Survivante du génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda, Joséphine Uwinama Boedts déclare : « Un télégramme m’a sauvé la vie »

Survivante du génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda, Joséphine Uwinama Boedts déclare : « Un télégramme m’a sauvé la vie »

04/11/2025 - 10:06
Survivante du génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda, Joséphine Uwinama Boedts déclare : « Un télégramme m’a sauvé la vie »
Joséphine Uwinama, engagée pour la paix et le leadership féminin, lors d’un atelier de la Coalition des organisations unies en Côte d’Ivoire. Son combat : faire entendre la voix des femmes africaines au cœur des décisions.

La simple évocation de son nom sonne comme une vocation. Sa vie oscille entre partage, don de soi et altruisme. Joséphine Uwinama, épouse Boedts Bruno, est une âme salvatrice. Quand vous avez la chance d’être son hôte, le temps semble suspendu.

Son aura vous enveloppe de joie, de paix intérieure et de bonheur. Celle que l’on surnomme la « Mère Teresa de la lagune Ébrié » n’a pas fini de nous surprendre par sa charité et sa générosité.

Dans cet entretien-portrait, Joséphine Uwinama, Rwandaise, militante, entrepreneure, présidente et PCA de la Plateforme mondiale des femmes entrepreneurs section Côte d‘Ivoire nous ouvre un pan de sa vie, tel un ouvrage dont chaque page se savoure avec émotion.

 Comment avez-vous vécu votre intégration en Côte d’Ivoire ?

Je vis en Côte d’Ivoire depuis 27 ans. C’est un véritable pays d’accueil, avec une immense prospérité. Franchement, je m’y sens très bien. Il n’y a pas vraiment de distinction entre les Ivoiriens et ceux qu’ils accueillent. Mon intégration s’est faite tout naturellement.

Dans quelles circonstances êtes-vous arrivée en Côte d’Ivoire ?

Je suis venue en Côte d’Ivoire pour des raisons professionnelles. Ce n’était pas un voyage touristique. Avec mon mari, nous avons vécu longtemps en Asie, en Afrique, en Europe... Mais c’est le travail bien évidemment qui nous a conduits ici en tant qu'expatriés.

Mon époux travaille à la Banque Africaine de Développement (BAD), en tant que chef de division pour la mise en œuvre des projets dans le département de l’Afrique de l’Ouest.

Comment avez-vous été accueillie ici ?

Quand on a vécu sur plusieurs continents et de différentes cultures, on s’adapte plus facilement. Mais au-delà de cette capacité d’adaptation, j’ai été très bien accueillie. Oui, il fait chaud, mais on finit par s’habituer au climat.

J’ai surtout eu la chance de rencontrer de nombreuses femmes engagées, notamment à travers la Coalition des organisations unies en Côte d’Ivoire, qui regroupe plusieurs entités féminines. Grâce à ces femmes et à ces réseaux, je me suis sentie intégrée très rapidement.

Revenons sur le génocide perpétrer contre les Tutsis au Rwanda. Quelles cicatrices cette tragédie vous a-t-elle laissées ?

Ouh là là… C’est un sujet lourd, très profond puisque les plaies sont là et n’ont pas encore cicatrisé totalement après avoir perdu plus d’un million de rwandais innocents.

Le génocide contre les Tutsis en 1994 ne commence pas en 1994. Il trouve ses racines bien plus loin dans notre histoire coloniale. Au Rwanda, nous étions trois ethnies : Hutu, Tutsi et Twa. Nous vivions ensemble, nous parlions la même langue et nous nous connaissions.

Mais dès mon enfance, en tant que Tutsie, je ressentais déjà une forme d'exclusion. Interdiction d’accès à l’école, par exemple, des tortures, des insultes, nous ont été souvent. Et vous savez, empêcher quelqu’un d’apprendre, c’est comme lui ôter la vie.

Ce génocide m’a arraché toute ma famille, tant du côté paternel que maternel. Je suis la seule survivante. J’ai dû l’accepter, car ce drame a aussi marqué un tournant pour le Rwanda.

Aujourd’hui, je suis fière de ce que mon pays est devenu. Ce sont surtout les femmes qui ont porté ce renouveau : elles ont construit, rebâti, posé les tuiles, les tôles, brique après brique et sur tous les fronts, politique et social pour la reconstruction du pays.

