EPP Sicogi 12 : une école publique en détresse au cœur de Yopougon
EPP Sicogi 12 : une école publique en détresse au cœur de Yopougon
Un plan d’urgence pour sauver l’école
Il fait froid, sous un ciel nuageux, au quartier Sideci Akodjoba. Le ballet incessant des véhicules, des taxi-compteurs, et l’incivisme des « gbaka » animent la voie principale qui poudroie ce quartier populaire de la commune de Yopougon. Elle longe l’un de ses établissements scolaires : l’EPP Sicogi 12.
Située à quelques encablures de la pharmacie Akadjoba et en face du Collège privé IGES, l’EPP Sicogi 12 est un groupe scolaire composé de cinq écoles, créé en 1978.
Sous la tutelle de l’Inspection de l’enseignement primaire (IEP) Yopougon Sideci, cet établissement qui, selon son personnel éducatif, a formé de nombreux cadres ivoiriens, mais qui aujourd’hui n’est plus que l’ombre de lui-même.
Bâtiments délabrés, toitures perforées, câbles électriques pendants à portée des élèves, salles de classe – y compris celles de la maternelle – inondées en temps de pluie, sanitaires au nombre de cinq dont une seule non fonctionnelle, dégageant de fortes odeurs d’urine et de matières fécales…
Autant de réalités qui freinent la transmission du savoir par les 42 enseignants, et nuisent à l’apprentissage de près de 1 000 élèves — tout groupe scolaire confondu — de l’EPP Sicogi 12.
Dire que l’école est en état de délabrement avancé est un truisme, surtout que, depuis son inauguration il y a 47 ans, elle n’a jamais été réhabilitée, confie Dadié Louis Serges, enseignant en poste depuis 18 ans. Ce dernier plaide pour un plan d’urgence afin de sauver son établissement :
« L’école n’a jamais été réhabilitée, ni par l’État, ni par la mairie. Le COGES ne fait que de petits travaux ponctuels, comme la réfection des tableaux ou la pose d’ardoisines, ou encore l’entretien minimal des salles. Il faut donner un cachet neuf à l'école. Parce que c'est de l’avenir de nos apprenants qu’il s’agit », déplore le maître du CM2 A.
Il partage tout de même une satisfaction morale : celle des résultats obtenus à l’entrée en 6e. Sur 58 candidats, 55 ont été admis, soit un taux de réussite de 94,82%. La première de sa classe a obtenu 156,84 points sur 170, et a été orientée au Lycée Filles de Yopougon.
Le besoin d’un plan de réhabilitation est partagé par les élèves, premières victimes du délabrement de leur cadre d’apprentissage, une situation qui bafoue leur droit à l’éducation dans un environnement sain.
Tchéteché Eunice, 13 ans, déplore les conditions précaires, surtout quand la pluie s’invite : « Quand il pleut, il y a des classes qui sont inondées. Nous ne pouvons pas travailler dans ces conditions. Nous ne sommes pas en sécurité. L’eau coule… Il y a un risque qu’un élève soit électrocuté. Que l’État réhabilite notre école », insiste-t-elle, consciente du danger qui plane comme une épée de Damoclès.
Zécré Grâce Olive, elle, veut croire en un avenir meilleur. « J’aime mon maître, il m’apprend beaucoup de choses. Mais ce qui me gêne, c’est que notre école est dégradée : pas de plafond, pas de peinture, et le matériel pédagogique est abîmé.
Si tout est réparé et que les conditions de travail sont réunies, mes camarades et moi, on pourra bien travailler pour réussir notre examen de fin d’année. On vous le promet ! », lance la fillette de 11 ans.
Même son de cloche à la maternelle. Malgré la présence de quelques jeux — balançoires, toboggan, cages à écureuils, tourniquets —, les sept institutrices du préscolaire indiquent que le matériel est insuffisant et vétuste. Il faudrait, selon elles, le renouveler ou le recycler annuellement.
En l’absence de la Directrice, c’est Mme Téhé Chantal qui nous fait un état des lieux alarmant : Toits non étanches, classes inondées à chaque pluie, absence de carrelage rendant les déplacements dangereux pour les enfants, manque criant de matériel didactique, poussant les institutrices à investir de leur propre poche.
Une collègue, par exemple, a déboursé 7 000 FCFA pour faire imprimer des images de fruits à afficher en classe. Les nuisances sonores (bruits extérieurs), souvent violents, perturbent également les cours.
Malgré tout, avec abnégation, ces enseignantes « donnent le meilleur d’elles-mêmes » pour maintenir un niveau acceptable. Pour preuve, 60 élèves de Grande Section ont pu intégrer le CP1 à la rentrée scolaire 2025-2026.
« Nous avons besoin de soutien. Quand il pleut, on doit démonter les installations, sécher, réinstaller. Cela épuise tout le monde. Il faut un vrai plan de rénovation.
Pour le confort de nos petits, si nous pouvions avoir du carrelage, climatiser les classes et les aménager correctement, ce serait une bonne chose », marmonne Mme Koné, une collègue, dans un souffle à peine convaincu.
Ce jour-là, un menuisier, muni de marteau et de pointes, s’attelait à réparer des bancs dans la cour arrière de l’EPP Sideci 12. Ces bancs avaient décidé, semble-t-il, de ne plus servir.
L’expertise de cet artisan est régulièrement sollicitée, selon les enseignants, pour « ressusciter » voire fabriquer tables et bancs endommagés sur place, à défaut de moyens pour en acquérir de nouveaux.
