Tuberculose pulmonaire : Le dépistage précoce peut-il encore sauver des vies ?
Tuberculose pulmonaire : Le dépistage précoce peut-il encore sauver des vies ?
En Côte d'Ivoire, la tuberculose tue encore. Chaque année, plus de 13 000 malades échappent au système de santé - diagnostiqués trop tard, stigmatisés, oubliés - tandis que les outils existent, que les centres se multiplient et que les guérisons sont possibles.
Entre progrès technologiques indéniables et fractures sociales tenaces, cette enquête journalistique plonge au cœur d'une lutte qui se joue autant dans les laboratoires que dans les têtes.
Vue du Centre de santé urbain (CSU) de Ouragahio, dans la région du Gôh, où sont assurés le dépistage et la prise en charge des patients atteints de tuberculose pulmonaire
Z. A., 43 ans, est au CSU de Ouragahio ce jeudi 14 mai 2026. Assise dans la salle d'attente, cette ancienne patiente revient régulièrement depuis sa guérison.
« Dès que je commence à tousser, je viens ici », dit-elle. Au premier trimestre 2024, cette commerçante de la sous-préfecture de Ouragahio a attendu deux mois avant de consulter. La toux était grasse, l'amaigrissement visible.
Malgré les quintes de toux et les sueurs nocturnes, elle ne savait pas ce dont elle souffrait. « Je pensais que ça allait passer. C'est mon entourage qui m'a conseillé d'aller à l'hôpital », confie-t-elle. Faute de diagnostic, elle s'est tournée vers l'automédication.
Elle a aussi parcouru plusieurs centres de santé de la région du Gôh. « J'ai acheté beaucoup de médicaments avant de connaître ma maladie », avoue-t-elle. C'est un test positif qui l'a finalement orientée vers l'ASC Coach Aline Dakoury, au CSU de Ouragahio.
La maladie passée, la stigmatisation est restée. Sa famille l'a mise à l'écart. Elle mangeait seule, dormait seule. Elle a choisi de se taire. Aujourd'hui guérie, elle ne dit toujours pas qu'elle a eu la tuberculose.
À ses côtés, O. T., 72 ans, un cache-nez sur le visage, observe le va-et-vient du personnel soignant. Il connaît bien cet endroit, où il venait pour ses contrôles post-traitement. Lui aussi a attendu - un mois - avant de consulter.
« Au début, je pensais que ça allait passer », se souvient-il. Pris en charge rapidement grâce à l'ASC Coach Aline Dakoury, il n'a pas eu à dépenser avant le diagnostic. Mais il a lui également subi le rejet. « Je mangeais seul, je dormais seul. Je n'ai pas informé mon entourage parce que je préférais cacher la maladie », admet-il.
Tous deux formulent les mêmes appels : consulter tôt, sensibiliser davantage, ne pas rejeter les malades. Le Programme National de Lutte contre la Tuberculose (PNLT) rappelle que la maladie touche environ 22 000 personnes par an en Côte d'Ivoire.
Un dispositif qui innove
Béda Béda Octave, infirmier diplômé d'État et point focal du Centre de Diagnostic et de Traitement (CDT) du CSU de Ouragahio, explique le protocole de dépistage et de prise en charge des patients suspects de tuberculose
Octave Béda Béda, infirmier diplômé d’État et point focal du Centre de Diagnostic et de Traitement (CDT) du CSU de Ouragahio, détaille méthodiquement le protocole de dépistage.
Dès lors qu’un patient présente une toux prolongée, c’est-à-dire de plus d’une semaine, associée à des fièvres, des sueurs nocturnes, un amaigrissement ou une perte d’appétit, la suspicion de tuberculose pulmonaire est évoquée.
Le protocole est alors enclenché. « Ce sont des signes qui nous orientent vers une suspicion de tuberculose », déclare-t-il.
Depuis environ deux à trois ans, les prélèvements de crachats sont acheminés par la Poste de Côte d’Ivoire jusqu’au Centre Antituberculeux (CAT) de Gagnoa pour analyse au GeneXpert. Parfois, ce sont directement les agents postaux qui viennent collecter les échantillons au centre.
Résultat : le patient n’a plus besoin de parcourir des kilomètres pour rejoindre un laboratoire de référence.
Les résultats sont ensuite saisis sur une plateforme numérique partagée entre le CAT et les CDT. Lorsqu’un cas positif est détecté, le centre concerné est immédiatement saisi et le traitement peut être initié sans délai.
« Avant, les malades devaient se déplacer jusqu’à Gagnoa pour faire les examens. Aujourd’hui, grâce au convoyage et à la plateforme numérique, les résultats arrivent rapidement et les patients peuvent être pris en charge sans attente », se réjouit l’infirmier Béda.
