Guerre russo-ukrainienne / Une étudiante ivoirienne réfugiée témoigne : « Des étudiants ivoiriens forcés de combattre. »

Guerre russo-ukrainienne / Une étudiante ivoirienne réfugiée témoigne : « Des étudiants ivoiriens forcés de combattre. »

15/11/2025 - 18:41
Guerre russo-ukrainienne / Une étudiante ivoirienne réfugiée témoigne : « Des étudiants ivoiriens forcés de combattre. »
Une étudiante africaine dans un amphithéâtre de l’Université de chimie de Dnipro. (Image générée par IA.)

Il aura fallu trois longues années de persuasion pour qu’elle accepte enfin de briser le silence. Ce mardi 29 juillet 2025, Boli Giselle, 28 ans, ancienne étudiante ivoirienne en Ukraine, a accepté de livrer, pour la première fois, le récit de son exil en pleine guerre russo-ukrainienne. Interview exclusive.

Depuis combien de temps viviez-vous en Ukraine ?

J’ai vécu en Ukraine pendant trois ans, à partir de 2019. J’y étais inscrite à l’université de chimie (1), mais j’y ai finalement étudié le business management. Je vivais dans la ville de Dnipro (2), c’est aussi là que j’étais lorsque la guerre a éclaté.

Comment avez-vous vécu les premiers jours de la guerre ?

(Elle lâche un grand soupir). Le premier jour du bombardement, j’étais couchée dans ma chambre et j’ai entendu un énorme bruit.

En Ukraine, on vit souvent en colocation, donc j’ai demandé à mes colocataires s’ils l’avaient entendu aussi, ce qu’ils ont confirmé.

On a commencé à échanger entre nous, la communauté ivoirienne d’étudiants, et c’est là qu’on a compris que la guerre avait bel et bien commencé.

Les autorités ivoiriennes nous ont conseillé de récupérer nos documents et toutes nos affaires importantes, et de nous préparer à quitter le pays.

Nous, les filles, on s’est organisées ensemble, car l’Ukraine n’est pas un pays facile, et les Ukrainiens ne sont pas toujours accueillants.

Qu’avez-vous fait ensuite ?

Le premier jour, on ne croyait pas qu’on pourrait sortir. Alors avec mes camarades, on a décidé de faire des provisions. Moi, j’ai fait des provisions au cas où il n’y aurait plus rien dans les jours suivants.

Ensuite, une connaissance a tenté de sortir du pays, et elle y est parvenue. Cela nous a donné de l’espoir. (Sa voix se brise légèrement, comme si les larmes n’étaient pas loin.)

J’ai donc décidé de partir, sans prendre d’affaires. Juste mon passeport, ma carte de séjour, un petit sac à main et un léger pull. Il faisait froid, on était en février, mais je pensais qu’on reviendrait vite… Hélas !

On est parties jusqu’à la gare pour tenter de rejoindre la ville de Lviv (3), proche de la frontière avec la Pologne. C’était difficile. Au départ, on nous disait que le transport était gratuit, puis on nous a demandé une petite cotisation pour contenter une fonctionnaire de police à la station de trains. On l’avait fait pour la remercier de nous avoir laissés monter dans les trains, alors que certains de ses collègues s’y étaient farouchement opposés.

Je n’oublierai jamais cette action de cette femme… (Sa gorge se noue d’émotion, puis elle finit par sangloter.) Excusez-moi… Je ne peux pas m’empêcher de pleurer en repensant à ces moments.

Quelles étaient les conditions dans les trains ?

C'était très difficile. Le premier train était plein d’Ukrainiens. Ils ne voulaient pas nous laisser monter, ni même nous donner une place assise. On a réussi à monter, nous étions trois filles, dont une avec sa fillette.

On est restées plus de 24 heures debout, serrées, sans pouvoir s’asseoir. Certains Ukrainiens nous disaient carrément : « Pourquoi vous sortez ? Pourquoi vous ne restez pas ? »

Une seule dame a pris notre défense. Elle-même pleurait parce que son mari était resté au pays pour combattre. Elle a compris notre détresse, se souvient-elle.

Comment avez-vous vécu émotionnellement cette fuite ?

J’avais très peur. Je me disais qu’on allait nous arrêter à tout moment, qu’on ne nous laisserait pas passer. C’est pour ça que je n’ai pas pris beaucoup d’affaires.

Mais j’avais aussi de l’espoir. Si on arrivait à entrer en Europe, on aurait plus d’opportunités. En Ukraine, sans argent, c’est très difficile. Tu ne peux pas y vivre sans soutien financier régulier de tes parents. Ce n’est pas un pays pour aller à l’aventure.

