Gnonyere Yohou Jacqueline (Pleureuse traditionnelle) : « ‘’Pleurer les morts’’ n'est pas à la portée de tous : c'est un art »
Gnonyere Yohou Jacqueline (Pleureuse traditionnelle) : « ‘’Pleurer les morts’’ n'est pas à la portée de tous : c'est un art »
Pleurer les morts en pays Bété lors des funérailles est tout un art. Réservé presque exclusivement aux femmes, cette pratique, à l’origine à but non lucratif, tend de plus en plus à se professionnaliser. Pour en savoir davantage, nous avons échangé avec Gnonyere Yohou Jacqueline, une pleureuse traditionnelle, originaire d’Issia. Interview.
Née à Issia, en 1970, c’est depuis l’âge de 12 ans que j’ai appris cette manière de pleurer auprès de ma mère et ma grand-mère. En d’autres termes, elles nous ont (mes sœurs et moi) appris à pleurer et à chanter.
En allant récolter, par exemple, du riz au champ, il arrivait à ma mère de pleurer ses parents décédés. Avant de commencer, elle n’hésitait pas à nous demander de répéter, à sa suite, les paroles qu’elle prononçait.
Ma mère pleurait et chantait très bien.
Ah bon ! Et votre père alors ?
Mon père faisait partie des grands et célèbres porteurs de masque du village. Dans notre famille, tout le monde ou presque danse, chante et pleure. Dans les années 1977, ma mère pleurait tellement bien qu’elle donnait des frictions aux gens lors des funérailles. Elle était très célèbre dans la région.
Entre sanglots et chants, elle créait l’émotion par la profondeur de ses paroles. Ma mère chantait et dansait tellement bien qu’on appelait en bété Lagadigbeu (la danse traditionnelle).
Est-ce possible de pleurer un mort qu’on ne connaît pas ?
En réalité, pleurer est une sorte d’oraison funèbre chargée d’émotion. C’est un art oratoire qui rend hommage à une personne disparu. On n’a donc pas forcément besoin de connaitre le défunt. (Rires). Toutes les morts dégagent la même émotion : la douleur de l’âme.
C’est impressionnant… Expliquez-nous bien cela ?
Quand un proche ou être cher (parent, frère, sœur voire un ami) meurt, c’est difficile à supporter ; le cœur saigne. Lors des funérailles, on peut se déshabiller, rouler à terre pour exprimer sa désolation, son émoi.
Je me rappelle qu’au décès du mari de ma cousine, j’ai ressenti un grand choc. Mais j’ai eu le courage de réunir des pleureuses avec mes sœurs pour le pleurer alors que je ne le connaissais pas.
J’ai chanté son nom et je disais : « tu es couché-là, tu as laissé tes enfants où ? Ta tête est couchée-là, qui prend ta famille en charge ? Mon frère, il faut te lever, les enfants sont encore petits, pourquoi tu es couché-là ?» Mes sœurs reprenaient ces paroles en chœur. C’était vraiment émouvant ! (Elle marque une pause).
Alors en ce moment que ressent la foule alors ?
L’intonation et la voix qu’on y mettait associée à notre expression corporelle firent pleurer la foule qui nous suivait toute silencieuse.
Y a-t-il une préparation préalable à faire avant d’aller pleurer aux funérailles ?
Quand un proche ou quelqu’un d’autre meurt et dont la levée de corps est prévue à une morgue suivie de la veillée puis de l’enterrement, je prépare les mots, les paroles qui vont toucher l’assistance.
Cela nécessite donc une préparation, au préalable. Cette préparation consiste à chercher les origines, se renseigner sur la vie et la famille (femme et enfants) du défunt.
Tout ceci pour que les uns et les autres sachent, le jour des funérailles, qu’on est bien informé sur le défunt sinon qu’on le connaissait effectivement au point qu’ils t’écoutent et que tes paroles ne laissent personne indifférent.
À chaque cérémonie funéraire, j’adapte des chansons particulières à la vie du disparu. C’est tout un rituel qui se prépare. (Elle se met à rire aux éclats).
Obtenez-vous quelque chose en retour ?
Dans certaines funérailles, pour montrer à quel point ils apprécient nos chants, des hommes n’hésitent pas à nous interrompre et nous donner de l’argent. Souvent 50 000 francs CFA voire plus.
