Afrique / Développement durable : Pour une Afrique de demain fondée sur la transparence publique et la gouvernance éthique

Afrique / Développement durable : Pour une Afrique de demain fondée sur la transparence publique et la gouvernance éthique

29/06/2025 - 19:53
Afrique / Développement durable : Pour une Afrique de demain fondée sur la transparence publique et la gouvernance éthique
Afrique / Développement durable : Pour une Afrique de demain fondée sur la transparence publique et la gouvernance éthique

Le premier colloque international transdisciplinaire, initié par le Laboratoire de Recherche en Éthique, Développement et Humanité Durable (LAREDHD), rattaché au département de philosophie de l’UFR Communication, Milieu et Société de l’Université Alassane Ouattara de Bouaké (UAO), s’est tenu les 10 et 11 juin 2025 à l’amphithéâtre C du Campus 2 de ladite université.

Un nouveau paradigme de gouvernance pour l’Afrique proposé par le LAREDHD

Les différents panélistes ont entretenu les participants sur des thématiques découlant du thème central :
« Gouvernance et développement durable en Afrique : accompagner l’Agenda 2063 de l’Union Africaine ».

Empêché en raison de sa participation à la 3e Conférence des Nations Unies sur l’Océan (UNOC 3), tenue à Nice (France), le Dr Eugène Aka Aouélé, président du Conseil économique, social, environnemental et culturel (CESEC), a été représenté par Dr Traoré Fatoumata épouse Diop, Conseiller économique, social, environnemental et culturel, et 6e adjointe au maire de Bouaké.

Bien qu’absent physiquement, le haut patron du colloque a, par la voix de sa représentante, exprimé son intérêt pour les résolutions de cette rencontre intellectuelle, motivée par l’urgente nécessité de transformation des comportements pour faire advenir « l’Afrique que nous voulons ». Selon lui, la corruption, la concussion et l’enrichissement illicite constituent de véritables obstacles à la construction d’une Afrique fondée sur les vertus.

« Les pratiques d’enrichissement illicite entravent l’exercice du respect des règles d’engagement citoyen, pourtant indispensables à l’optimisation des valeurs fondamentales – transparence, responsabilité, équité – qui doivent orienter les réflexions et guider l’action face aux défis contemporains », a rapporté Dr Traoré Fatoumata épuse Diop.

Prenant la parole au nom du ministre de tutelle et du président de l’UAO, le Professeur Tro Dého a salué les organisateurs et les experts, soulignant que leurs contributions scientifiques fourniront des solutions précieuses au gouvernement ivoirien, notamment dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Un nouveau paradigme de gouvernance environnementale

Dans sa conférence inaugurale intitulée « De la vulnérabilité environnementale à la vulnérabilité humaine : quel nouveau paradigme de gouvernance et de développement durable en Afrique ? », Dr Andrédou Pierre Kablan, Enseignant-chercheur au département de philosophie de l’UAO et directeur du LAREDHD, a mis en évidence la responsabilité de l’homme dans la dégradation de l’environnement et l’urgente nécessité d’agir pour  contenir les consequences à la fois ecocides et biocides de ses actions sur les équilibres de l’humain, devenu désormais vulnérable dans les enjeux politico-économiques et stratégiques qui mettent en péril  sa continuité, sa dignité et ses droits fondamentaux. 

« Toute l’histoire de la seconde moitié du XXe siècle a été marquée par un bouillonnement économique, une industrialisation galopante et une agriculture intensive soutenue par des engrais chimiques, dans un contexte de surpopulation mondiale. Mais dès les années 1950, la conscience collective s’est éveillée aux conséquences néfastes de cette croissance sur l’environnement », a-t-il expliqué.

Il a rappelé que l’Afrique est entrée dans l’ère de la vulnérabilité environnementale à travers son intégration forcée à l’ordre mondial concurrentiel porté par les puissances occidentales. Le transfert de technologies invasives, l’industrialisation non maîtrisée, la surexploitation minière et l’absence de mesures écologiques ont signé, selon lui, le premier acte de la défaite environnementale du continent.

