Industrie de la mort / Zack, employé à la morgue avoue : « Des croyants m’offrent de l’argent pour obtenir de la salive de cadavre. »
Industrie de la mort / Zack, employé à la morgue avoue : « Des croyants m’offrent de l’argent pour obtenir de la salive de cadavre. »
Il s’appellera Zack, pour respecter sa volonté de témoigner sous anonymat. Il pratique un métier on ne peut plus atypique, méconnu sous nos tropiques. Il est aujourd’hui Aide-thanatopracteur.
Selon le Petit Larousse, la thanatopraxie est se définit comme « l'ensemble des moyens techniques mis en œuvre pour la conservation des corps ».
En des termes plus simples, c’est un soin apporté à un défunt pour préserver son corps, ralentir la décomposition et le rendre présentable quelques jours avant son enterrement.
Vue d’ensemble d’une morgue en Afrique, dans une ambiance froide et pesante. (Image générée par intelligence artificielle.)
En 2011, Zack interrompt sa scolarité alors qu’il est en classe de 3e pour intégrer une entreprise pionnière des pompes funèbres en Côte d'Ivoire. Armé de courage et de persévérance, il a gravi les échelons, confie-t-il, grâce à ses compétences sur le terrain qui lui ont permis de passer de stagiaire, puis, vacataire, porteur de cadavres et aujourd’hui aide-thanatopracteur, à 37 ans.
Si Zack est fier de son métier, il n’en récolte qu’un maigre bénéfice. Et pourtant, père de famille, il subvient un tant soit peu aux besoins de ses proches.
Dans cet entretien exclusif, Zack relate sans faux fuyant son expérience dans l’industrie de la mort, ses rapports privilégiés tissés avec les cadavres des défunts, ses craintes et ses angoisses.
Il nous transporte dans l’univers labyrinthique des couloirs des morgues où la grande faucheuse règne en maîtresse de céans. La mort entend se définir comme un état anodin qui positionne la thanatopraxie comme un métier ordinaire.
Un métier à part entière avec ses forces et ses faiblesses, ses avantages et ses inconvénients. C’est pourquoi Antoine Le Roux De Lincy (1806-1869) disait avec véhémence : « Il n’y a pas de sots métiers, il n’y a que des sottes gens ». Interview !
Comment intégrez-vous l’univers funéraire ?
C’est grâce à un proche que j’ai connu cet univers-là. Il y exerçait en tant que chauffeur de corbillards. Il venait avec des corbillards dans mon quartier et je passais le voir pour qu’il me permette de les laver. Entre temps, je fréquentais l’école. Un jour, je l’ai approché et je lui ai fait part de ma volonté de travailler dans une morgue.
-Proche : Mais pourquoi veux-tu exercer ce métier ?
-Zack : Je suis fatigué d’aller à l’école. Il faut toujours étudier… Je veux gagner de l’argent. Si tu me trouves ce boulot, je vais plus t’embêter pour mes besoins financiers.
-Proche : Laisse tomber cette idée.
Au début, il rouspétait mais il a fini par accepter de m’aider. Quand il a déposé mes dossiers, trois mois plus tard, j’ai été contacté par l’entreprise. J’ai réussi mon entretien d’embauche. J’intègre une entreprise funèbre en 2011.
Que s’est-il passé lors de cet entretien d’embauche ?
La directrice des Ressources humaines de cette entreprise, qui m’a auditionné, m’a questionné sur mes aptitudes à exercer ce métier d’agent des pompes funèbres. Je lui ai répondu que si mon proche y travaillait depuis des années, alors, il n’y avait pas de raison pour que je ne puisse pas y réussir. Je me souviens de nos échanges comme s’ils dataient d’hier.
-DRh : Ce travail implique que vous transporterez des cadavres. Vous visiterez des morgues. Cela ne vous fait-il pas peur ?
-Zack : Non, madame ! Vouloir, c’est pouvoir. Quand tu décides de faire quelque chose, tu le fais avec bon cœur.
-DRh : Alors, pour le moment, vous ferez un stage, ensuite, vous serez vacataire (journalier).
-Zack : Merci beaucoup, madame.
C’est ainsi que je débute ma carrière dans ce monde des morts. D’abord, j’ai fait trois ans dans une morgue, puis, deux années dans une autre. J’ai aussi travaillé au siège, avant d’être affecté à mon poste actuel. Au siège, j’ai exercé comme porteur de cercueil.
Pour la petite histoire, j’étais l’un de ceux qui ont réalisé l’inhumation de Mme Simone Terrasson née Vicens, la belle-mère de l’ancien président burkinabé Blaise Compaoré, le 04 juin 2011, au cimetière de Williamsville à Abidjan.
Il y a de nombreuses personnalités ivoiriennes qui avaient participé à ces obsèques, notamment, le Premier ministre de l’époque, Guillaume Soro et le Président Alassane Ouattara. Après un passage à la résidence familiale sis à Marcory résidentiel à Abidjan, le cortège funèbre a fait une escale à la Cathédrale Saint-Paul d’Abidjan-Plateau, puis, il s’en est suivi l’inhumation à Williamsville.
Après cela, le Président Blaise Compaoré s’est approché de nous, les porteurs et il nous a encouragés.
-Blaise Compaoré : Ce travail est dur…
-Porteurs : Papa, on est habitués.
-Blaise Compaoré : Pourquoi ?
-Porteurs : Vouloir, c’est pouvoir. Si vous avez la volonté, alors, vous pourrez le faire. Soulever un cadavre n’est pas une mince affaire. Parce que le cadavre pèse lourd plus qu’un vivant.
À la fin de la cérémonie, le Président Compaoré nous a donné un pourboire et chacun est rentré chez soi.
Avant de devenir thanatopracteur, avez-vous suivi une formation pratique ?