Il reste des défis, bien sûr, mais nous avons pleinement conscience de notre histoire. Et cela nous donne une force et une capacité immense pour avancer.

Vous avez dit que vous n’étiez pas au Rwanda lorsque le génocide a éclaté. Pouvez-vous nous raconter comment vous avez vécu cette période ?

J’ai quitté le Rwanda en 1991 sans l'accord de ma famille. Mais je suis retournée au pays mars 1994 pour célébrer mon mariage. À l’époque, je vivais en Thaïlande avec mon époux. J’ai voyagé avec ma robe de mariée, pleine d’enthousiasme pour les retrouvailles familiales.

C’était comme si une voix intérieure me disait : « Va dire au revoir à tes parents et proches pour la dernière fois. » Je ne le savais pas, bien sûr.

Quand mon époux et moi avons voulu repartir début avril, on m’a empêché de quitter le pays. À l’ambassade belge à Kigali, on m’a dit qu’aucun Rwandais n’était autorisé à sortir. Mon époux, lui, ne comprenait pas ce qui se passait moi également, il autorisait mon époux et nos deux enfants âgés de 2 ans et l’autre 6 mois de quitter le pays sans la maman.

C’est grâce à l’intervention d’un employeur de mon époux, basé à Rome, qu’un télégramme a été envoyé pour confirmer que j’étais désormais belge et que je devais voyager avec mes enfants. Ce télégramme m’a littéralement sauvée.

Nous sommes rentrés en Thaïlande le 4 avril. Le 7 au soir, mon époux reçoit un appel de son DG, qui nous demande si nous avons réussi à quitter le pays. Puis il lui dit : « Dis à Joséphine d’allumer la télévision sur BBC » Et là, j’ai compris.

J’ai essayé de joindre ma famille. Les lignes étaient toutes coupées. Finalement, par miracle, j’ai eu mon frère au téléphone.

Il m’a simplement dit, dans notre langue : « abadapfuye barabonana » (si nous survivons on se reverra, on nous surveille 24/24h pour ne pas nous échapper). J’ai compris qu’ils étaient en danger. Mais je ne pouvais rien faire pour eux.

Aujourd’hui, le Rwanda ne parle plus de Hutus, de Tutsis ou de Twas. Vous confirmez ?

Absolument. On ne cherche plus à savoir qui est Hutu, Tutsi ou Twa. Aujourd’hui, nous sommes simplement Rwandais.

Les Rwandais vivant en Côte d’Ivoire sont-ils bien intégrés ?

Oui, tout à fait. J’ai même été la représentante de la communauté rwandaise en Côte d’Ivoire.

Nous sommes bien intégrés ici, et beaucoup de Rwandais travaillent dans des institutions internationales, dans les business, les étudiants et les religieux. L’accueil, le bien-être et la solidarité ivoirienne sont bien réels.

Selon vous, la Côte d’Ivoire pourrait-elle vivre ce qu’a vécu le Rwanda ?

Non, je ne le crois pas. Un génocide en Côte d’Ivoire ? C’est inimaginable. Le Rwanda a vécu l’impensable, et nous avons une responsabilité : partager cette histoire pour éviter que cela ne se reproduise ailleurs.

La Côte d’Ivoire, malgré certaines tensions, reste un pays de paix. Et surtout, les femmes ivoiriennes sont debout. Lors de l’assemblée générale de juillet dernier, nous avons longuement débattu de ces questions.

Les femmes sont conscientes. Elles sont les premières victimes en temps de guerre, mais aussi les premières bâtisseuses de paix.

Regardez le Rwanda : aujourd’hui, 65 % du parlement est composé de femmes. C’est ce que je souhaite aussi pour la Côte d’Ivoire.

Comment le Rwanda a-t-il réussi sa reconstruction et sa réconciliation ?

Parlons d'abord d’une résilience du peuple. Nous avons compris une chose essentielle : le Rwanda appartient aux Rwandais. Il fallait sortir des logiques de colonisation et d’ingérence.

Les femmes se sont relevées malgré la situation. Elles ont reconstruit petit à petit. Aujourd’hui, le pays avance, innove.

