Reportage /Après le deuil, oser aimer : Le dilemme silencieux des veuves

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12/11/2025 - 12:07
Reportage /Après le deuil, oser aimer : Le dilemme silencieux des veuves
Après le deuil, oser aimer : Le dilemme silencieux des veuve

Perdre son conjoint, c’est souvent bien plus qu’un deuil : c’est parfois tout un pan de vie qui s’écroule. En Côte d’Ivoire, derrière les pleurs et les silences des veuves se cache une réalité plurielle : rester fidèle au défunt ou se remarier.  

Malgré la solitude, la fidélité à un mort est un devoir moral

Cheveux courts, visage fermé, Florence découpe ses tissus dans son petit salon de couture d’Abidjan, entourée de ses apprenties. Depuis le décès de son époux, Blé Théodore, ex-joueur de l’Africa Sport, en août 2021, cette veuve de 62 ans élève seule son fils de 23 ans.

Dès l’annonce du décès, elle s’est retrouvée isolée et sans soutien. À la douleur du deuil se sont ajoutés les problèmes financiers et les tensions avec la belle-famille, qui a tenté de s’approprier les biens du défunt. Sans pension ni aide, elle survit grâce à la couture.

« Je n’ai jamais envisagé de refaire ma vie. Ce n’est pas un divorce, c’est un décès. L’amour est toujours là. Ce serait difficile pour moi de vivre à nouveau avec un homme », confie-t-elle, les yeux embués.

Marie-Jeanne Bergicourt, 77 ans, veuve d’un musicien mauricien, partage le même sentiment. Dix ans après la mort de son mari, elle vit toujours seule. « Après tout ce temps, je survis. Je n’ai pas pu reconstruire ma vie. La solitude devient une ennemie », dit-elle.

Revenue en Côte d’Ivoire en 2022, elle reconnaît pourtant que la solitude la pousse parfois à envisager un nouveau départ : « J’y pense parfois, mais la blessure ne s’est jamais refermée. »

À Abobo, N’guessan Joséphine, vendeuse de pains et condiments, a perdu son mari en 2019. Mère de quatre enfants, elle peine à joindre les deux bouts. Sa belle-famille l’a rejetée, l’accusant d’être responsable du décès.

« Mon mari était un homme bien. Depuis sa mort, je suis restée seule. On m’a dit de me remarier, mais je n’ai pas pu. Pas parce que je ne veux pas, mais parce que la douleur est encore là », confie-t-elle.

Malgré tout, Joséphine garde espoir : « J’aurais besoin d’un soutien psychologique, d’une oreille attentive. Aujourd’hui, je vis au jour le jour, en espérant que Dieu veille sur nous. »

Entre fidélité au souvenir du conjoint défunt et le besoin d’aimer à nouveau, les veuves hésitent. Dans une société où le remariage des femmes endeuillées est souvent mal perçu, la solitude devient une compagne forcée.

Quand l’amour revient…

À 60 ans, Rose Kablankan, comptable dans un centre de santé à Treichville, a vu sa vie basculer en 2013 avec la mort soudaine de son époux. Le choc fut immense. « Pendant plusieurs jours, je n’ai pas cru à son décès. Ce n’est qu’en voyant son corps à la morgue que j’ai réalisé », confie-t-elle.

Après la période de veuvage prescrite par la religion musulmane, Rose s’est sentie rejetée par sa belle-famille et a dû retourner vivre auprès de ses parents. Malgré ses difficultés financières, elle s’accroche à la maison acquise pendant son mariage, symbole du foyer qu’elle a perdu.

Son réconfort viendra d’un vieil ami d’enfance, lui aussi veuf. Une relation de soutien et d’amitié se transforme peu à peu en amour. « Il m’a aidée pour mes soins, m’a emmenée à l’hôpital. Les gens disaient : “C’est peut-être Dieu qui vous réunit.” » Avec la bénédiction de leurs proches, ils décident de se remarier.

Mais l’espoir d’un nouveau départ tourne court. Rose découvre les infidélités de son époux et son intention d’épouser une seconde femme. Les tensions s’accumulent, et la situation devient insupportable. « J’ai lancé la procédure de divorce le 27 mai 2023. Le divorce a finalement été prononcé le 13 juin 2025 », raconte-t-elle.