Non ! La formation pratique que j’ai reçue consistait à la prise en charge d’un cercueil. Elle est dispensée par un moniteur. En Côte d’Ivoire, on n’attrape pas les poignées du cercueil parce qu’elles sont en plastique. Par contre, en Europe, on attrape le cercueil par les poignées parce qu’elles sont métalliques. L’apprentissage passe par la tenue du cercueil.
Il y en a qui sont faits avec du matériel très lisse. On nous apprend les techniques pour ne pas que ceux-ci tombent de nos mains. Il faut apprendre les astuces pour lever le cercueil, le mettre à l’épaule.
Il faut bien le placer, sinon il peut vous blesser si vous le déposez sur la partie charnue de votre épaule. Comment mettre sur la partie de l’épaule où vous sentirez moins la douleur ? Voyez-vous !
La veste que les porteurs mettent, il y a de la mousse dans le côté des épaules qui permettent de contenir la douleur. Le hic, c’est que lorsque le cadavre dans le cercueil est corpulent, il n’y a rien à faire, vous souffrirez.
Lorsqu’un candidat est convoqué pour un entretien d’embauche, il est reçu par la DRH, puis orienté vers le moniteur pour la suite du processus. Lui, à son tour, vous questionne sur vos motivations. Lorsque l’heure des questions-réponses est terminée, vous passez à la phase pratique. Elle consiste à visiter la morgue.
Vous pénétrez dans la pièce : les frigos sont grands ouverts, les casiers glissent en silence, et sous la lumière froide, reposent les cadavres. Dès qu’on perçoit la moindre émotion
— peur, panique ou stress
— sur le visage d’un candidat, on le libère. Il est éliminé d’office. Je vous assure que vous pouvez venir avec la volonté et la détermination mais il y a la réalité du terrain.
Par exemple, on peut vous envoyer au CHU de Treichville où l’hygiène laisse à désirer afin de déceler vos aptitudes et compétences. C’est l’endroit où sont conservés les cadavres sinistrés comme les défunts par noyade, par accidents de circulation. On vous envoie récupérer un cadavre. On ne vous en dit pas plus. Vous vous y rendez sans vous attendre au pire.
Une fois sur les lieux, vous vous rendez à l’évidence. C’est un mort par noyade. Son visage suscite la peur. Il est déformé et en putréfaction. Le corps devient dur, même les paumes aussi.
Son ventre est enflé. Les poissons ne mangent que la chair molle autour des lèvres, du pénis du défunt et les bouts des paupières. Puisque le cadavre est immergé, son intérieur notamment ses boyaux pourrissent après trois jours d’immersion dans un cours d’eau.
C’est ce qui explique que, lorsqu’une personne meurt par noyade, le cadavre reste immergé pendant un certain laps de temps. Dans le cas contraire, cela n’est pas normal. Si le corps est repêché le même jour, cela relève de la sorcellerie !
En effet, un cadavre immergé, que ce soit dans la mer ou dans une lagune, reste généralement immergé pendant trois jours. C’est un fait, un principe établi. Toute exception à cette règle relève du paranormal.
Que vous a concrètement apporté cette formation pratique ?
Cette formation nous a permis d’être en contact direct avec ces cas extrêmes pour nous préparer moralement et psychologiquement. Prenons le cas d’un homme qui arrive à l’abattoir pour la première fois et on lui demande de tuer un bœuf.
Pensez-vous qu’il puisse le faire sans préparation préalable ? Non ! Laissez-moi vous dire que le bœuf que vous connaissez, il y a des fois où des génies habitent cet animal. Pour la petite histoire, j’ai un de mes compagnons qui lui est boucher. Il m’a confié que ce n’était pas donné de tuer un bœuf.
À l’abattoir central de Port-Bouët, ils ne sont que trois Peuhls maliens, dont mon camarade, à qui cette tâche est dévolue. Il m’a indiqué que tous les bœufs que nous dégustons dans nos sauces ou plats exotiques sont tués à 2 heures du matin.
Il ajoute que parfois lorsqu’il s’apprête à faire passer l’animal de vie à trépas, soudainement, c’est un homme qu’il voit en lieu et place de l’animal, mais il est obligé de le zigouiller. N’oublions pas que nous sommes en Afrique et que l’Afrique a ses mystères.
J’ai grandi avec les Peuhls. Ceux qui travaillent à l’abattoir ne mangent pas de viandes. Ils ne mangent que deux choses : le « wonmi » (beignets de mil sucrés) et le poisson.
Avez-vous ressenti le besoin d'une préparation spirituelle pour exercer ce métier ?
Oui, je me suis préparé mystiquement. J’avais un oncle qui était commando parachutiste. Lorsqu’il a appris que je travaillais dans les pompes funèbres, il m’a remis des kaolins que j’utilisais tous les jours à minuit précise.
Je me badigeonnais tout le corps avant de sortir à minuit. Certains de mes camarades qui me voyaient avec le corps badigeonné de kaolin me moquaient en m’interrogeant : « Tu fais ‘’gbass’’ maintenant ? » Je leur répondais : « Non ! Je fais fétiche ».
Il s’agissait de kaolins mélangés à des feuilles que je buvais et je m’en servais pour mon bain pendant une semaine. Je me recouvrais d’un linceul toute la nuit.
À la fin de la semaine, je lui ai ramené ce drap blanc. Je lui ai demandé pour quoi je ne pouvais pas le garder, il m’a précisé que c’était la consigne. Il avait quatre enfants qui étaient tous des gendarmes commandos et qui utilisaient aussi ce linceul.
Après usage, il doit être retourner au propriétaire. Mon oncle me disait que cela me permettait de me libérer de beaucoup d’esprits de morts notamment.