Où êtes-vous aujourd’hui et dans quelles conditions vivez-vous ?

Aujourd’hui, je vis en Allemagne. Je n’ai pas pu continuer mes études parce qu’on exige un niveau de langue C1(4) pour entrer à l’université. J’ai donc choisi de faire une formation. Ensuite, peut-être que je continuerai mes études ou que je travaillerai.

Je trouve que l’Allemagne est bien meilleure que l’Ukraine pour les étudiants étrangers. Il y a plus de possibilités, plus d’opportunités.

Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités ivoiriennes ?

Je tiens tout d’abord à remercier les autorités ivoiriennes. À notre arrivée en Allemagne, l’ambassade nous a logées à l’hôtel et nous a nourries, en attendant de nous que nous prenions notre autonomie en trouvant du travail.

Mais je veux aussi leur dire que ce n’est pas facile de quitter son pays pour étudier à l’étranger.

Moi, j’étais déjà étudiante en première année à l’UFR de Sciences économiques à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, mais les grèves, les blocages, les retards, tout cela nous pousse à partir chercher mieux ailleurs.

Ce que je demande, c’est qu’on aide financièrement les étudiants ivoiriens à l’étranger, qu’on pense à des bourses, qu’on étudie leurs conditions de vie. Nos parents ne sont pas tous fonctionnaires ou riches, et ce n’est pas toujours facile d’avoir de l’aide.

Un dernier mot sur votre expérience en Ukraine ?

La situation là-bas a été très dure, surtout pour les étudiants ivoiriens. Beaucoup ont été forcés de rester pour combattre. Certains sont devenus fous à la frontière, à cause du froid. La température de l’Ukraine peut descendre à -20 ou -30°C.

Et je dois le dire : le racisme est réel. On nous a maltraités, rejetés. Ils nous voyaient comme des intrus, alors que nous étions là légalement, pour étudier.

Nous avons aussi une famille, un pays, une dignité. On ne mérite pas d’être traités comme ça. (Elle hausse le ton pour exprimer son dégoût.)

 

Réalisée par Patrick KROU par téléphone depuis l’Allemagne.

Vue du bâtiment principal de l’Université de chimie de Dnipro en Ukraine.

 Bon à savoir

1-L’Université d’État ukrainienne de technologie chimique, fondée en 1930 sous le nom d’Institut de génie chimique de Dnipropetrovsk, a obtenu son statut et son nom actuels en 1993. Il s’agit d’un établissement public placé sous la tutelle du ministère de l’Éducation et des Sciences de l’Ukraine.

2-Dnipro est la quatrième plus grande ville d’Ukraine, avec environ un million d’habitants. Elle se situe dans la partie orientale du pays, à 391 km au sud-est de la capitale, Kiev, sur les rives du fleuve Dnipro, dont elle tire son nom. Dnipro est le centre administratif de l’oblast de Dnipropetrovsk.

3-Lviv est une ville située dans l’ouest de l’Ukraine, à environ 70 km de la frontière polonaise. À la suite de la dissolution de l’Union soviétique en 1991, Lviv a été intégrée à l’Ukraine nouvellement indépendante et est devenue la capitale de l’oblast de Lviv. Aujourd’hui, elle reste l’un des centres les plus importants de la vie culturelle, économique et politique du pays, et se distingue par la richesse et la diversité de son architecture.

4-En allemand, le niveau C1, tel que défini par le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL), correspond à un niveau d’utilisateur expérimenté. Cela signifie qu’une personne ayant atteint ce niveau est capable de comprendre des textes longs et complexes, d’en saisir les significations implicites et de s’exprimer de manière spontanée et fluide dans diverses situations, y compris dans des contextes professionnels ou académiques.

« On devait payer 500 F pour passer », se souvient Boli Giselle dénonçant des pratiques de la FESCI

Lorsque Boli Giselle apprend que le Conseil national de sécurité ivoirien a annoncé, le 17 octobre 2024, la dissolution de toutes les associations estudiantines, y compris la FESCI (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire), elle laisse transparaître à demi-mot un certain soulagement.
Elle revient sur son expérience avec cette organisation étudiante, qui a semé la terreur dans les cités universitaires ivoiriennes. Morceaux choisis.

« Bon, en fait, je ne vais pas trop me prononcer là-dessus, parce que, sincèrement, je ne sais pas. Quand j’étais étudiante, je ne voyais pas vraiment l’utilité de la FESCI.

