de déboucher la veine, mais ça revient. La douleur s'intensifie. On est alors dans l'obligation de couper, parce que si le mal progresse jusqu'au genou ou à la cuisse, c'est la vie entière qui est en jeu. C'est un choix entre perdre une jambe ou perdre la vie.

Infodirecte : Et comment réagissent-ils concrètement quand vous leur annoncez ?

Dr Okou : Dès l'annonce, c'est le choc. Le patient crie, pleure, est sous le coup de l'émotion. Et on le laisse. On le laisse traverser ce moment.

Infodirecte :  Comment annoncez-vous à un patient qu'il doit être amputé ?

Dr Okou : Il faut l'annoncer calmement, avec les bons mots. On n'utilise pas le mot « couper » — je préfère « enlever », « soulager ».

L'annonce se fait de façon progressive, pour amener le patient à comprendre que l'amputation est la seule issue s'il veut vivre.

Infodirecte : Est-ce que la religion joue un rôle dans cette annonce ?

Dr Okou : La religion compte beaucoup. Avec un chrétien, je m'appuie sur des références bibliques — l'idée que si une partie du corps t'empêche d'avancer, il faut savoir la lâcher.

Avec un musulman, je pose le problème différemment, en l'amenant à accepter qu'il est face à une perte inévitable.

« Je leur ai promis un suivi. J'ai le sentiment de les trahir. » dixit Dr Okou, psychologue à l'hôpital militaire.

Infodirecte : Comment savez-vous que le patient commence à accepter l’idée d’être délester d’un membre exsangue ?

Dr Okou : Il va chercher des alternatives — consulter à l'étranger, essayer la médecine traditionnelle, trouver n'importe quelle échappatoire pour reculer l'échéance. On le voit faire, mais on ne le contredit pas. On le laisse cheminer.

Quand le patient commence à pleurer, c'est bon signe. Cela signifie qu'il entre dans le processus de deuil, dans une phase d'acceptation. C'est là que le rôle du psychologue prend tout son sens : accompagner ce cheminement.

Infodirecte : Et pourquoi beaucoup finissent-ils par venir à l'hôpital militaire plutôt qu'ailleurs ?

Dr Okou : Beaucoup arrivent chez nous après un long parcours. Dans un hôpital civil, on leur a annoncé l'amputation, ils ont refusé, sont partis consulter des tradipraticiens, ont tourné en rond.

Quand ils reviennent, ils sont généralement dans une phase d'acceptation. Ils se disent aussi que si les militaires considèrent que c'est le dernier recours, c'est que la situation est vraiment sérieuse. Cela nous aide à les convaincre.

Infodirecte : Une fois l'opération faite, que devient le patient ?

Dr Okou : C'est notre vrai problème aujourd'hui. Une fois qu'on a réussi à les convaincre, une fois qu'ils ont subi l'opération

— que deviennent-ils ? Je suis seul pour assurer ce suivi. Cela fait près de quinze ans que je fais ce travail. Je sais quels mots employer selon l'âge du patient, sa situation familiale.

Avec un père, je lui parle de ses enfants. Avec une mère, je lui demande ce qu'il adviendra de ses enfants si elle n'est plus là.

Réalisée par Patrick KROU

La suite de cette interview à lire prochaine…