« Cette situation est aggravée par des comportements citoyens dysfonctionnels, en rupture avec les principes de l’éco-citoyenneté, et encouragés par les pratiques de criminalité environnementale », a-t-il averti.

La pédagogie transdisciplinaire et responsabiliste pour une nouvelle culture éthique

Face à cette crise, Dr Kablan, expert et consultant international en éthique, développement et sécurité humaine, propose un nouveau paradigme méthodologique : la pédagogie transdisciplinaire et responsabiliste. Elle invite chaque acteur socioprofessionnel à se considérer comme gestionnaire de la qualité environnementale et de la préservation de la biodiversité.

« La meilleure manière d’y parvenir est de s’approprier, par l’éducation, les règles comportementales de bonne gouvernance et de développement durable. Le lieu privilégié de cette transformation est l’école », a-t-il préconisé.

Il appelle donc à intégrer, tout au long du parcours de formation, une éducation aux enjeux environnementaux, climatiques et de gouvernance éthique, afin de forger une conscience citoyenne éclairée et responsable.

En visioconférence depuis la France, le Professeur Emmanuel Picavet, spécialiste en éthique appliquée à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, a prononcé la conférence de clôture sur le thème : « Développement durable, régulation et formes de vie ». Il a souligné que le monde actuel est miné par des fléaux sociaux, comme l’alcoolisme ou la violence, et que vivre dignement exige des choix personnels complexes dans un environnement instable. « Il faut un mécanisme de régulation fondé sur un système de sélection adapté au contexte et à l’époque. Une solution durable doit s’inscrire dans un processus cohérent et ancré dans des réalités concrètes », a-t-il expliqué.

Appel à l’engagement des gouvernants

Pr Kouassi Kpangui, président du comité scientifique de ce colloque, a lancé un appel aux autorités africaines pour une meilleure valorisation des recherches universitaires. « Beaucoup de chercheurs africains réalisent des découvertes qui restent confinées dans les laboratoires. Or, dans 20 ou 30 ans, l’Afrique courra vers ses intellectuels. L’arme du développement, c’est l’éducation. Il faut investir dans le savoir, soutenir les enseignants-chercheurs », a plaidé, Pr Kpangui, Maître de Conférences au département des Lettres Modernes de l’UAO.

Ce premier colloque international transdisciplinaire a rassemblé une vingtaine de communications scientifiques, réparties en quatre panels d’experts et huit sessions thématiques. Il marque un jalon important dans la promotion d’une gouvernance éthique, environnementale et inclusive en phase avec les ambitions de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine.

Vers une gouvernance éthique et transparente en Afrique

Le premier colloque international transdisciplinaire a été marqué par des communications de haut niveau. Intervenant sur le thème : «Transparence publique et gouvernance des droits humains : Enjeux et défis dans le secteur de la santé », le Dr Andrédou Pierre Kablan a proposé trois solutions en faveur de la promotion d’une gouvernance éthique.

Chercheur associé au projet « Penser le transhumanisme » de la Commission nationale française pour l’UNESCO (CNFU), le Dr Kablan a tout d’abord souligné que la transparence publique est un principe d’éthique publique, et conformément à ses obligations, il a indiqué que  le principe de déclaration de patrimoine qui en découle, constitue désormais un indicateur essentiel pour évaluer la qualité de la gouvernance en Afrique. En conséquence, il recommande la création, dans tous les États africains, d’une Autorité de la transparence publique.

« Toutes les personnes travaillant dans les structures étatiques doivent être formées et sensibilisées aux principes de la bonne gouvernance. Il est impératif que celles et ceux qui occupent des fonctions de responsabilité, comme les directeurs d’hôpitaux, déclarent leur patrimoine. Cette déclaration devrait être faite auprès d’une entité que je nomme l’Autorité de la transparence publique. Elle centraliserait toutes les déclarations de patrimoine, non seulement des hauts responsables des cadres publics, mais également de l’ensemble de leurs collaborateurs. Tous doivent faire preuve d’exemplarité en matière de pratique déontologique des cadres publics», a insisté le bioéthicien.