En 2024, le CSU de Ouragahio a enregistré 30 cas de tuberculose pulmonaire confirmés, avec 28 guérisons et 2 décès. En 2025, sur 15 cas confirmés, 4 patients ont été guéris et 1 est décédé.
Des chiffres encore fragiles, mais qui témoignent d’un système en consolidation progressive.
Quand le dépistage précoce sauve des vies... ou ne le fait pas
Pour Dr Gbitry Zega Rigobert, médecin-chef du Centre antituberculeux (CAT) d’Adjamé, le diagnostic précoce sauve des vies et réduit la transmission de la tuberculose.
Au CAT d’Adjamé, à Abidjan, le Dr Gbitry Zega Rigobert, médecin-chef, reçoit avec la sérénité de celui qui a vu trop de cas évoluables mourir avant d’avoir commencé leur traitement. Sa phrase d’accroche est directe, presque clinique dans sa brutalité : « La majorité des décès est liée aux retards diagnostiques. Certains patients décèdent avant même d’avoir commencé leur traitement », se désole-t-il.
Au premier trimestre 2025, son centre a suivi 364 patients. 90 % ont été guéris. 7 % sont décédés. Derrière ces 7 %, une réalité : plusieurs d’entre eux avaient réalisé leurs examens, mais avaient disparu avant le début du traitement. La tuberculose pulmonaire étant une maladie à déclaration obligatoire, ils ont été enregistrés comme décédés.
En 2025, le CAT d’Adjamé a réalisé 18 173 examens de crachats. Parmi les personnes toussant depuis au moins deux semaines : 1 916 cas de tuberculose sensible aux traitements classiques ont été détectés et 101 cas de tuberculose multirésistante (TB-MR) ont été dépistés.
Le médecin-chef exerce une pédagogie rigoureuse. Il rappelle que le principal signe d’alerte de la tuberculose pulmonaire contagieuse est une toux persistante de deux à trois semaines - évoluant parfois vers des crachats teintés de sang.
Et qu’un seul malade non dépisté peut contaminer jusqu’à dix personnes de son entourage. « Le diagnostic précoce est essentiel.
Lorsqu’un malade est dépisté tôt, il peut être totalement guéri, le risque de transmission diminue, et le taux national de guérison augmente », prévient Dr Gbitry.
Sur la période 2024-2025, le district Adjamé-Plateau-Attécoubé (5 centres de prise en charge) a déclaré 1 315 cas en 2025 et 1 642 cas en 2024. Pour ces derniers, évalués en 2025, le taux de succès thérapeutique s’établit à 92 % et le taux de décès à 6 %.
La science au service de l’urgence
Le Professeur N'Guessan Kouassi Raymond (à droite), responsable du Laboratoire national de référence de la tuberculose à l'Institut Pasteur de Côte d'Ivoire, lors de son entretien avec un journaliste d'Infodirecte.net (à gauche).
Dans son ‘’bunker’’ sécurisé de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire (IPCI), à Cocody, le Professeur N’Guessan Kouassi Raymond dirige ce que l’on pourrait appeler le cerveau technique de la lutte contre la tuberculose en Côte d’Ivoire. Responsable du Laboratoire national de référence de la tuberculose et de l’Unité des Mycobactéries Tuberculeuses et Atypiques (UMTA), ce médecin biologiste précise d’emblée que la notion de « diagnostic précoce » dépend avant tout de la technique utilisée.
Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire recourt au Xpert MTB/Rif-Ultra, un test moléculaire rapide capable de détecter le complexe – ‘’Mycobacterium tuberculosis’’ - en environ 90 minutes. Une évolution technologique que le professeur qualifie de séisme dans la pratique diagnostique. « Le passage de la microscopie classique aux technologies moléculaires, c’est le jour et la nuit. Avant, il fallait attendre plusieurs semaines pour confirmer un cas. Aujourd’hui, nous obtenons des résultats fiables en quelques heures », déclare le biologiste avec un rictus à la commissure des lèvres, sous le regard bienveillant du service de communication de l’IPCI.
L’avantage stratégique du Xpert MTB/Rif-Ultra ? Du point de vue du spécialiste, ce test détecte également les mutations du gène - ‘’rpoB’’ - associées à la multirésistance à la rifampicine. Ces mutations rendent certains traitements standards inefficaces ; les identifier dès le départ permet d’administrer immédiatement le traitement adapté, de limiter les échecs thérapeutiques et de contenir la propagation des souches résistantes.