Aujourd’hui, Rose vit seule avec son fils de 23 ans. Malgré la désillusion, elle affiche la force et la résilience d’une femme qui a choisi de se reconstruire : « Je me relève, pas pour moi seulement, mais pour mon fils. »

La jeune fille de la veuve N’guessan Joséphine brandit une pancarte lors de la 10ᵉ Journée internationale des veuves à Abobo, organisée par l’ONG Femmes Veuves d’Afrique, le 4 juillet 2025

Une ONG, la voix des veuves, refuse le silence

En Côte d’Ivoire, le combat des veuves est incarné par Nathan Nkechi Umechuruba, présidente de l’ONG Femmes Veuves d’Afrique, fondée le 14 août 2021. Elle-même veuve depuis 26 ans, cette militante a fait de sa douleur une cause commune.

Selon elle, les veuves ivoiriennes vivent souvent dans l’ombre : absence de reconnaissance officielle de la Journée internationale des veuves, précarité économique et sanitaire, rejet ou abandon par les belles-familles. « Certaines sont chassées après la mort de leur mari, d’autres dorment au marché. Moi-même, je suis passée par là. Je connais cette douleur », confie-t-elle.

Face à ces drames silencieux, l’ONG plaide pour la création d’un centre d’accueil pour les veuves en détresse, un lieu d’écoute et de réinsertion. « Ce centre est une urgence », martèle Nathan Nkechi, rappelant que plusieurs veuves sont mortes faute de soins.

La mission de Femmes Veuves d’Afrique est claire : briser le silence, accompagner et autonomiser les femmes endeuillées. À travers des formations professionnelles et un soutien financier, l’organisation aide les veuves à reconstruire leur vie et à retrouver leur dignité.

Le remariage des veuves, ni trahison ni tabou : quand foi et sagesse redonnent sens à la vie

À la question : « Une veuve a-t-elle le droit moral et social de se remarier ? À quel prix ? », le vénérable Imam Mamadou Dosso, du Centre d’Éducation et de Recherches Islamiques (CEDRIS), répond sans détour : « L’Islam autorise clairement le remariage des veuves. »

Selon lui, la religion prescrit une période d’attente, quatre mois et dix jours, destinée à confirmer l’absence de grossesse et à préserver les droits du futur enfant. Pendant cette période (‘iddah), la veuve doit rester discrète, sans relation ni signe extérieur de séduction.

Mais au-delà du rite, l’imam souligne un principe fondamental : « Le remariage ne signifie pas l’oubli ou le manque d’amour envers le conjoint défunt. L’Islam est une religion de vie, de compassion et de justice. » Il dénonce par ailleurs certaines pratiques traditionnelles injustes, comme l’interdiction pour la veuve d’utiliser les biens du défunt : « Ces coutumes ne viennent ni de l’Islam ni de la culture authentique. »

Du côté chrétien, le Révérend Dr Yayé Dion Robert, président de l’Église Protestante Baptiste Œuvres et Mission Internationale, abonde dans le même sens. Citant la Bible (1 Corinthiens 7 :9), il rappelle que le remariage des veuves est permis et respecté : « L’apôtre Paul conseille aux veuves de demeurer seules si elles le peuvent, mais le mariage reste une option légitime. »

Le pasteur invite toutefois à la prudence et au discernement : « Une veuve peut inconsciemment comparer son nouveau mari au défunt, ce qui peut fragiliser la nouvelle union. Elle doit donc choisir un homme craignant Dieu, animé de sincérité et d’équilibre. »

Il met aussi en garde contre les unions disproportionnées : « Un mariage déséquilibré par l’âge ou les intentions n’est ni moralement sain ni déontologiquement acceptable. »

Pour le Révérend Dr Dion Robert, la foi doit être une boussole : « Le rôle des guides religieux est de conseiller avec sagesse, pour que les veuves puissent aimer à nouveau sans culpabilité ni excès. »

Remariage des veuves : entre protection coutumière et quête d’autonomie féminine

Dans la société traditionnelle Akyé ou Attié, la période de veuvage dure aujourd’hui trois mois (contre un an autrefois). Durant ce temps, la veuve est partiellement isolée des activités communautaires, mais elle bénéficie du soutien de la famille et du village.