 Invité orateur au Congrès mondial de l’Association mondiale des Transhumanistes,  Dr Kablan a précisé que la création d’une telle autorité n’est ni utopique ni irréaliste. Elle répond à une problématique majeure: le lien fondamental entre la qualité de la gouvernance et le développement durable. « Le développement durable depend de la qualité de la gouvernance. Lorsque les populations perdent confiance dans leurs institutions, cela engendre des comportements dysfonctionnels à tous les niveaux de la société. Ces dérives nourrissent la corruption, nuisent à l'efficacité des services publics et entravent la realisation des Objectifs de développement durable (ODD). Il est donc urgent de renforcer l’exercice des engagements de service en restaurant le contrat de confiance entre les citoyens et les institutions, fondé sur l'éthique, la responsabilité et la transparence », a-t-il déclaré.

Le Dr Kablan a également alerté sur les conséquences de l’absence de culture de la transparence publique dans le secteur de la santé :  « Le citoyen peut se retrouver dans des conflits d’intérêts et être poussé à céder à des pratiques de corruption. L’absence d’éducation à la transparence publique chez les agents de l’action publique génère un désintérêt pour les enjeux collectifs, ce qui porte atteinte aux droits humains. Dans le domaine de la santé publique, la corruption affecte non seulement la qualité et la sécurité des soins, des médicaments et de la recherche, mais elle provoque aussi des problèmes d’écotoxicologie et freine le soutien des bailleurs de fonds internationaux », a rappelé l’enseignant-chercheur en bioéthique, qualité des soins, sécurité humaine et gouvernance éthique.

    Par exemple, dans sa Vision Stratégique pour l’Afrique 2030, l’ONUDC montre que : «L’accès aux soins de santé pour plus de 400 millions d’Africains est soit inexistant, soit fortement limité. Alors que l’Afrique importe plus de 95 % de ses médicaments et produits médicaux, la criminalité et la corruption ciblant les produits médicaux et les systèmes de santé constituent une nouvelle menace à la vie des populations », voir:https://www.unodc.org/documents/Advocacy-Section/UNODC_Strategic_Vision_for_Africa_FR-web.pdf

Il a ajouté : « Nous faisons face à de graves problèmes de santé publique liés à des évènements de pharmacovigilance associés à l’usage de médicaments contrefaits ou traditionnels prescrits sans garantie scientifique compatible avec la qualité et la sécurité  des soins,  à des incidents liés aux essais cliniques non encadrés par une éthique rigoureuse, et  à la prolifération de maladies d’origine environnementale.»

Enfin, face à la surexploitation des sols par certaines industries minières, le Dr Kablan a recommandé aux États africains la mise en place d’une fiscalité environnementale visant à financer les efforts de lutte contre les évènements climatiques et la biorémédiation des sols et sous-sols dégradés.

De son côté, Dr Laragnon Silué, s’exprimant sur le thème « Prévention de la corruption et développement durable : deux pentes glissantes », a adopté un ton critique et provocateur. Selon lui, la corruption est profondément ancrée dans certaines pratiques culturelles africaines, ce qui rend sa répression difficile. « Il ne faut pas lutter directement contre la corruption, car elle est enracinée dans nos traditions. Ce serait une perte de temps de vouloir l’éradiquer de manière frontale. En revanche, il faut sensibiliser les populations afin de favoriser une prise de conscience collective », a-t-il affirmé.

Le Dr Silué appelle à l’éducation des citoyens pour qu’ils soient capables de dénoncer les multiples formes de corruption : pots-de-vin, solidarité clanique, culte des médiums, favoritisme, médiocrité…

« La corruption est une menace réelle pour l’économie et l’écologie. Elle bloque l’innovation. Le développement durable exige une gestion rationnelle des ressources naturelles. Il ne peut aboutir que par une lutte globale menée par les États africains », a-t-il conclu.

Patrick KROU, envoyé spécial à Bouaké