Ce qui fait qu’aujourd’hui, s’il m’arrivait d’accomplir un acte, je ne le regretterais pas. Même si on me demandait de tuer un homme, je le ferais sans hésiter et sans regrets. (Il se met à rire).
Parce qu’une fois un acte accompli, je n’y reviens plus. C’est semblable aux agents de la Police judiciaire (PJ) qui mettent hors d’état de nuire un malfrat et qui sont heureux de l’avoir fait.
Mon oncle m’a dit que s’il y a un cadavre devant moi et qu’on me demande d’accomplir un acte, je le ferai sans hésiter. Ça libère mon esprit ! Tout cela formate ma mémoire.
Mon proche n’a pas pu véritablement me préparer mystiquement, parce qu’il était parvenu à la retraite et ajouté à cela, les maladies physiologiques comme la tension artérielle et le diabète qui l’affaiblissaient.
C’est ce qui m’a conduit à me rabattre sur mon oncle. Ce proche lui me faisait manger des œufs africains qu’il préparait mystiquement et on en mettait dans la nourriture pour les consommer.
Il concoctait tout en faisant bouillir les feuilles et y ajoutait les œufs frais, et il m’invitait à manger. Quand je lui posais des questions, il me menaçait de me taire et de manger. Je me souviens lui avoir posé cette question.
- Zack : Pourquoi ne veux-tu pas me révéler ce que l’on mange ?
- Proche : Je ne t’en dirai rien, parce que je ne pense pas que tu veuilles impliquer ton propre frère dans ce métier des pompes funèbres.
- Zack : Ah bon ?
- Proche : Oui !
Effectivement, avec beaucoup de recul, je crois qu’il avait raison. Quand je propose à mes frères d’intégrer ce métier, ils refusent catégoriquement. Bizarrement, depuis quelque temps, mon dernier petit frère me harcèle pour exercer le même métier que moi.
Je lui ai répondu qu’il était déjà trop tard, malgré sa volonté et son insistance. Je n’ai plus les moyens mystiques pour le former. S’il avait manifesté ce désir assez tôt, peut-être que mon proche m’aurait légué son savoir, savoir-faire mystique pour le former. Mais, il ne l’a pas fait. Je n’ai aucun moyen pour le prémunir contre les dangers.
Je ne veux pas être tenu pour responsable en cas de malheurs ou de quoi que ce soit. Même s’il m’arrivait par extraordinaire que j’accepte de le faire intégrer ce métier, je n’aurai que deux conseils à lui donner : « Sois patient et sois fort ! »
Y a-t-il des éléments marquants ou peu connus de votre métier que vous souhaiteriez partager ?
Lorsqu’un homme meurt pendu, il y a des dispositions particulières à prendre avant de rompre la corde et le récupérer. Si l’on coupe la corde raide qui le retient, le cadavre ne doit pas s’affaler sur le sol ; sinon, si le corps tombe au sol sans que l’on ne l’ait déposé au sol, c’est un malheur pour tous les porteurs présents sur les lieux.
Ils souffriront automatiquement d’une maladie semblable à l’épilepsie. Même si le cadavre est découvert en putréfaction, il doit être tenu avant d’être déposé au sol. C’est un mystère du métier.
Vous savez qu’un être humain qui se pend ou qui est pendu se débat avant de rendre l’âme. Donc, l’on doit l’attraper avant de rompre la corde et l’on le dépose tout doucement au sol.
Cette révélation m’a été faite par mon proche agonisant sur son lit d’hospitalisation en réanimation. Voici le contenu de cet échange tenant lieu de testament !
-Proche : Il y a une chose que je voulais te dire, mais j’ai longtemps hésité. Comme je suis en réanimation et que je sais que mes jours me sont comptés, je vais te le dire. Lorsque tu iras récupérer un corps décédé par pendaison, il faudra que l’un d’entre vous le tienne pendant qu’un autre rompt la corde.
- Zack : Pourquoi ?
-Proche : Vous le ferez ainsi même si le cadavre est décomposé ou même s’il ne reste plus que le crâne suspendu dans le vide.
-Zack : Ah bon ?
-Proche : Si ça tombe, tous les porteurs seront frappés d’une malédiction qui se manifestera sous la forme d’une crise d’épilepsie.
-Zack : Ah ça !
-Proche : Oui ! Je te le dis pour que tu fasses attention. Quand un homme se pend ou est pendu, il lutte, il se débat comme il peut avant de mourir. Cet ultime combat est semblable à une crise d’épilepsie.
-Zack : Bien noté !
En exerçant mon métier, j’ai pu m’en rendre compte : pour aller récupérer un corps à domicile, il n’existe pas de dispositions particulières.
On se rend audit domicile munis de nos gants en latex et notre brancard. Une fois sur les lieux, on se renseigne pour savoir où se trouve le corps. On demande un drap pour recouvrir le brancard et on met le corps dessus. C’est tout !
Mais il y a un fait insolite que je tiens à relever. Si vous devez aller chercher un corps à domicile, et que la mort n’est pas survenue à la suite d’une bagarre, d’un accident ou d’un autre incident, on peut le récupérer sans problème.
Toutefois, un phénomène paranormal peut se produire. S’il y a un grand miroir dans la pièce, lorsque vous y regardez, vous avez l’impression de voir le cadavre devant vous, alors qu’en réalité il se trouve derrière vous. Et cela, ça fait peur. (Rires).
Cette situation paranormale m’est arrivée deux ou trois fois. Je rentre dans la chambre, je vois le lit et un grand miroir. Je vois le corps et je me rapproche et c’est là que je constate que c’est le reflet du corps dans le miroir que je touche, et qu’en réalité, le corps se trouve derrière moi ; derrière la porte que j’ai ouverte en entrant dans la chambre.
