Lakota/Éducation nationale : EPP Baboué en detresse
Lakota/Éducation nationale : EPP Baboué en detresse
Le temps est clément ; 23 °C et un vent soufflant à 13 km/h, sous un épais brouillard qui laisse tomber une averse sur la bourgade de Baboué. Situé à 25 km de la ville de Lakota, ce village de 1 856 âmes se trouve dans la région du Lôh-Djiboua.
Son école primaire publique, fondée en 1983 par les villageois eux-mêmes, au prix de beaucoup d’efforts, n’est plus qu’un établissement fantôme : toitures perforées, classes inondées dès la moindre pluie, tableaux fêlés, bureau du Directeur non fonctionnel, tôles rouillées. L’établissement n’a reçu aucune couche de peinture depuis Mathusalem.
Vue de la toiture perforée de la classe de CP1, où 82 élèves ont suivi les cours l’année dernière
La classe de CP1 présente « un risque d’effondrement parce que les principaux murs des deux bâtiments sont fissurés, par endroits, à cause de la vétusté due à l’usure du temps ». Les six autres classes de cette école quarantenaire sont toutes très dégradées.
Gnadja Aurélie Laurette Chancelle, l’une des 82 élèves en classe de CP1, se souvient des conditions d’études dans cet environnement où, parfois, les cours sont interrompus, soit en raison des intempéries, soit à cause de la présence d’intrus tels que des roussettes ou des reptiles (serpents et margouillats), qui trouvent là un terreau fertile pour se loger.
« Quand il pleut, l’eau nous mouille et la classe est inondée’. Conséquence, nous nous retrouvons tous dehors », raconte la fillette de 6 ans, en se remémorant le calvaire de l’année scolaire 2024-2025.
À Baboué, les élèves n’hésitent pas à pousser leur curiosité en demandant aux six enseignants pourquoi leur ‘’temple du savoir’’, demeure le seul des douze villages du canton Oparéko, dans « un tel délabrement ». Toute chose qui porte préjudice à leur droit à l’éducation.
Façade principale du bâtiment central vétuste de l’EPP Baboué
Babi Tohouri Franck, élève de CM2, y a pourtant réussi à son examen d’entrée en 6e. Une prouesse, dit-il, en nous conduisant dans sa salle de classe où, malgré des conditions de travail très difficiles, son maître a su leur transmettre le savoir.
« Un jour, il avait tellement plu que le vent a décoiffé les salles de classes et nous a obligés à aller dehors. Quand la pluie a cessé, nous sommes retournés en classes.
Mais toutes ayant été inondées, il n’y avait pas de places pour s’asseoir ; donc, pas de cours. Le lendemain, on est revenus tôt pour faire le ménage.
Ainsi, quand les garçons s’affairaient à mettre tous les bancs dehors, les filles balayaient et essuyaient le sol avant de replacer les bancs en place. Les cours ont dû reprendre vers 10 h », relate-t-il, toujours assis avant de fondre en larmes.
S’il parle de miracle, c’est à juste titre. Le gamin de 11 ans assure peser ses mots : pour l’année scolaire 2024-2025, l’école a présenté 40 candidats – 20 filles et 20 garçons – au Certificat d’études du cycle primaire (CEPE).
L’EPP Baboué a obtenu un score de 100 % de réussite à l’entrée en 6e, au grand bonheur des parents d’élèves et du Comité de gestion (COGES) qui reconnaissent les efforts consentis par le corps professoral (cours gratuits de renforcement des capacités pour les élèves du CM2) et saluent leur professionnalisme ainsi que leur dévouement.
Nonobstant leur détermination, leur abnégation et leur acharnement à la tâche, les enseignants soulignent à l’unisson le délitement des infrastructures et les conditions de travail précaires.
Ce qui est source de démotivation. Des enseignants envisagent même de partir travailler ailleurs. Ce qui provoquerait un manque d'enseignants qui ne sont déjà que six. D’ailleurs, un instituteur anciennement stagiaire, qui a requis l’anonymat, indique que, pour son examen de titularisation, il a dû, réhabiliter en mettant la main à la poche, sa classe l’année précédente.
L’attitude de Babi Tohouri Franck, élève de CM2, assis à sa place, illustre les jours de pluie qui perturbent les cours
Construite sur deux hectares, l’école primaire publique de Baboué n’occupe, à ce jour, qu’un dixième de la surface disponible. Une situation qui devrait permettre de garantir la sécurité des élèves et des enseignants, si une clôture était érigée. Et pourtant, la façade principale et l’aire de jeux de l’établissement donnent directement sur le cimetière du village et la broussaille.
Sans clôture, ni gardien, l’EPP Baboué devient, à la nuit tombée, un fumoir pour jeunes délinquants du village pour consommer des stupéfiants (chanvre indien) et des toilettes à ciel ouvert.