À côté des tests, l’IPCI dispose du laboratoire P3 - un laboratoire de confinement de niveau 3, doté de six postes de sécurité microbiologique (PSM) certifiés annuellement. Inauguré en 2010, ce laboratoire peut traiter jusqu’à 60 analyses par jour. En 2025, il a traité environ 4 800 échantillons, tous analysés grâce au soutien conjoint de l’État ivoirien et du Fonds mondial. Chaque échantillon suit un circuit rigoureux : vérification de conformité, contrôle d’identité, enregistrement, préparation et introduction dans une cartouche de test moléculaire. Résultat disponible en 1 h 30. Transmis au prescripteur en moins de 24 heures.
La prévalence de la tuberculose multirésistante, indicateur-clé de l’efficacité globale du système, a diminué de 4,5 % à 2,5 %. L’objectif est de la faire passer sous la barre des 2 %.
Mais le professeur est prudent. Les outils, si performants soient-ils, ne valent rien si les patients arrivent trop tard. « Une personne atteinte de tuberculose peut transmettre la maladie en toussant, en parlant ou simplement en respirant. Si elle tarde à consulter, elle aura déjà contaminé d’autres personnes. Dans nos contextes, beaucoup de gens se considèrent malades seulement quand ils ne peuvent plus travailler », s’inquiète-t-il.
Professeur N’Guessan glisse une requête auprès des autorités : continuer à soutenir la re-certification annuelle du laboratoire, maintenir l’accréditation, acquérir de nouveaux équipements et investir dans la formation continue du personnel. Car, martèle-t-il : « les bactéries évoluent et développent des résistances ».
Un réseau en expansion, mais inégal
Jusqu’en 2022, le dispositif national de lutte contre la tuberculose comptait 363 structures pour une couverture théorique d’un centre pour 76 378 habitants. La progression est indiscutable : de 137 centres opérationnels en 2009, on est passé à 380 en 2024, selon le Directeur-coordonnateur du Programme National de Lutte contre la Tuberculose (PNLT), le Dr Jacquemin Kouakou.
Le PNLT s’organise en trois niveaux : au niveau central, les laboratoires de référence (IPCI, CeDReS, CHU de Bouaké, Treichville et Cocody) ; au niveau intermédiaire, 37 Centres Antituberculeux (CAT) régionaux ; au niveau périphérique, 326 Centres de Diagnostic et de Traitement (CDT) intégrés dans les districts sanitaires.
En matière de résultats, le taux de succès thérapeutique a progressé, passant de 85 % en 2018 à 87 % en 2020. Le nombre de cas de tuberculose a reculé, passant de 22 879 en 2015 à 19 972 en 2020. Le taux de perdus de vue a été divisé par deux, passant de 6 % à 3 % sur la même période.
L’angle mort du système
Mais derrière ces progrès se cache une réalité. En 2023, sur une estimation de 37 000 cas attendus, seulement 21 877 ont été notifiés. Plus de 14 000 cas sont passés à travers les mailles du filet. En 2025, 21 587 cas ont été détectés, soit environ 99 cas pour 100 000 habitants.
Le Dr Domoua Kouao Médard Serge, Professeur titulaire de pneumo-phtisiologie et ancien chef du service de pneumo-phtisiologie au CHU de Treichville, formule une mise en garde : « ces quelque 13 000 cas non détectés pourraient générer jusqu’à 130 000 nouvelles contaminations, compte tenu du potentiel de transmission de chaque malade. »
La tuberculose multirésistante aggrave encore ce tableau. En 2023, sur 1 060 cas de TB-MR (tuberculose multirésistante) estimés, seulement 459 ont été détectés. En 2024, 724 cas ont été notifiés, mais seulement 454 effectivement mis sous traitement - un écart entre détection et traitement qui favorise la propagation de formes plus résistantes et plus mortelles.
Le Dr Jacquemin Kouakou reconnaît que beaucoup de ces cas manquants sont « infra-cliniques » : sans symptômes visibles, ils sont particulièrement difficiles à dépister sans stratégie de détection active en communauté.
Le GeneXpert : puissant mais inégalement réparti
Déployé dès 2013, le GeneXpert est aujourd’hui l’outil phare du diagnostic moléculaire rapide en Côte d’Ivoire. Son installation est passée de 3 machines à Abidjan en 2013 à 29 machines à l’échelle nationale en 2020. Une progression réelle. Mais insuffisante.
La majorité des CDT périphériques reste équipée de la seule microscopie classique, technique bien moins sensible que le GeneXpert. Les zones rurales et les communes à forte densité comme Yopougon sont les premières pénalisées. Pour pallier ce déficit, le PNLT a acquis en 2024 un camion radio numérique mobile, dédié au dépistage dans les zones peu couvertes. Un pas dans la bonne direction, mais qui n’efface pas les inégalités de couverture.
Vue du GeneXpert, outil de diagnostic moléculaire rapide utilisé en Côte d’Ivoire pour détecter la tuberculose et identifier les formes résistantes en moins de deux heures.