Surpris, j’ai senti mon cœur tomber dans mon ventre. Un de mes collègues s’est empressé de me dire, en se moquant, que le corps se trouvait derrière moi. Ce n’est pas un phénomène normal. (Il se met à pouffer.)
Lorsqu’on est prévenu de l’existence de ce phénomène insolite, on peut s’y préparer psychologiquement pour l’affronter. Sinon, si l’on n’y est pas préparé, de retour chez soi le soir même, cela vous hante et vous empêche de dormir. Vous faites des cauchemars.
Avez-vous déjà été affecté psychologiquement au point d’en faire des cauchemars ?
À mes débuts, j’avais peur et je faisais des cauchemars. Mais depuis que je me suis appliqué du kaolin sur le corps, je dors paisiblement. Et tenez-vous bien !
Je dors même avec mon fils sur mes épaules. À l’époque dans mes cauchemars, je me revoyais en train de traiter les cadavres. Souvent, il m’arrivait de faire des rêves dans lesquels j’étais en pleine séance de travail et j’échangeais avec mes collègues. Surpris dans mon sommeil, ma femme me demandait avec qui je discutais. Je lui disais de se rendormir.
Je peux vous dire que certains de mes collègues n’arrivent pas à dormir sur le ventre. Ils dorment sur le dos, les mains croisées sur la poitrine. J’ai pu questionner l’un d’eux au sujet de cette manière de dormir.
-Zack : Pourquoi dors-tu dans cette position ?
-Collègue : Quand je dors sur mon ventre, je pense aux cadavres.
-Zack : Dis-moi, avant de venir exercer ce métier, t’es-tu préparé mystiquement ?
-Collègue : Oui ! Je suis passé partout. Les mystiques m’ont remis des talismans et des bracelets. Mais rien ! La peur me hante toujours.
-Zack : Ce ne sont pas tous les charlatans ou mystiques qui ont une parfaite connaissance de ces choses-là. On est venu ici comme à la guerre. Chacun se prépare comme il peut. Un bon matin, chacun prendra sa route.
Tous les bracelets et les bagues que vous voyez (il porte ses bijoux de manière ostentatoire), je les ai préparés mystiquement pour me prémunir contre les mauvais esprits, les malheurs, etc.
Je suis allé à Bondoukou (à 400 km au nord d’Abidjan) pour « travailler » mes bracelets. Lorsqu’un malheur doit survenir, je le ressens. De même, je perçois également quand un bonheur est sur le point d’arriver.
Aujourd’hui, j’exerce tous les métiers. Je fus d’abord porteur et aujourd’hui je suis Aide-thanatopracteur. Ma spécialité, c’est le formol, une solution de formaldéhyde employée comme désinfectant.
Il est communément employé pour la conservation des cadavres dans les morgues. Il est vendu en pharmacie. Dans les blocs opératoires, lorsqu’on extrait des kystes ou des fibromes, ces organismes vivent et c’est le formol qui les tue.
Les petites cliniques utilisent le formol après leurs interventions chirurgicales. Ils l’achètent sur présentation d’un bon d’assurance signé par un médecin. En pharmacie, on y vend les bouteilles d’un litre de formol.
Les morgues, quant à elles, utilisent les bouteilles de 30 litres. On y utilise le formol brut. Le rôle du formol est de conserver le cadavre intact et présentable.
Dans les salons de coiffure, certaines femmes affirment que leurs ongles deviennent durs et raides, et ça pousse. Il y a du formol dans les vernis à ongles. Il est utilisé comme durcisseur dans les vernis. Alors quand on injecte du formol à un cadavre, sa peau durcit. Il permet la conservation sur plusieurs jours.
Le formol a une odeur âcre, piquante et suffocante. Savez-vous que lorsqu’un individu est grippé et qu’il aspire le gaz du formol, ça coupe systématiquement la grippe.
Pareil pour le rhume. De même, lorsqu’il y a une estafilade et qu’on y applique du formol, le sang s’arrête immédiatement de couler. Quand il y a un accident de ce type sur notre lieu de travail, on a recours au formol. La partie sur laquelle l’on applique le formol ‘’meurt’’.
Cette surface est inactive pendant deux à trois jours. Elle blanchit et la peau s’arrache. L’avantage est que la plaie guérit très vite. Il y a deux types de formol : la thanatine ou formol rouge et le formol blanc (incolore) avec un écriteau ‘’Danger de mort’’.
En Occident, le formol rouge (thanatine) est utilisé pour les soins de conservation des cadavres contrairement en Afrique où c’est le formol blanc (brut) qui y est utilisé.
Dans le cas où le cadavre est d’un teint clair, on utilise la thanatine. Le formol est très toxique et cancérigène. Cela veut dire qu’une exposition massive peut entraîner des troubles de santé tels que l'asthme, les allergies, les lésions graves des voies respiratoires, des ulcérations sévères du système digestif, le cancer du nasopharynx, et aussi des symptômes de fatigue, des maux de tête, les troubles du sommeil et des effets neurologiques.
Quelles précautions prenez-vous pour manipuler des produits chimiques potentiellement dangereux dans votre métier ?
Lorsqu’on aspire le gaz du formol et que les poumons en sont remplis, il faut boire de l’eau plate en grande quantité. Ce qu’il faut savoir, c’est que le cadavre a plusieurs parties.
Une veine n’est pas compatible avec le formol. Si l’on s’entête à injecter du formol dans la veine, ce serait du gaspillage. Le formol ne passera pas dans le cadavre.
Dès l’instant que l’on injecte du formol dans l’artère fémorale, elle le conduit le formol dans le cœur qui, à son tour, le distribue dans tout le corps. Et même quand on met le formol que ça du mal à arriver dans les doigts, on est obligé de les masser pour que le formol y arrive.