C’est la peur au ventre, confessent des enseignants, qu’ils dispensent leurs cours, affirmant que tout peut arriver dans cette atmosphère d’insécurité. Il faut donc craindre le pire… C’est ce qui est arrivé un jour de cours lorsqu’un fait divers, selon les témoignages recueillis sur place, a fait prendre conscience à tous du danger qui les guette.
Ouattara Fadilatou, élève au CM2 (11 ans), se souvient, comme si c’était hier, du jour où "du sang s’est glacé dans ses veines". Ce jour-là, en effet, un quidam, dit-elle, muni d’une arme blanche est entré dans leur classe ; créant une grande frayeur aux élèves. « Ce jour-là, entre 15 h et 16 h, alors que nous étions en classe, un monsieur est entré avec une machette.
Le maître était assis dos à la porte. À sa grande surprise, le monsieur était déjà dans la classe. Le maître s’est levé pour lui parler, mais le monsieur n’a pas répondu. Il a frappé la porte avec la machette. On a eu peur, on est tous sortis de la classe », raconte cette major de l’entrée en 6e, avec 136 points.
Elle précise que cette ‘’prise d’otages’’ a pris fin grâce à l’intervention salvatrice de badauds qui ont fait fuir ‘’l’homme à la machette’’. « Après quoi, le maître nous a demandé de rentrer pour reprendre les cours », conclut-elle.
Bien qu’elle ait quitté son école primaire pour poursuivre sa scolarité au Lycée Moderne Boga Doudou de Lakota, Fadilatou plaide pour qu’un tel incident ne se reproduise plus jamais à l’EPP Baboué : « Il faut construire une clôture autour de l’école, pour que nos petits frères et nos maîtres soient en sécurité. Il faut sécuriser l’établissement »
Pour l’année scolaire 2024-2025, deux cas de vol avec effraction (fenêtres cassées), 500 000 F CFA dérobés dans la maison d’un enseignant et une tentative de vol de la moto du Directeur ont été perpétrés à l’EPP Baboué.
Le manque de cantine, un facteur de décrochage scolaire
Baboué est un village peuplé essentiellement d’agriculteurs. Selon Gnadja Djatchi Franck, président du COGES, l’activité agricole repose sur le binôme café-cacao. Cependant, des cultures de rente comme l’hévéa et le palmier à huile existent. Pendant la période de labour, les paysans s’enfoncent dans la broussaille dès l’aube pour n’en venir qu’au crépuscule.
Même si les 358 élèves (180 garçons et 178 filles) qui constituent l’effectif global de l’école primaire viennent majoritairement du village d’accueil (Baboué), certains proviennent aussi de villages environnants.
Ne disposant pas de cantine scolaire, Gnadja Djatchi Franck note un fort taux d’absentéisme dans cette école ; surtout les après-midis : « À midi, les enfants rentrent à la maison pour manger, mais beaucoup ne reviennent plus jusqu’au lendemain. Je suis obligé de faire le tour des maisons de Baboué et même de villages voisins, pour rechercher les élèves.
C’est pourquoi, il s’avère nécessaire de construire une cantine pour qu’ils puissent manger, sur place, à l’école et éviter les absences dues à la faim », sollicite le président des parents d’élèves, l’air préoccupé et se pinçant la glabelle.
Mais avec seulement 10 % des 800 000 F CFA de subvention annuelle (soit 80 000 F CFA) alloués au COGES pour son fonctionnement, la construction éventuelle d’une cantine est quasi impossible, voire utopique. Sans compter, ajoute-t-il, les charges à gérer au quotidien : une dette de 150 000 F CFA non encore soldée contractée pour la réhabilitation de toitures endommagées.
Le cri de cœur du Directeur de l’école primaire de Baboué
L’intérieur du bureau délabré du Directeur de l’EPP Baboué
À la question de savoir si un risque véritable plane sur l’année scolaire 2025-2026, Monney Boni Noël-Kevin, Directeur de l’EPP Baboué, répond par l’affirmative.
D’où son plaidoyer pour la réhabilitation de cette école, qui n’a jamais été rénovée, depuis sa création ; malgré les nombreuses promesses faites dans ce sens par les autorités administratives locales.
« Imaginez les enfants, convaincus que leur école serait réhabilitée pour cette rentrée, et qui découvrent que rien n’a été fait… Cela va saper leur moral », craint Monney Boni Noël-Kevin, en poste depuis la rentrée scolaire 2023-2024.
À cette doléance, il ajoute celle de la rénovation des logements des instituteurs, décoiffés en mars 2025 par une tornade. « Je travaille avec des stagiaires motivés, qui veulent donner le meilleur d’eux-mêmes. Mais un enseignant mal logé est vite démotivé », souligne-t-il.
Au nom de son personnel et des 358 apprenants qui ont entamé l’année scolaire 2025-2026, ce lundi 8 septembre, il lance un appel : « En 2024-2025, nous avons obtenu 100 % à l’entrée en 6e. Nous voulons maintenir le cap de l’excellence. Que l’école primaire et les logements des maîtres soient réhabilités. »
Patrick KROU, envoyé spécial à Baboué