Selon Sa Majesté Nanan M’kpomé Amon, chef du village de Diangobo (Yakassé-Attobrou), un héritier du mari, souvent un cousin, est désigné pour subvenir aux besoins de la veuve pendant la période de deuil. S’il y a consentement mutuel, cette relation peut déboucher sur un nouveau mariage. À la fin du veuvage, une cérémonie marque la réintégration de la femme dans la vie sociale.

Toutefois, la veuve conserve le droit d’accepter ou de refuser cet héritier. Si elle a des enfants, elle peut rester dans la maison conjugale ; sinon, et si elle refuse la nouvelle union, elle doit quitter la concession familiale. Sur le plan économique, les biens du défunt reviennent en priorité aux enfants : « La veuve ne reçoit rien de façon automatique, même si une plantation peut parfois lui être attribuée », précise le chef traditionnel.

Chez les Baoulés, notamment dans la tribu Akpatoufoué de Bouaké, les règles diffèrent. La période de veuvage, plus courte, deux à trois semaines, marque la fin du lien officiel avec la belle-famille. D’après Sa Majesté Nanan Konan Yao Matthieu, chef du village d’Angouatanoukro, « la veuve peut retourner vivre chez ses parents, surtout si elle n’a pas d’enfants. Une fois remise à sa famille, elle est libre de se remarier. »

Concernant les biens, la tradition Akpatoufoué distingue le mariage civil du mariage coutumier.
« Si le couple était marié civilement, les biens reviennent à la veuve et aux enfants. Dans le cas d’un mariage traditionnel, le partage dépend des accords familiaux. Toutefois, les mésententes avec la belle-famille peuvent compliquer les choses », explique le chef.

« Le veuvage, une blessure à soigner » : plaidoyer pour un accompagnement psychologique et humain

Pour Boungouendji Seventh, psychologue clinicien à Libreville (Gabon), le veuvage est avant tout « une blessure à soigner ». Selon lui, chaque veuve a besoin d’un accompagnement psychologique pour traverser le choc affectif et social que représente la perte du conjoint.

« Le processus de reconstruction commence par la reconnaissance du deuil. Il faut amener la dolente à accepter sa condition de veuvage, en comprenant la signification culturelle du deuil. Les rites peuvent faciliter cette transition psychologique », explique-t-il.

Le spécialiste décrit un cheminement émotionnel en cinq étapes : déni, colère, marchandage, dépression et acceptation. « Chaque veuve vit ce cycle à son rythme. Il ne faut jamais forcer le deuil, mais l’accompagner avec respect et bienveillance », souligne-t-il.

Boungouendji Seventh pointe également une inégalité de perception : « Une femme veuve est beaucoup plus jugée qu’un homme lorsqu’elle veut refaire sa vie. La société la voit comme gardienne des valeurs, alors que l’homme est perçu comme libre de recommencer à tout âge. »

Le psychologue plaide pour une évolution des pratiques culturelles lorsqu’elles deviennent sources de souffrance : « Tonte des cheveux, isolement, séquestration... ces pratiques dégradantes bafouent la dignité des femmes. Elles doivent disparaître. »

Pour lui, l’enjeu est de réconcilier traditions et bien-être psychologique : « Il est possible d’honorer la mémoire du défunt tout en respectant la santé mentale et les droits humains de la veuve. Le changement de regard collectif sur le veuvage est une nécessité. »

Me Francine Aka-Anghui rappelle : la loi ivoirienne autorise librement le remariage des veuves.

Ce que dit la loi sur le remariage des veuves en Côte d’Ivoire

Selon Me Francine Aka-Anghui, avocate au Barreau d’Abidjan et ancienne présidente de l’Association des Femmes Juristes de Côte d’Ivoire (AFJCI), « la loi ivoirienne autorise pleinement le remariage des veuves, librement et sans délai obligatoire, sauf si une religion ou une coutume particulière en prévoit un ».

La protection juridique des veuves repose sur plusieurs textes fondamentaux : la Constitution ivoirienne, qui consacre l’égalité entre les sexes ; la loi n°2019-570 du 26 juin 2019 relative au mariage ; la loi n°2019-573 relative aux successions et t le Code de la sécurité sociale (CNPS), pour les pensions et aides sociales.