Une école assiégée par l’incivisme des riverains
Du fait de sa proximité immédiate avec les habitations, l’EPP Sicogi 12 est en proie à des agressions de toute nature. L’une des plus significatives demeure l’intrusion récurrente de personnes du voisinage dans l’enceinte de l’école.
Mme Touré Valérie, Directrice du bloc primaire A (qui accueille 406 élèves), explique que la clôture de l’école, trop basse et endommagée à plusieurs endroits, facilite ces intrusions, notamment la nuit, exposant ainsi élèves et enseignants à des risques multiples.
« L’école est devenue un fumoir à ciel ouvert, même à proximité de la maternelle où sont accueillis des enfants de 2 à 3 ans », confie-t-elle, dépitée.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que les enfants — particulièrement les plus jeunes — sont exposés à la fumée de cigarette ou d’autres substances nuisibles, ce qui représente un risque sanitaire avéré : infections, maladies, blessures… Mais le pire est peut-être ailleurs.
Comme si cette pollution de l’espace scolaire ne suffisait pas, certains riverains vont jusqu’à jeter des sachets remplis d’excréments dans la cour de l’école, depuis les étages de leurs habitations.
« Derrière la maternelle, des riverains, qui habitent en hauteur, font leurs besoins dans des sachets qu’ils lancent dans la cour et sur les toits. On dirait qu’ils n’ont pas de toilettes.
Ça attire des maladies, et ce sont les enfants qui en souffrent. On vit ça chaque jour. On n’en peut plus. Personne ne nous aide », sanglote Mme Touré, au bord de l’épuisement.
Aujourd’hui, très remontée, la Directrice affirme que les négociations engagées avec les riverains, sous la médiation du COGES, ont toutes accouché d’une souris.
Pire, ces actes d’incivisme prennent parfois une tournure violente : des pierres sont lancées depuis l’extérieur, atterrissant sur les toits des bâtiments en pleine séance de cours. Ce choc soudain provoque une peur panique chez les tout-petits, qui restent tétanisés.
La cohabitation entre l’école et les riverains devient chaque jour plus intenable. Les intrus escaladent même la clôture pour voler les robinets des points d’eau et des ampoules, privant l’établissement de ses installations de base (éclairage).
Pour limiter les pertes, les responsables ont été contraints d’installer des cadenas. Et bien que l’école dispose d’un gardien, celui-ci, âgé, ne peut plus assurer une protection efficace, surtout la nuit.
À ces agressions s’ajoute la problématique de l’insalubrité. L’école fait face à une gestion catastrophique des ordures. Les déchets ménagers sont entassés autour de l’établissement, notamment devant la façade principale, obligeant enseignants et élèves à cohabiter avec des monticules de détritus et à inhaler des odeurs pestilentielles.
« Les deux bacs à ordures étaient installés à environ 200 mètres de l’école. Mais certains riverains ont refusé que les ordures restent près de chez eux. Ils les ont ramenées ici, comme si c’était nous les dépotoirs », déplore la Directrice, Mme Touré Valérie.
Exténuée, elle exprime à bout de force : « On endosse des responsabilités qui ne sont pas les nôtres… Et quand on appelle les autorités, personne ne vient. On ne sait plus vers qui se tourner. »
Un COGES à bout de souffle face aux urgences de l’EPP Sicogi 12
Selon Anoh Ané Clément, trésorier adjoint du Comité de gestion des établissements scolaires publics (COGES) de l’EPP Sicogi 12, l’équipe dirigeante élue en novembre 2024 a rapidement pris ses responsabilités.
Dès leur prise de fonction, ils ont pris le taureau par les cornes, avec pour ambition de redonner un souffle nouveau à une école en état de dégradation avancée — que ce soit au niveau des bâtiments, de la sécurité ou de l’hygiène.
Grâce à quelques travaux d’urgence, le COGES a pu réaliser : la réparation partielle de la toiture du bloc primaire B, qui menaçait de s’effondrer, le retrait des plafonds détériorés et la mise en sécurité des points d’eau.
Mais ces efforts restent insuffisants, prévient Anoh Ané, qui insiste sur le manque cruel de moyens. « Avec les 3 millions de FCFA de subvention reçus de l’État en 2024, on ne peut pas absorber toutes les dépenses urgentes », éructe le maître de CM2 du bloc primaire D. Les nombreuses sollicitations adressées à la mairie de Yopougon ainsi qu’à des partenaires extérieurs sont, à ce jour, restées sans suite.
En attendant une intervention providentielle, le COGES se débat, seul, comme un beau diable, pour gérer les priorités les plus pressantes.
« Nos urgences, ce sont l’élévation de la clôture pour sécuriser l’école, la réhabilitation totale du groupe scolaire, l’installation de caméras de surveillance pour dissuader les voyous, et la gestion difficile de la cohabitation avec des riverains indisciplinés », énumère l’enseignant qui totalise trois ans de présence dans cette école primaire.
La situation est d’autant plus préoccupante qu’il évoque des actes graves d’intrusion : « Certains parents percent des trous dans les murs pour permettre à leurs enfants d’entrer ou de sortir à leur guise.
On a tenté de les sensibiliser, plusieurs fois, mais sans succès. Franchement, nous sommes en insécurité. Et quand on va les confronter, on ne sait jamais à qui on a affaire. Il faut faire très attention. »
Patrick KROU