Dans le cas où le formol arrive dans le cœur et que tout est obstrué, il (le formol) n’arrive pas dans les bras et dans les pieds, on est contraint de masser et de taper ces parties-là afin que le formol fasse son effet.
C’est-à-dire que le formol y arrive. Je précise qu’avant d’injecter le formol, le cadavre du défunt est lavé et après quoi, il est rangé au frigo. Il n’en sortira que le jour où les parents décident de la date de la levée de corps.
C’est à ce moment que la collègue chargée du soin de présentation entre en scène. Elle fait la toilette mortuaire avant la levée du corps et la mise en bière.
Quand on administre le formol au cadavre du défunt, au fur et à mesure, on palpe, on touche le corps. Si on se rend compte que les parties sont encore moelles, on sait déjà que le formol n’est pas passé.
Par exemple, pour les personnes minces lorsqu’on injecte le formol, on voit les veines s’enfler. Tout de suite, on est confiant, car c’est l’effet du formol. Aussi, le constat qu’on fait, c’est que les personnes minces ont de grosses veines. Donc, le formol se dissipe assez vite dans le corps. Dans ces moments-là, on est heureux.
Par contre ceux qui fatiguent, ce sont les diabétiques. À cause du diabète, on peut facilement utiliser un bidon de 30 litres de formol, le cadavre reste toujours flasque.
C’est le diabète qui agit ainsi. Le formol passe mais la glycémie fait que le corps reste mou. Pour traiter le cadavre d’un défunt sans antécédents de maladies physiologiques, il faut 1,5 litres de formol.
Et ce, malgré sa taille et son poids. Si l’on constate que le formol peine à faire son effet, on se rapproche des parents pour recueillir des informations sur l’état de santé ou les antécédents médicaux du défunt.
Quand on a les infos utiles, on comprend mieux et on peut appliquer le traitement adéquat. Si le défunt était diabétique, en ce moment-là, on lui injecte le formol directement ou on lui perfuse le formol et on le met ensuite au frigo.
Deux jours plus tard, on le sort. Mais, s’il est toujours flasque, on lui injecte de nouveau du formol pour qu’il devienne dur. (Il jette son troisième mégot de cigarette, puis en allume un autre aussitôt.)
Quelles sont les interventions possibles lorsqu’un cadavre présente des traumatismes ou une déformation faciale ?
Si un cadavre est déformé, on lui remet le visage en état, à condition que ses parents nous montrent une ancienne photo de lui. On s’efforce de traiter le visage pour qu’il soit reconnaissable, même s’il faut y mettre des mètres de rouleaux de coton.
Par exemple, pour les accidentés de la route, on utilise le coton pour reconstruire leur visage, on prend une photo et on essaie de lui redonner ses traits grâce aux rouleaux de coton.
Si la tête est fortement fracturée, écrasée, on met les cotons dans sa tête pour le reconstituer et on insère une petite assiette en plastique dans la tête pour lui donner une forme.
Cette assiette permet d’arrondir et on y met les cotons. Vous savez, il y a des cadavres qui n’ont pas de parents. Donc, ils ne sont pas importants. Ils sont négligés par leurs parents.
« Mon frère, il faut faire le formol comme ça », lancent-ils. Dans ce cas, il n’y a rien à faire. On laisse le cadavre avec sa tête écrasée. Par contre, quand c’est une personnalité ou un cadre, la famille demande si on peut faire quelque chose pour arranger ce cadavre.
Effectivement, on peut lui donner un aspect qui lui permette d’être présentable. On leur demande de payer le rouleau de coton d’une longueur de 15 mètres.
Ensuite, on retire ce qui reste en guise de tête et on insère l’assiette en plastique. Puis, au fur et à mesure, comme des sculpteurs, on reproduit la tête du défunt à l’aide de sa photo que les proches nous ont remise. Après cette étape, on injecte le formol dans les parties notamment dans le visage pour qu’il soit présentable et reconnaissable.
Un autre thanatopracteur à l’œuvre dans une morgue africaine. (Image générée par intelligence artificielle.)
Comment s’effectue la conservation d’un corps lorsque le délai entre le décès et l’inhumation est long ?
Dès l’instant que le formol est réussi, le cadavre se conserve sans problème. Il faut juste faire l’entretien en changeant les draps hebdomadairement.
Un cadavre peut être conservé pendant 10 à 20 ans à condition qu’il soit bien congelé. Mais, plus il dure dans le congélateur, plus il noircit. Cela est dû au formol et à la glace. Parce qu’en réalité, le congélateur congèle et à un certain moment il s’auto-dégivre. Ces actions déforment les parties du corps.
Par exemple, la bouche peut s’ouvrir, les yeux peuvent également s’écarquiller. Lorsqu’un cadavre reste longtemps dans le congélateur, l’âme n’est pas en paix.
Plus vite on procède à l’inhumation, plus l’âme peut se reposer. Si une personne, de son vivant, avait demandé à ne pas recevoir de formol, et que la famille nous en informe, nous n’en injectons pas.
Quels souvenirs gardez-vous de votre premier jour de travail ?
Dès que j’ai officiellement été engagé, mon premier jour de travail a démarré par une mission à l’intérieur du pays. J’ai effectué un voyage d’inhumation d’une personnalité à Akoupé, dans la région de la Mé.
J’ai effectué au total dix missions d’inhumation la première semaine. Travailler dans les pompes funèbres n’est pas une chose aisée. Plus vous cherchez à accumuler ou à mémoriser des choses, plus vous en devenez obsédées. Je ne vais pas mentir : les parents des défunts ne sont pas toujours reconnaissants.
C’est lorsqu’ils ont un autre malheur qu’ils viennent à nouveau vers moi. J’avais envisagé d’aller en Europe mais des gens m’en ont dissuadé.