En droit, seules les unions légalement enregistrées à l’état civil ouvrent droit à cette protection. Les mariages purement coutumiers ou religieux non déclarés ne sont pas reconnus.

Les droits fondamentaux de la veuve

Droit au remariage : La veuve peut se remarier librement, dans le respect du délai de viduité fixé à 300 jours, sauf dérogation médicale ou judiciaire.

Droit à la succession : Elle est désormais considérée comme ayant droit, au même titre que les enfants. Elle bénéficie d’une part équivalente à un quart du patrimoine du défunt, en plus de sa part liée au régime matrimonial.

Droit au logement : Le domicile conjugal est réservé en priorité à la veuve. Elle peut en conserver l’usage ou l’habitation, et saisir la justice en cas de litige.

Protection contre les abus coutumiers : Le Code pénal interdit toute dépossession, maltraitance ou expulsion de la veuve. « Aucune femme ne peut être contrainte à un lévirat ou à un remariage forcé avec un membre de la belle-famille », rappelle Me Aka-Anghui.

Protection sociale : En cas de décès d’un conjoint salarié, la veuve a droit à une pension de réversion versée par la CNPS, ainsi qu’à des allocations temporaires pour les enfants à charge.

Les limites et recommandations

Le remariage peut toutefois entraîner la perte de la pension de réversion si le nouveau conjoint bénéficie déjà d’un régime de sécurité sociale, ou influer sur la succession en présence de nouveaux enfants.

Pour renforcer la protection juridique et humaine des veuves, Me Aka-Anghui plaide pour : la formation des autorités locales et coutumières au droit positif ; la sanction des spoliations et violences contre les veuves ; la simplification des démarches administratives liées au décès et à la succession ; la création de guichets uniques d’accompagnement juridique et social et le soutien aux ONG et programmes d’autonomisation des veuves, via le microcrédit, la formation professionnelle et la scolarisation des enfants.

« La loi existe, mais elle doit vivre. Les veuves ne demandent pas la pitié, elles demandent la justice », conclut l’avocate.

Dr Andrédou Pierre Kablan affirme que le remariage transforme le deuil en renaissance et repense le statut social des veuves.

 

Dr Andrédou Pierre Kablan, Bioéthicien et Enseignant-Chercheur en Gouvernance, Développement et Sécurité humaine au Département de Philosophie, UFR- Communication et Société (CS) de l’Université Alassane Ouattara de Bouaké : 

« Le remariage, une renaissance sociale pour les veuves »

Pour le bioéthicien Dr Andrédou Pierre Kablan, le remariage d’une veuve n’est pas une trahison, mais une renaissance sociale et humaine. « Une veuve doit pouvoir se remarier si elle le souhaite, afin de continuer d’exister pleinement dans la société », affirme-t-il.

Dans de nombreuses cultures africaines, le veuvage reste associé à la souillure et à la marginalisation. Le remariage devient alors un acte de libération : il aide la femme à surmonter l’isolement, la solitude et la stigmatisation. « Être veuve, c’est parfois vivre une déchéance sociale. Le remariage, lui, réhabilite et redonne une visibilité dans la communauté », souligne-t-il.

Selon le chercheur, cette question touche à la sécurité humaine et à la dignité : « Le statut de la veuve interroge la conscience collective. Se remarier, c’est sortir de la sphère des invisibles, retrouver sa place dans le tissu social. »

Le Dr Kablan invite toutefois à comprendre les freins culturels et psychologiques qui rendent le remariage difficile : peur du jugement, attachement au défunt, traumatismes émotionnels… Il distingue aussi deux réalités : en milieu rural, la solidarité communautaire facilite souvent la réintégration et en milieu urbain, les préjugés et superstitions comme la crainte de « l’esprit du défunt » nourrissent l’exclusion.