Du coup, je ne peux pas dire grand-chose, je n’ai pas assez d’informations. Parfois, on entend que ce sont des gens qui luttent pour les étudiants. Mais moi, là où j’étais, franchement, je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient exactement.

Tout ce que je savais, c’est qu’ils faisaient peur. Moi, en tout cas, ils m’intimidaient. Quand on parlait de la FESCI, moi, je me mettais à distance. S’ils étaient à gauche, moi j’étais à droite. Je ne voulais pas avoir de problèmes avec eux, parce que j’avais entendu dire qu’ils réglaient souvent les choses avec la machette, ou d’autres moyens violents. Tout ce qui est brutalité, ce n’est pas mon truc.

Donc je me suis toujours tenue à l’écart. Je me souviens, une fois, j’étais à la Gare nord à Adjamé, on faisait la queue pour payer les tickets de bus qu’on devait acheter chaque fin de mois. Ce jour-là, j’étais dans le rang depuis 8 heures du matin. Midi est passé, et le rang n’avait toujours pas bougé.

Entre-temps, j’ai quitté la file pour aller faire le renouvellement de l’ESTRE (carte d’étudiant) de mon petit frère à Boubou. J’ai fait l’aller-retour, et en revenant, je retrouve ma voisine de file au même endroit. Le rang n’avait pas avancé !

Ça m’a intriguée. Je suis donc allée voir devant, et c’est là que j’ai vu des membres de la FESCI assis, faisant passer les gens en échange de 500 francs. Les gens leur donnaient de l’argent pour ne pas faire la queue.

Ça m’a énervée. J’ai dit : “Mais c’est quoi ça ? Depuis 8 heures on est là, on n’a pas bougé, et vous vous faites passer les autres contres de l’argent ?” J’ai commencé à discuter avec l’un d’eux, et il m’a dit : “Nous, on est FESCI.” J’ai répondu : “FESCI ou pas, moi je m’en fous.”

Quand j’ai dit ça, les gens autour ont crié : “Faut pas dire ça !” Mais moi, j’étais fatiguée, on était là debout depuis le matin. Pourquoi on devait attendre pendant que d’autres payaient pour passer ?

Finalement, après les échanges, la file a commencé à bouger un peu. J’ai pu payer mon ticket, et je suis rentrée chez moi.

Mais pour être honnête, moi je n’ai rien contre la FESCI, parce que je ne sais pas quel combat ils mènent exactement. Je ne suis pas informée sur leurs actions. Donc je préfère ne pas trop me prononcer. Tout ce que je sais, c’est ce que j’ai vécu : des intimidations, de la peur, des scènes violentes.

Par exemple, parfois ils disaient qu’on ne devait pas sortir, et si quelqu’un insistait, ils le frappaient. Si tu leur résistes, ils te font quelque chose. Moi, ce sont des choses que je n’aime pas. Donc je préfère rester loin de tout ça.

Encore une fois, je ne sais pas quel est leur combat, je ne suis pas au courant, donc je préfère ne pas juger sur ce que je ne connais pas ».

P. K

La guerre en Ukraine : retour sur un conflit aux conséquences durables

La guerre en Ukraine, déclenchée par l’invasion russe le 24 février 2022, est le plus grave conflit en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, selon des experts. Après plus de trois ans de combats, la situation reste tendue, avec de lourdes conséquences humaines, économiques et géopolitiques.

Le conflit s’inscrit dans un contexte de tensions historiques entre la Russie et l’Ukraine, aggravées par l’annexion de la Crimée en 2014 et la guerre dans la région du Donbass. Ces événements ont marqué une rupture durable entre les deux pays.

L’invasion de 2022 a été massive, impliquant plusieurs fronts simultanés à l’est, au nord et au sud du territoire ukrainien. L’objectif de Moscou semblait être une prise rapide de contrôle du pays. Cependant, l’Ukraine a opposé une résistance farouche, soutenue militairement et financièrement par les pays occidentaux.

Les conséquences humanitaires sont dramatiques : des millions de personnes déplacées, de nombreuses pertes civiles, et des villes partiellement ou totalement détruites. Les infrastructures essentielles ont été gravement touchées, affectant durablement les conditions de vie.

À ce jour, la guerre se poursuit, principalement dans l’est et le sud du pays. Les combats restent intenses et aucune issue politique n’est en vue. Malgré les efforts diplomatiques, les perspectives de paix à court terme demeurent faibles. Le conflit continue de peser lourdement sur la stabilité régionale et sur les relations internationales.

P.K