Kush, reggaemaker ivoirien : « Jimmy Cliff, c’est l’origine du reggae »

Kush, reggaemaker ivoirien : « Jimmy Cliff, c’est l’origine du reggae »

30/11/2025 - 16:52
Kush, reggaemaker ivoirien : « Jimmy Cliff, c’est l’origine du reggae »
Kush, reggaemaker ivoirien : « Jimmy Cliff, c’est l’origine du reggae »

Installé à San Diego, l’artiste ivoirien Kush – auteur de six albums, dont ‘’Tour de force’’ (2020) – rend hommage à Jimmy Cliff, disparu le 24 novembre, à l’âge de 81 ans des suites d’une crise suivie d’une pneumonie. Admiratif de la légende jamaïcaine, il raconte son choc, l’influence profonde de Jimmy Cliff sur son propre parcours et une rencontre qui l’a marqué à jamais.

Le monde entier a appris le décès de Jimmy Cliff. Quel sentiment vous traverse en ce moment ?

Le départ de Jimmy Cliff du monde physique m’a un peu choqué. Certes, il avait 81 ans, et d’habitude, quand quelqu’un atteint un âge avancé, on se dit qu’il a vécu une vie bien remplie. Mais je ne m’y attendais pas si tôt. Je pensais qu’il lui restait encore quelques années, parce que je l’avais vu récemment dans des vidéos — il était en Afrique, je crois au Liberia ou en Sierra Leone — et il n’avait pas l’air si faible que ça.

Mais ce qui est fait est fait. Nous sommes vraiment tristes, pas seulement dans le monde du reggae. Tous les musiciens dans le monde utilisent Jimmy Cliff comme référence, surtout les chanteurs, parce qu’il était un interprète hors pair. Il nous a tous influencés. On espère qu’il repose en paix ; sa musique, elle, vivra toujours.

Est-ce que sa manière de faire du reggae vous a influencé ?

Oui, énormément. Quand on a grandi dans les années 70, le premier chanteur de reggae qu’on a connu dans le tiers-monde, c’était Jimmy Cliff. Beaucoup ne le savent pas, mais Jimmy Cliff était là avant Bob Marley sur la scène internationale.

C’est avec le film The Harder They Come en 1971 qu’il est devenu une star mondiale. Il y chantait toutes les chansons de la bande originale, qui sont devenues des classiques : The Harder They Come, You Can Get It If You Really Want, Many Rivers to Cross, Sitting in Limbo. Tout ça, c’était avant que nous découvrions Bob Marley.

Ce qui est particulier chez Jimmy Cliff, c’est qu’il n’imitait personne. Jusqu’à la fin, il a fait des morceaux reggae conventionnels, mais aussi d’autres influencés par d’autres genres, comme Reggae Night, qui avait un fond très funky — l’album Power & The Glory avait été arrangé par Kool and the Gang. Au début, il est même passé par le ska et le rocksteady. Il injectait toujours sa sensibilité personnelle dans sa musique.

Moi, ça m’a appris à faire une musique qui m’est propre, même si j’ai des influences. Et en tant que chanteur, j’ai appris à chanter avec ses chansons. Il avait une voix extraordinaire. Si vous écoutez Many Rivers to Cross, il commence très haut. Grâce à lui, j’ai appris à tenir mes notes, à rester dans la gamme. J’étais très jeune. Jimmy Cliff, c’était avant tous les autres pour nous. C’est vraiment l’origine du reggae.

Selon vous, quel héritage musical Jimmy Cliff laisse-t-il au reggae ?

Son héritage dépasse le reggae. Jimmy Cliff était un chanteur qui pouvait se comparer à n’importe quel grand nom : Michael Jackson, Stevie Wonder, Prince… Pas forcément parce qu’ils sont les plus célèbres, mais parce qu’ils ont une qualité vocale et artistique exceptionnelle.

Dans le reggae, il a montré qu’on pouvait mettre de la qualité, que le reggae pouvait être aussi soigné que les musiques de Stevie Wonder ou Prince.

Le reggae est une musique roots, une musique du cœur, et parfois les gens pensent qu’on n’a pas besoin d’y mettre une grande technique. Jimmy Cliff a prouvé le contraire : si on respecte le reggae, il peut atteindre le même niveau d’exigence que n’importe quelle autre musique. Il laisse aussi des chansons qui parlent au monde entier et qui peuvent contribuer à le changer.

Avez-vous une anecdote particulière avec Jimmy Cliff ?

Oui. D’abord, le film The Harder They Come a été très important pour moi. C’était peut-être le premier film dramatique musical qui montrait des Rastas avec des dreadlocks, même avant qu’on connaisse Bob Marley. Le film montrait la Jamaïque profonde, les rues de la capitale Kingston. Quand on l’a vu, ça nous a rappelé l’Afrique. Ça nous a fait du bien de voir un autre visage du tiers-monde.

Et puis, j’ai une anecdote personnelle. J’ai rencontré Jimmy Cliff en février 2005, lors d’un grand festival à San Diego où il y avait Steel Pulse, Alpha Blondy, Jimmy Cliff… et moi, le jeune qui démarrait. On a joué avant toutes ces stars.

Dans les coulisses, j’ai aperçu Jimmy Cliff. En personne, il était très petit, très mince… rien à voir avec la puissance de sa voix ! Mais dès qu’il montait sur scène, c’était un géant. Je l’ai salué : “Greetings Jimmy.” Il m’a regardé avec un grand sourire : “Greetings my brother.” J’étais tellement heureux.

Il était entouré de beaucoup de monde, donc je n’ai pas pu parler longtemps avec lui. Mais après ma performance, certains dans les coulisses avaient écouté, et il m’a félicité : “It sounded good.” (Ndlr : C'était du bon). Ça m’a tellement fait plaisir. Je n’ai pas eu l’occasion de le revoir ni de discuter davantage avec lui, mais ce moment reste gravé dans ma mémoire.

 

Réalisé par Patrick KROU