Pour lui, le remariage n’est pas une nécessité biologique, mais un projet de reconstruction humaine et sociale, possible à tout âge. « Même à 70 ans, une femme peut se remarier. Le mariage unit, la mort sépare, et le remariage recrée du lien : il est une reliance, un acte de vie. »

Enfin, il appelle à un accompagnement personnalisé des veuves, intégrant l’écoute, la psychologie et la reconnaissance sociale. « Se remarier est un droit, non une obligation. Mais si une veuve exprime ce désir, la société a le devoir de soutenir son élan de renaissance. »

Patrick KROU

Dr Ella Tano Mylène souligne la nécessité d’accompagner la reconstruction sociale et psychologique des veuves.

6 questions à Dr Ella Tano Mylène, Sociologue et Enseignante-Chercheure en sociologie du développement à l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS) d’Abidjan :

« Le remariage n’est pas une trahison, c’est une reconstruction. »

Quand l’amour revient frapper à la porte, une veuve a-t-elle le droit moral et social de l’ouvrir ?

Le statut de la veuve occupe une place singulière dans les sociétés africaines. Il s’accompagne de normes, d’attentes et de contraintes qui varient selon les contextes culturels, économiques et religieux. Être veuve, c’est non seulement perdre un conjoint, mais aussi endosser un nouveau statut social soumis à une forte pression du regard collectif.

Les pratiques coutumières comme rites de deuil, contrôle des héritages, attentes familiales, pèsent encore sur la décision de se remarier. Certaines veuves, notamment celles disposant d’un patrimoine, redoutent de perdre leur indépendance ou d’être jugées.

D’autres, plus jeunes ou soutenues par leur entourage, voient dans le remariage une chance de renaissance affective et morale. Le droit moral et social d’« ouvrir la porte à l’amour » reste donc étroitement lié à la perception que la société se fait du remariage féminin.

Pourquoi la veuve est-elle souvent perçue comme gardienne de la mémoire ?

Dans la conception africaine du mariage, il ne s’agit pas seulement de l’union de deux individus, mais de deux familles. À la mort du mari, la femme devient dépositaire de la mémoire conjugale et familiale.

Elle porte le deuil, accomplit les rites, transmet les récits et veille à la continuité symbolique du groupe. Ce rôle lui confère un respect certain, mais aussi une lourde responsabilité morale. Elle incarne la fidélité au défunt et la cohésion familiale, ce qui explique pourquoi son remariage est parfois mal perçu.

D’où vient le tabou entourant le remariage des femmes veuves ?

Ce tabou découle des normes patriarcales et d’une vision traditionnelle du mariage comme alliance entre familles. La veuve reste symboliquement « liée » au clan de son mari, ce qui restreint sa liberté affective.

Le remariage est alors interprété comme une trahison envers la mémoire du défunt ou la belle-famille. Par ailleurs, la dimension religieuse du deuil associée à la pureté, la fidélité posthume et le retrait du monde renforce cette perception. Le poids des traditions fait de la veuve une gardienne du souvenir plutôt qu’une femme libre de se reconstruire.

Quelles différences observe-t-on entre cultures et générations ?

Les cultures traditionnelles valorisent la continuité du lignage à travers des pratiques comme le lévirat, où la veuve épouse un frère du défunt.

Ces rites, perçus comme garants de la cohésion du groupe, maintiennent la femme dans une dépendance familiale.
À l’inverse, les jeunes générations, plus exposées à la modernité, à l’éducation et aux valeurs d’autonomie, rejettent ces contraintes. Elles défendent la liberté de choisir leur destinée, y compris le remariage.

On observe ainsi une tension entre tradition et modernité : d’un côté, la préservation des valeurs identitaires ; de l’autre, la quête d’égalité et de dignité individuelle.

Le regard sur le veuvage a-t-il évolué ces dernières décennies ?

Oui, le regard change, même si les résistances demeurent. Jadis, la durée du deuil était plus longue pour les femmes, souvent un an, que pour les hommes. Aujourd’hui, la reconnaissance des droits des veuves, notamment à travers la loi n°2019-573 sur les successions, marque une avancée.

La veuve est désormais reconnue comme héritière légitime : avec enfants ¼ de la succession ; sans enfants ½ du patrimoine et sans enfants ni parents la totalité.
Par ailleurs, l’action d’ONG et de mouvements féminins contribue à changer les mentalités. La veuve n’est plus perçue uniquement comme « épouse du défunt », mais comme femme autonome, capable de reconstruire sa vie selon ses choix.