En septembre, par exemple, les autorités ont lancé des drones pour transporter des personnes.

Le Rwanda a complètement changé et c’est visible.

Y a-t-il des similitudes culturelles entre le Rwanda et la Côte d’Ivoire ?

Oui, il y en a. On dit souvent que les Rwandais sont discrets, qu’ils parlent peu… Chaque pays a sa mentalité, les Rwandais ont une vision grâce à la bonne gouvernance.

Mais ce qui est certain, c’est que l’Afrique reste l’Afrique. Il y a des différences, bien sûr, mais aussi une fraternité fondamentale.

Quel message adressez-vous aux femmes africaines, en tant qu’actrices de paix ?

Les femmes ont la capacité de faire bouger les lignes. Le leadership féminin est une réalité, et il doit continuer à grandir.

Elles sont en première ligne dans les conflits, mais aussi dans les reconstructions. Il faut leur faire confiance, leur donner une vraie place dans la prise de décision.

Vous êtes vice-présidente mondiale des relations internationales à la Plateforme mondiale des femmes entrepreneures. Pourquoi vous êtes-vous tournée vers l’humanitaire ?

C’est lié à mon parcours. J’ai étudié à l’École des Hautes Études diplomatiques et stratégiques.

J’ai voulu comprendre le monde, la politique étrangère et africaine. J’ai été touchée par la guerre, par la perte, par les injustices.

Je n’ai pas pu étudier lorsque j’étais jeune. Mais je me suis battue. J’aidais mes enfants à faire leurs devoirs, tout en rêvant d’étudier moi-même.

C’est ce qui m’a poussée à reprendre des études pour obtenir un diplôme, atteindre un niveau que je n’avais pas eu la chance d’atteindre dans mon enfance.

J’ai obtenu mon premier diplôme à 41 ans. Et je continue de me battre pour que les femmes accèdent aux postes de décision, parce que je sais d’où je viens, et je sais où je vais, parce qu’éduquer une femme c’est de nourrir une nation.

Pour terminer, quel est votre plus grand souhait pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique ?

Je souhaite la paix que la paix. La Côte d’Ivoire est un pays magnifique. Il n’y a aucune raison pour que le sang coule.

Je suis fière des femmes que je rencontre ici : elles ont des idées, elles partagent, elles construisent. Et c’est cela qui compte : le partage, la transmission, le réseautage, la solidarité.

Je souhaite aussi que les médias jouent pleinement leur rôle dans la construction de la paix. Nous avons besoin d’eux pour mettre en lumière les maux de notre société et inciter les décideurs à y apporter des solutions.

Avez-vous des projets à venir ?

Oui. Je travaille actuellement sur la création d’une fondation.

Je ne peux pas encore en dévoiler tous les détails, mais elle portera le nom de mon mentor, une Reine du Rwanda, la dernière souveraine, qui m’a soutenue moralement, physiquement dans les moments les plus difficiles de mon enfance, vous comprenez ce que je parle.

Quand je n’avais ni nourriture, ni vêtement, ni savon…ni pommade, elle était pour moi. Cette fondation lui rendra hommage.

Et moi, je continuerai à lire, à voyager, à partager… encore et toujours.

 

Réalisé par Patrick KROU

Commémoration du génocide des Tutsis : se souvenir pour construire la paix

Chaque année, nous honorons la mémoire des nôtres. La commémoration du génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda rappelle les événements tragiques survenus entre le 7 avril et le 17 juillet 1994.

Ce génocide s’inscrit historiquement dans un projet génocidaire latent, nourri depuis plusieurs décennies à travers diverses vagues de massacres de masse. Il s’explique également, sur le plan politique, par le refus du noyau dur de l’État rwandais de réintégrer les exilés tutsis, cause profonde de la guerre civile rwandaise de 1990 à 1993.

L’attentat du 6 avril 1994, qui a coûté la vie au président Juvénal Habyarimana, est souvent considéré comme le déclencheur du génocide. Il a précédé un déchaînement de violences extrêmes, dès la nuit du 6 avril 1994, marquant le début d’une tragédie sans précédent dans l’histoire contemporaine du Rwanda.

 P. K