Lutte contre le tabagisme/L'imam Dosso Mamadou brise le silence : « Fumer de la cigarette, c'est creuser sa propre tombe. »

Lutte contre le tabagisme/L'imam Dosso Mamadou brise le silence : « Fumer de la cigarette, c'est creuser sa propre tombe. »

12/05/2026 - 11:19
Lutte contre le tabagisme/L'imam Dosso Mamadou brise le silence : « Fumer de la cigarette, c'est creuser sa propre tombe. »
Lutte contre le tabagisme/L'imam Dosso Mamadou brise le silence : « Fumer de la cigarette, c'est creuser sa propre tombe. »

Considéré comme un fléau par l'islam, le tabagisme gangrène de plus en plus la jeunesse ivoirienne. L'imam Dosso Mamadou, figure religieuse de la commune d'Adjamé, tire la sonnette d'alarme et appelle à une mobilisation collective.

L'imam Dosso Mamadou, vice-coordonnateur du Conseil National Islamique et président du comité de gestion de la Grande Mosquée Salam d'Adjamé, fait du combat contre le tabagisme l'un de ses chevaux de bataille.

Infodirecte.net  : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Imam Dosso Mamadou : J'exerce au Centre d'Éducation et de Recherche Islamique, à la Mosquée à Adjamé-Mairie 1, rue des Abourés, avenue du Cavally. Je suis vice-coordonnateur du Conseil National Islamique, directeur national des écoles confessionnelles islamiques (IQRA), directeur exécutif national de la Plateforme des Structures Islamiques d'Éducation, membre du bureau de la section communale du Conseil Supérieur des Imams et président du comité de gestion de la Grande Mosquée Salam d'Adjamé, la plus grande mosquée de Côte d’Ivoire.

Infodirecte.net  : Quel regard l'islam porte-t-il sur le tabagisme ?

Imam Dosso Mamadou : L'islam veut notre bonheur ici-bas et notre salut dans l'au-delà. Allah nous dit dans le Saint Coran que c'est nous-mêmes qui fabriquons ce qui est mauvais pour notre propre âme et pour notre corps. À ce titre, Dieu nous interdit formellement de mettre notre corps en danger - c'est inscrit dans la sourate 2, verset 195. Partant de ce fait, tout ce qui peut nuire au corps, l'islam vous l'interdit. Certains vous diront que la cigarette n'est pas explicitement citée dans le Coran ni dans les hadiths. C'est vrai. Mais si la cigarette fait du mal au corps, elle entre automatiquement dans le lot de tout ce qui est nocif, donc interdit. Ce sont toujours des artifices pour rester accrochés à des vices qui ne font que du mal à l'être humain, qui freinent son développement harmonieux ici-bas et compromettent son salut dans l'au-delà.

Infodirecte.net  : Concrètement, qu'observez-vous au sein de votre communauté ?

Imam Dosso Mamadou : Nous sommes là justement pour dire à ceux qui n'ont pas la force de dépasser leurs addictions que chaque jour, un effort est possible. Dieu dit dans le Coran : « celui qui fait un effort, ne serait-ce que du poids d'un atome, le verra ». Nous savons qu'il y en a dans la communauté qui sont accros au tabac, la cigarette. D'ailleurs, quand ils nous voient dans la rue au moment où ils fument, ils cachent leur cigarette. C'est à eux-mêmes qu'ils la cachent - à Dieu, on ne peut pas la cacher. Nous prions Allah qu'ils puissent l'abandonner.

Infodirecte.net  : Selon une enquête sur le tabagisme en milieu scolaire conduite en 2024 par le Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l'Alcoolisme, la Toxicomanie et les autres Addictions (PNLTA), auprès de 3 998 élèves répartis dans 50 établissements sur l’ensemble du territoire, constitue une base empirique fiable. Cette étude révèle que 11,6 % des élèves sont des consommateurs actuels de tabac. On constate que les jeunes sont de plus en plus nombreux à fumer. L'observez-vous également dans votre communauté ?

Imam Dosso Mamadou : C'est un constat qui s'explique, mais qui ne se justifie pas. Quand un jeune fume, son corps résiste aux effets nocifs pour un moment. Mais passé 40 ans, le corps s'affaiblit considérablement. C'est à ce stade que des cancers, souvent en phase terminale, se déclarent, parce que des années de tabagisme ont lentement détruit l'organisme. Le jeune ne ressent pas encore les dégâts, ce qui lui donne un faux sentiment d'impunité.

Infodirecte.net  : Quelles sont selon vous les principales causes qui poussent les jeunes à commencer à fumer de la cigarette ?

Imam Dosso Mamadou : D'abord, le mimétisme. Les jeunes font ce qu'ils voient, pas ce qu'ils pensent. On dit souvent : « si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ».

Ils commencent à fumer en imitant leur entourage, sans mesurer le danger, parce que leur corps n'en ressent pas encore les effets nocifs. C'est cette inconscience du risque qui les rend si vulnérables.

Le journaliste d'Infodirecte (à gauche) face à l'imam Dosso Mamadou lors de l'entretien accordé au Centre d'Éducation et de Recherche Islamique de la mosquée à Adjamé. Un échange franc et sans détour sur le tabac, la jeunesse et la responsabilité de l'État.