Quelles recommandations formulez-vous ?

Au plan social, il faut créer des espaces de dialogue pour revaloriser la place des veuves comme actrices de leur destin.

Au plan institutionnel, renforcer la protection juridique et économique est indispensable : lutte contre les spoliations, accès au droit, accompagnement psychologique et formation professionnelle.

Enfin, au plan culturel, il est nécessaire de promouvoir une image positive du remariage, non comme une trahison, mais comme un acte de reconstruction et d’espérance. Valoriser les récits de veuves qui se sont relevées, c’est encourager une société plus juste, plus humaine et plus inclusive.

Propos recueillis par Patrick KROU

Le veuvage, en Côte d’Ivoire comme ailleurs en Afrique, ne doit plus être synonyme de silence, d’exclusion ou de spoliation. Si la loi offre aujourd’hui aux veuves le droit de se remarier et de jouir pleinement de leurs droits successoraux, la réalité sociale reste souvent plus complexe : jugements, pesanteurs culturelles et violences coutumières continuent d’entraver leur dignité et leur autonomie.

Face à ces défis, un appel clair s’impose aux autorités : renforcer la protection juridique, promouvoir l’accompagnement psychologique et économique, et initier un dialogue culturel ouvert sur le veuvage et le remariage. Il s’agit de transformer la perception sociale de la veuve, non plus comme simple dépositaire d’un passé, mais comme actrice de sa propre reconstruction et pleinement intégrée dans la vie communautaire. Soutenir les veuves, c’est investir dans la justice, l’égalité et la cohésion sociale.

 

Patrick KROU

Recommandations pour une meilleure protection et valorisation des veuves en Côte d’Ivoire

Dans le cadre de ce dossier, les différents intervenants ont permis de formuler les recommandations suivantes :

  1. Institutionnaliser la reconnaissance du veuvage
    Créer une Journée nationale des veuves (alignée sur celle de l’ONU, le 23 juin) afin de sensibiliser la population, mobiliser les décideurs publics et célébrer les veuves comme forces de résilience.
  2. Mettre en place un Observatoire national du veuvage
    Cet organe suivrait les données statistiques, les cas de spoliation et d’abus, et proposerait des mesures correctives et politiques publiques adaptées à la réalité sociale ivoirienne.
  3. Garantir une application stricte du droit successoral
    Faire respecter la loi n°2019-573 sur les successions et sanctionner les spoliations, le lévirat forcé et les expulsions coutumières, afin d’assurer aux veuves leurs droits patrimoniaux et fonciers.
  4. Créer un guichet unique “Veuvage et Succession”
    Ce dispositif, implanté dans les tribunaux, mairies et préfectures, permettrait aux veuves d’obtenir conseil, assistance juridique et orientation sans complexité administrative.
  5. Mettre en place un fonds national d’appui aux veuves vulnérables
    Ce fonds, alimenté par l’État, le secteur privé et les bailleurs internationaux, financerait des microprojets, des aides d’urgence et des activités génératrices de revenus.
  6. Offrir un accompagnement psychologique et social gratuit
    Intégrer un suivi psychologique dans les hôpitaux et centres sociaux, et favoriser les groupes de parole pour accompagner les femmes endeuillées dans leur reconstruction.
  7. Promouvoir la formation et l’autonomisation économique des veuves
    Développer des programmes de formation professionnelle, de microcrédit et d’entrepreneuriat, en partenariat avec les ONG locales et les chambres de commerce.
  8. Impliquer les chefs traditionnels et religieux dans la réforme sociale
    Organiser des formations sur les droits humains et le droit de la famille pour ces leaders, afin d’encourager des pratiques coutumières respectueuses et équitables.
  9. Changer les mentalités par la communication et l’éducation
    Lancer des campagnes nationales en langues locales pour déconstruire les stéréotypes liés au veuvage, et intégrer l’égalité de genre et la justice familiale dans les programmes scolaires.
  10. Favoriser la coopération régionale et internationale
    Collaborer avec l’Union africaine, ONU Femmes et d’autres pays d’Afrique de l’Ouest pour échanger sur les bonnes pratiques, mutualiser les ressources et renforcer la protection des veuves à l’échelle régionale.

P. K