Je voulais y aller pour continuer à travailler dans le domaine des pompes funèbres. On me dit que ce métier est mieux rémunéré là-bas. J’ai fini par me convaincre de rester au pays.
Quelles sont vos routines ou tâches principales en début de journée ?
Une journée de travail débute à 7h45. Elle prend fin à 15h30. Parfois, nos journées sont ponctuées de querelles entre les proches de défunts.
Les parents musulmans nous cassent souvent les pieds. Ils viennent à plusieurs et ils veulent vite prendre leur cadavre. Ils n’hésitent pas à rouspéter quand ils sont informés des formalités à remplir.
On est obligés de gérer leurs caprices et humeurs. Pour se libérer de leurs étaux, on leur donne leur corps et on leur demande de réaliser la toilette mortuaire avant que les formalités ne soient remplies.
Quant aux parents chrétiens, ils n’ont qu’une seule préoccupation, s’assurer que le formol a été bien fait. Dans le cas où les proches du défunt ne résident pas en Côte d’Ivoire, ils vous remettent le corps afin que vous en preniez soin particulièrement. Et ce, jusqu’au jour de l’inhumation. Ils ne rechignent pas à payer le prix pour un tel service taillé sur mesure.
Avez-vous déjà été menacé par un mort ?
Jamais ! S’il me menace, c’est qu’il n’est pas mort, dit-il en rigolant. Ce que je peux dire, ce sont les messages que je reçois et que je transmets à la famille des défunts.
C’est le cas des familles dans lesquelles il y a des palabres. Par exemple, le défunt peut me confier un message : « Dis à ma famille de prier pour moi. Ils ne doivent pas se battre. Ils ne doivent pas être divisés. Sinon, s’ils se divisent, il y aura beaucoup de morts dans la famille. » Quand c’est comme ça, j’appelle les parents pour leur livrer le message du défunt.
Avez-vous parfois l’impression de "communiquer" avec les défunts dans votre travail ?
Avant d’injecter le formol, j’observe le cadavre. Il me parle à travers des signes. Par exemple, au moment où je dois utiliser les instruments de travail comme le couteau, si celui-ci se casse une fois, puis, deux fois ou à plusieurs reprises avant usage. Je me penche vers le cadavre du défunt et je lui parle à l’oreille.
« Quel est le problème ? Peux-tu me laisser faire mon travail ? Parce que je ne suis pas à la base de ta mort », lui dis-je. Il me fait un signe. Il nous arrive de masser le visage pour le rendre présentable.
Lorsque le formol est appliqué et que vous constatez que ça ne passe pas, la pompe à injection semble bouchée. Pourtant, si vous la testez en dehors du cadavre, le liquide s’écoule normalement.
Dans cette situation, il y a clairement anguille sous roche. J’interpelle les parents pour me donner les circonstances de la mort du défunt.
Et donc, je leur fais part de mes observations, de mon décryptage relatif aux signes présentés par le cadavre. Je dis aux membres de la famille de rester unis dans le malheur.
Après cette phase d’interpellation des proches, lorsque je reviens pour accomplir mon travail, tout marche comme sur des roulettes. Sachez tout de même qu’il y a des cadavres après leur avoir injecté le formol, ils gardent une mine serrée.
Leurs visages restent noirs de colère. (Il sort de la poche gauche de son pantalon de jogging une petite bouteille de liqueur et en avale deux grandes gorgées. Puis, il se tourne vers moi pour reprendre la conversation, son haleine chargée d’un mélange d’alcool et d’effluves narcotiques.)
Comment réagissez-vous face à ce type de situation ?
J’interpelle les membres de la famille et les mets directement en contact avec le cadavre du défunt. J’organise ce « dialogue direct » entre le défunt et ses parents, puis je m’éclipse subrepticement.
Histoire pour eux de laver le linge sale en famille comme le dit le proverbe. Après ce dialogue direct, lorsque je reviens pour travail, le cadavre me sourit. Parce qu’il va en paix. Tout ceci est imputable à l’âme. C’est lui qui réagit à tout ce qui se passe.
Avez-vous déjà reçu des demandes étranges, comme de la salive ou des ongles de défunts, venant de jeunes filles ou d’autres personnes ?
Moi, particulièrement, je n’ai pas été confronté à ce cas. Néanmoins, j’ai reçu d’autres sollicitations tout aussi inhabituelles que j’ai déclinées.
Un artiste chanteur religieux, je ne dirai pas son nom. (Nonobstant notre insistance à livrer le nom de ce chantre chrétien, il a botté en touche). Tout ce que je peux dire, c’est qu’il est arrivé dans une grosse voiture, accompagné de quelques hommes de main. Son image trottine encore dans ma tête. Il est un chantre très connu. Il voulait de la salive de cadavre.
Certaines personnes l’utilisent pour laver leurs gorges de sorte que lorsqu’il chante ou demande un service, vous ne pouvez pas refuser. Et même, vous serez prêts à lui donner tout ce dont vous disposez.
Cette pratique est désignée dans le jargon sous le nom de « voix de bébé ». Ce sont les Béninois qui en sont les meilleurs spécialistes. L’artiste chrétien est venu me solliciter pour obtenir ce sésame et, en retour, il me proposait 200 000 FCFA.
Je lui ai dit : « 200.000 pour un truc qui va te rapporter des millions de francs CFA. Si tu es vraiment sérieux, donne-moi 2 millions de francs CFA. » Il a refusé et il est parti.
Puis, il est revenu une autre fois et il m’a proposé 1,5 millions de francs CFA. J’ai craché sur cette offre. J’ai dit 2 millions, c’est 2 millions ou rien. Je lui ai dit qu’il pouvait solliciter d’autres collègues parce qu’il y a plusieurs morgues en Côte d’Ivoire.