Infodirecte.net : Quel rôle les imams et les mosquées jouent-ils dans la prévention du tabagisme ?

Imam Dosso Mamadou : Premièrement, dans toutes les mosquées du monde, il est strictement interdit de fumer. C'est déjà un grand pas qu'on ne souligne pas assez.

Ensuite, nous sensibilisons. Par exemple, à l'occasion de la Journée mondiale sans tabac, nous choisissons ce thème pour nos sermons du vendredi. Nous l'avons fait pour les droits de l'enfant, pour les droits des femmes - nous le faisons aussi pour le tabagisme.

C'est que, par exemple, quand ce sera la journée mondiale de lutte contre le tabagisme, nous, ici, nous choisissons les thèmes de nos sermons. Les thèmes sont liés à l'actualité. Et votre démarche aujourd'hui nous conforte : nous allons faire du tabagisme le thème d'un prochain sermon pour amplifier ce message de sensibilisation.

Infodirecte.net : Quelles solutions concrètes proposez-vous pour éloigner les jeunes du tabac ?

Imam Dosso Mamadou : Nous pratiquons ce que les psychologues appellent les sanctions attributives. Les jeunes qui font l'effort d'éviter les vices se voient confier davantage de responsabilités au sein de la communauté. Cela crée une émulation : ceux qui fument encore se disent qu'en abandonnant ce fléau, ils gagneront en considération, feront honneur à leur famille, à leurs enfants. Ce n'est pas spectaculaire, mais ça porte ses fruits. Parmi nos imams, nous avons un jeune homme d'une trentaine d'années. Notre trésorier, a moins de 40 ans et il a déjà fait deux fois au hajj. C’est un exemple concret de ce que la communauté peut offrir à ceux qui s'engagent sérieusement.

Infodirecte.net : Seriez-vous favorable à des sanctions punitives ?

Imam Dosso Mamadou : Les sanctions punitives ont une portée très limitée. Je n'y serais favorable que si quelqu'un venait fumer à l'intérieur de la mosquée, par exemple. On ne peut pas interdire à quelqu'un de venir prier, c'est son droit.

Mais on peut lui signifier qu'il ne peut se voir confier aucune responsabilité dans la communauté tant qu'il n'est pas suffisamment maître de lui-même pour quitter ce fléau. L'objectif d'une sanction, quelle qu'elle soit, c'est la correction, pas l'exclusion.

Infodirecte.net : La Côte d'Ivoire a adopté la loi n°2019-676 du 23 juillet 2019 relative à la lutte antitabac. Puis, l’arrêté du 18 juin 2024 fixant les modalités du conditionnement neutre des paquets de cigarettes. Mais l'application tarde. Comment analysez-vous cette situation ?

Imam Dosso Mamadou : Malheureusement, nos États sont trop attirés par les bénéfices immédiats. Les industries du tabac versent des impôts, et les gouvernements voient d'abord cet argent.

Mais ils ne calculent pas qu'à terme, ils dépensent le double pour soigner les citoyens rendus malades par ce même tabac.

Quand un patient arrive avec un cancer de la gorge en phase terminale, l'État dépense bien plus qu'il n'a jamais perçu de cette industrie.

C'est cet intérêt à long terme que l'État doit apprendre à regarder. Des pays européens imposent des mentions sanitaires claires sur les publicités pour l'alcool et le tabac. Chez nous, ces mentions n'existent pas encore systématiquement. C'est un niveau d'évolution que nous devons atteindre.

 

Infodirecte : Reconnaissez-vous tout de même des progrès accomplis en Côte d'Ivoire ?

Imam Dosso Mamadou : Oui, la Côte d'Ivoire a fait un bond significatif. Dans ma jeunesse, on fumait dans les bus. Aujourd'hui, c'est interdit. Dans certains pays voisins que j'ai visités, on fume encore dans les transports en commun et dans les restaurants. Ici, ce n'est plus le cas. Mais il reste beaucoup à faire, notamment pour sévir contre les fabricants qui, tout en gagnant de l'argent, détruisent des vies.

Vue de la Grande Mosquée Salam d'Adjamé, la plus grande mosquée de Côte d’Ivoire, selon l'imam Dosso Mamadou. Dans cet espace, comme dans toutes les mosquées, fumer est strictement interdit, un premier pas symbolique mais fort dans la lutte contre le tabagisme.

Infodirecte.net : Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Ivoiriens qui fument ?

Imam Dosso Mamadou : C'est nous-mêmes qui fabriquons le mal contre nous-mêmes. Même si vous ressentez du plaisir en fumant, sachez qu'à terme, c'est du mal que vous vous faites.

C'est comme creuser sa propre tombe, petit à petit. Certains me diront : il faut bien mourir de quelque chose. Je leur répondrai : oui, mais il ne faut pas mourir de soi-même, il ne faut pas contribuer à sa propre mort.

Entre une mort soudaine et une mort lente qui épuise toute la famille, les parents, les enfants, les voisins, les conjoints : la plupart des gens préfèrent la première.

Alors j'exhorte chacun : abandonnez ce qui fait du mal à votre corps et à votre esprit. Même si vous en ressentez du bien aujourd'hui, quand Dieu lui-même - le sage par excellence - vous dit que c'est mauvais pour vous, c'est que ça l'est vraiment.

 

Réalisé par Patrick KROU