Une armée de bénévoles en première ligne
Dans la salle d’écoute du CSU de Ouragahio, Aline Dakoury feuillète un registre. Agent de Santé Communautaire (ASC) Coach depuis plusieurs années, elle est l’une de ces sentinelles de proximité qui font le lien entre la communauté et le système de santé. En 2024 et 2025, elle a accompagné de nombreux patients dans le cadre des activités de sensibilisation, du suivi des malades et de visites à domicile dans les quartiers et villages de Ouragahio.
Les ASC Coach sont des bénévoles - hommes et femmes - issus des communautés qu’ils servent. Formés à la détection des symptômes, au suivi de l’observance thérapeutique et à l’appui logistique pour les prélèvements, ils sont déployés au sein de structures appelées « Community Coach » et financés par le Fonds mondial. Leur rôle est stratégique dans un pays où la stigmatisation reste un frein majeur à la consultation volontaire.
Au CAT d’Adjamé, Ballo Seriba, superviseur communautaire de l’ONG SOLFEV, travaille par rotation avec cinq autres acteurs : trois au centre, trois sur le terrain. Face aux familles qui rejettent leurs malades, il use de pédagogie et de diplomatie pour lutter contre la stigmatisation des malades. « J’explique aux familles que moi-même je suis un exemple. Je travaille tous les jours avec des malades, et je ne suis pas contaminé. La tuberculose se soigne ; il ne faut pas rejeter les malades », rassure ce diplômé d’un Master en Science et gestion de l’environnement.
En 2025, dans le district Adjamé-Plateau-Attécoubé, 1 377 patients ont été mis sous traitement. Les acteurs communautaires ont contribué à identifier 502 cas positifs, soit près de 36 % des cas détectés. Et 95 % des patients bénéficient de visites à domicile pour sensibiliser leurs proches.
Naziréat Dadi Olivier Djadji, président du conseil d’administration de l’Ong UFDCEM, nuance cependant ce tableau. Selon le président de cette organisation, les financements arrivent de manière insuffisante et inégale sur le terrain, surtout dans les zones rurales. Il plaide pour des campagnes de sensibilisation plus régulières, adaptées aux langues locales et orientées vers les jeunes et les populations rurales.
Durant la période 2022-2024, cette ONG a mené une campagne de sensibilisation sur la tuberculose dans la localité de Ouragahio, couvrant les campements de Djekro, Petit Toumodi, Nanafoué et Konankankro, ainsi que les villages de Gnaliepa, Kokouézo, Kpapékou, Ouragahio, Karahi, Zébizekou, Bodocipa, Mama, Oundjibipa et Krogbopa.
Un budget en hausse, une dépendance persistante
La lutte contre la tuberculose coûte cher. Le plan stratégique du PNLT évalue le financement annuel nécessaire à 12 milliards de FCFA. En 2026, le budget global du ministère de la Santé monte à 808,99 milliards de FCFA - soit une hausse de 5,79 % par rapport à 2025, avec un triplement des ressources allouées à la tuberculose. Un signal fort.
Mais derrière les chiffres, la réalité est tout autre. Le Ministre Pierre Dimba l’admet : sur la période 2024-2026, le Fonds mondial a octroyé plus de 150,5 milliards de FCFA à la Côte d’Ivoire pour les maladies prioritaires. La part allouée à la tuberculose s’élève à plus de 11 milliards de FCFA - contre 49 milliards pour le VIH/SIDA et 73 milliards pour le paludisme.
La contribution de l’État ivoirien couvre principalement les salaires du personnel du PNLT, les bâtiments, les charges courantes et une partie de l’acquisition des médicaments antituberculeux. Pour le reste, la dépendance aux financements extérieurs - Fonds mondial, CDC-PEPFAR, OMS, Expertise France (Initiative 5 %) - demeure structurelle.
L’objectif affiché du PNLT est ambitieux : faire passer la tuberculose de 123 cas pour 100 000 habitants aujourd’hui à moins de 10 cas pour 100 000 habitants à l’horizon 2030, conformément à la stratégie mondiale End TB de l’OMS. Un pari colossal, qui nécessite bien plus que des engagements de façade.
La stigmatisation pousse les malades au silence. L’inégalité de couverture technologique fragilise les zones périphériques. Et la dépendance aux financements extérieurs rend la lutte vulnérable.
Pour que le dépistage précoce tienne pleinement sa promesse, plusieurs actions s’imposent en priorité :
-Accélérer le déploiement du GeneXpert dans les CDT périphériques, pour réduire les inégalités territoriales de diagnostic.
-Renforcer et financer durablement les ASC Coach, qui représentent près de 36 % de la détection des cas à Adjamé.
Patrick KROU