Vous savez quoi ? Lorsque j’entends jouer la musique de ce dernier à la télévision et les émissions de divertissement, je ris en mon for intérieur. Je me dis qu’il a fini par obtenir son truc. C’est ce que bon nombre de pasteurs font aujourd’hui, hélas !
On évoque souvent une “voix de bébé” dans certains cas mystérieux. De quoi s’agit-il exactement ?
La ‘’voix de bébé’’, c’est de la salive d’un mort qui est recueilli à l’aide d’un coton et qui est remis à un demandeur ou à un devin ou encore à un marabout.
Après la préparation de cette décoction et des incantations, ce mystique en fait une potion magique qui est destinée à être ingurgitée. Je vais être honnête avec vous. J’ai essayé de le faire aussi, mais à cause de mes enfants, je me suis résigné.
Je me suis rendu à Bondoukou, j’ai rencontré le célèbre vieux marabout de Yorobodi et je lui ai fait part de mon projet. Il m’a demandé si j’avais des enfants, je lui ai répondu que j’en avais.
Alors, il m’a dit ceci : « Si tu commences à faire ça, on te demandera peu à peu d’offrir un poulet, puis un mouton, et, finalement, on t’exigera de réaliser un sacrifice humain. » Je lui ai dit que ce n’était pas la peine.
Mes enfants me coûtent trop cher. Je ne pouvais pas les sacrifier pour mon intérêt personnel. J’ai donc refusé d’aller jusqu’au bout. Vous savez quoi ? Le vieil homme en était surpris. J’ai pris mes affaires et je suis parti.
Selon ce que vous savez, existe-t-il réellement un marché noir pour la salive de cadavre ? Si oui, avez-vous une idée de la valeur qui lui est attribuée ?
Pour la modique somme d’un million (1 000 000) de francs CFA, on peut vous le livrer.
Croyez-vous personnellement à l’existence des revenants ou esprits ?
Quand une personne meurt, avant de partir au ciel, l’âme passe dire au revoir à ses êtres chers. Une personne qui est morte à Abidjan peut être aperçu ailleurs : c’est dans ce cas qu’on parle de revenant.
Le revenant existe bel et bien. Lorsqu’il passe voir un individu et qu’on se rend compte qu’il est décédé, c’est qu’il était passé faire ses adieux à ses proches.
On dit toujours que l’âme est plus vieille que la chair. En principe, quand un homme meurt, l’âme et la chair devraient ensemble rejoindre Dieu. Mais, l’âme seule retourne à Dieu et la chair retourne à la poussière. Alors si les deux devraient retourner au créateur, on n’allait pas injecter le formol dans la chair.
Un homme peut-il pressentir sa propre mort ?
Quand un homme doit mourir, il le sait. L’âme quitte le corps par les pieds. Il sent une fraicheur au niveau des pieds et progressivement cette fraicheur avance pour finir sa course dans la tête.
Pour les personnes qui ont la tension artérielle, quand vous remarquez que la fraicheur commence par les pieds, il vous faut lui mordre les orteils comme si vous allez les couper. Si la personne crie, c’est que son âme est revenue, mais si elle ne réagit pas toujours, il faut craindre le pire. C’est la mort assurée !
Quel est le sens du geste qui consiste à toquer sur un cercueil avant de l’ouvrir ? Est-ce une tradition, un réflexe ou un rituel ?
Il faut toujours toquer avant l’ouverture. Cette pratique est inculquée pendant la formation. C’est une tradition dans ce métier. Il faut respecter l’intimité du cadavre du défunt qui est dans le cercueil.
Lorsque vous ne respectez pas cette exigence et que vous offrez d’un coup le cercueil, vous verrez le cadavre du défunt manifester son mécontent en vous présentant un visage dur.
Il faut le prévenir avant l’ouverture du cercueil. On toque une fois, puis, une deuxième fois et une troisième fois avec une pause d’au moins cinq secondes.
C’est très désagréable ou choquant que les parents du défunt le découvrent dans cet état. Si les yeux sont ouverts, on est forcé de prier les proches de se retirer afin qu’on puisse coller les paupières. Généralement, on tire les paupières supérieures pour fermer celles inférieures.
Est-ce que vous confirmez que les défunts dans les morgues communiquent-ils entre eux ?
Oui, bien sûr ! Les cadavres communiquent entre eux en battant les différentes portes de la morgue. Parfois, pendant la nuit, alors que nous assurons la permanence, au même moment, toutes les portes font du vacarme.
Cela est dû aux esprits des morts. Pour la petite anecdote, j’ai une amie qui était venue me voir un soir sur mon lieu de travail. Au même moment, les portes se sont mises à faire du bruit comme si on les ouvrait et on les refermait. Comme si les gens entraient et sortaient de la morgue.
Surprise, elle me questionna sur la provenance des bruits. Pour ne pas susciter la peur en elle, j’ai carrément banalisé la scène. Malgré cela, elle s’échinait à me questionner sur ce fait troublant.
Opiniâtre qu’elle est, elle est allée se rendre compte par elle-même de ce qui se passait. Elle a découvert que toutes les portes s’ouvraient et se refermaient simultanément. Elle a aussitôt pris ses jambes à son cou. Quand elle m’a à nouveau questionné, je lui ai dit que c’était l’œuvre du vent. (Il se met à rigoler).
Ce qu’il faut savoir les esprits des défunts vont se promener la nuit. Ce ne sont pas les anciens cadavres qui vont cela mais plutôt les nouveaux entrants. Comme je le disais tantôt, les esprits des nouveaux morts sortent pour aller faire leurs adieux à leurs proches et connaissances.