Non sans nous exprimer leur gratitude pour la profondeur de nos chansons qui les fortifie et les aide à supporter la douleur de la perte de l’être cher.
Certains nous font des vidéos qu’ils envoient en France d’où je reçois des coups de fil de proches qui affirment que c’est leur première fois de nous voir (mes sœurs et moi) pleurer de la sorte les morts sur fond de chansons qui touchent énormément. Ils nous exhortent à bien organiser notre activité.
Dans quel état d’esprit êtes-vous quand vous êtes à la manœuvre ?
Chaque pleureuse y va de sa disposition d’esprit. Je veux dire que certaines ont honte et d’autres comme moi pas. Quand je me dois de danser, chanter et pleurer, je le fais ; sans gêne car perdre un être cher est un espoir perdu et je n’ai pas honte de l’exprimer par des pleurs. La présence du monde ne m’influence pas du tout dès lors que je le fais avec l’esprit dégagé, vide ; surtout aux sons des tam-tams.
Considérez-vous cette activité comme un métier ?
Tout à fait. À l’origine dans nos villages, cette pratique était spontanée et à but non lucratif. Nos mamans n’attendaient rien en retour de leurs pleurs.
Mais aujourd’hui, les choses ont évolué. Les pleureuses sont sollicitées par des personnalités et des familles pour aller pleurer leurs morts. En retour, ils peuvent donner 200, 250 voire 300 000 FCFA. (Elle se frotte les mains, un large sourire illuminant son visage.)
C’est vrai qu’on vous donne, 200 000 FCFA, voire 300 000 FCFA, mais est-ce vous êtes organisé ?
Aujourd’hui, cette pratique nécessite une organisation. Nous utilisons des tam-tams, des queues de bœufs et l’on porte des pagnes à l’effigie du défunt. Tout ceci nécessite des moyens.
J’ai des sœurs à Issia, Saioua et Daloa. À chaque décès, il faut les déplacer. Avant d’aller pleurer un mort, nous organisons des séances de répétitions afin de d’harmoniser nos pleurs devant l’assistance venue de diverses localités du pays. C’est donc fort de tout cela que pleurer devient un métier. (Rires).
Ce métier s’exprime-t-il uniquement qu’à l’occasion des funérailles ?
Non. Ce n’est pas que la mort seulement qui nous fait danser et pleurer. Il y a aussi les cérémonies de baptêmes, de réjouissances populaires ; donc des moments tant de joie que de tristesse ; pour des prestations.
Comptez-vous transmettre votre art à vos enfants ?
À la limite, ils ont honte de ce que je fais. Mais on ne sait jamais, peut-être qu’un jour l’un d’entre eux va manifester le désir de faire comme moi. Et là je serai prête à lui transmettre mon art.
Que pensent votre mari et la société de vous ?
Les gens se disent contents d’écouter nos chansons qui, attestent-ils, apaisent les cœurs. Ils ajoutent que j’ai un grand talent. Mon Mari apprécie aussi.
Depuis trois ans, vous avez arrêté un tant soit peu cette activité. Quelles en sont les raisons ?
À cause de l’église, précisément les pasteurs qui disaient que nous amenions les mauvais esprits dans les maisons ; ce qui serait synonyme de malheurs qui s’abattraient sur nous.
C’est pourquoi j’ai pris du recul. Cependant, des gens nous encouragent à reprendre parce que, arguent-ils, les gens en ont besoin dans les funérailles. Même hors du pays, France, ou ailleurs, nos paroles intéressent plus d’un.
Comment voyez-vous l’avenir de ce métier de pleureuse traditionnelle ?
Nous avons besoin d’aides pour organiser cette activité qui tend malheureusement à disparaître. Si de bonnes volontés pouvaient nous épauler dans ce sens, tant mieux. Les artistes sont appelés pour faire des prestations. Il peut en être autant pour nous afin que notre art soit davantage connu du grand public.
Chanter et pleurer dans les funérailles peut nous aider à subvenir à nos besoins et nourrir nos enfants. Une fois bien organisées, nous pouvons aller de ville en ville ou village en village pour exporter et mieux valoriser ce pan de la culture bété.
Réalisée par Patrick KROU à Issia.