Pouvez-vous partager une expérience inhabituelle ou paranormale que vous avez personnellement vécue ?
Il y a des faits insolites que je vis en rêve et qui se réalisent ensuite dans mon quotidien professionnel. Par exemple, si on doit aller chercher un cadavre et que cette action suscitera des querelles ou des problèmes.
Le métier de thanatopracteur est reconnu et encadré dans certains pays, avec des grilles salariales précises. En Côte d’Ivoire, quel est votre revenu moyen en tant qu’aide-thanatopracteur ?
Le salaire que je perçois en tant qu’aide-thanatopracteur est de 105.000FCFA. Avec ce salaire, un père de famille peut-il subvenir aux besoins de sa maisonnée en Côte d’Ivoire ? Faites vous-mêmes le calcul.
Je paie 60 000 FCFA de loyer pour ma maison et l’argent de pitance mensuelle. Il ne me reste plus rien. Et pourtant certaines de mes connaissances qui sont fonctionnaires m’envient. Ils trouvent que je vis mieux qu’eux.
Si j’arrive à vivre aisément du début du mois à son terme, c’est par la grâce de Dieu. Souvent, je reçois des grâces que je n’aurais jamais imaginées.
Je reconnais que je bénéficie de temps à autre de la reconnaissance de certains proches de défunt qui se souviennent de moi. Ils me font des dépôts d’argent de 20 à 50.000 francs CFA. C’est tout cela qui me permet de joindre les deux bouts.
Si je dois travailler et arriver à la retraite avec un salaire de 105.000FCFA, autant dire que la mort vaut mieux. Admettons que je parte à la retraite avec ce salaire-là, qu’il faut scinder en trois.
Je dois donc finir mes jours avec 35.000FCFA en Côte d’Ivoire. Pendant la formation, un de nos formateurs de nationalité espagnole convainquait certains de nos condisciples à rejoindre l’Europe pour y exercer leur métier.
Toutefois, il nous disait que notre entreprise est la meilleure maison des pompes funèbres en Afrique parce qu’elle forme de bons thanatopracteurs.
Tous les travailleurs dans notre morgue ont comme salaire de base 105.000FCFA auquel il faut ajouter la prime de transport de 25.000FCFA, sans oublier les indemnités de la CNPS pour être marié et le nombre d’enfants. Il n’y a pas d’indemnité de logement.
Après tous ces calculs, le jour où je perçois 200.000FCFA comme salaire, je saute au plafond. Quand un agent part en congés, il est privé de sa prime de transport de 25.000FCFA. De nos jours, il n’y a pas mieux ailleurs, c’est la raison pour laquelle j’y suis en ce moment.
Quels sont les défis majeurs auxquels vous êtes confronté au quotidien dans votre travail ?
Le métier est laborieux mais on fait avec. Il faut avoir le courage et la foi. Il est important d’avoir foi en ses propres compétences et en Dieu. Il faut être fier de son boulot.
Il faut aimer son boulot. J’aime mon travail. C’est la raison pour laquelle j’ai stoppé l’école pour me consacrer exclusivement à ce métier. Il m’arrivait d’aller au cimetière à 3 heures du matin.
J’y allais pour passer du temps avec les morts. J’étais curieux de voir les tombes et surtout savoir ce qui s’y déroulait. Parce que les gens passaient le clair de leur temps à me rabâcher les oreilles avec des histoires rocambolesques liées à la mort. J’allais m’asseoir sur les tombes de mes parents parce que j’entendais parler de revenants. Donc, je voulais les rencontrer.
Quelle perception votre entourage a-t-il de votre profession ?
Les gens ont un regard assez bizarre sur mon travail. Quand je leur dis que je travaille à la morgue, ils me regardent les yeux grands ouverts.
C’est pareil chaque fois que je me rends à l’école de mes gosses. Vous savez, je suis fier de mon métier. Même à la banque, je n'hésite pas à décliner ma profession.
Je dis et je répète à l’envi, je suis spécialiste du formol. Les gens murmurent. Il y a une seule chose que je leur dis : « Je n’ai pas honte de mon boulot ! »
Est-il vrai que certaines personnes nécrophiles paient pour avoir des relations sexuelles avec des cadavres ?
Ce n’est pas possible ! On ne peut pas faire l’amour à un cadavre. Parce que tout est fermé. Celui qui se bombe la poitrine pour dire qu’il peut le faire est un menteur.
Une personne, qui est morte, a les pieds resserrés ou croisés. Comment réaliser cette prouesse ? Je ne sais pas comment il le fera ? Dès lors qu’il écarte les jambes du cadavre, ils se rejoignent aussitôt.
Si un individu dit qu’il est nécrophile et qu’il fait l’amour au cadavre, c’est qu’il le fait dès que la mort intervient. En ce moment-là, le cadavre est encore mou et flexible.
Et même s’il le fait, il ne ressent aucune sensation puisque tous les organes sont morts. Le sperme qui doit en principe être déversé dans le vagin, est rejeté parce qu’il n’y a pas d’issue. C’est un passage sans issue. (Il se met à rire aux éclats).
Existe-t-il des jours ou des mois où le nombre de décès est particulièrement élevé en Côte d’Ivoire ?
Au cours du mois de novembre, à l'approche de décembre. En Afrique, on a des jours de cérémonies. Chez les Abidji (peuple ivoirien vivant à Sikensi), ce sont les vendredis.
Le jour où il y a beaucoup de morts sont les lundis. Ces jours-là, les gens sortent nombreux pour vaquer à leurs occupations. Le diable agit dans la nuit.
Quand vous passez dans les carrefours, et vous voyez des canaris et des œufs brisés, s’il y a un accident à ces différents carrefours, tous ceux qui y sont, mourront. Sans nul doute, l’imprécateur ou l’instigateur de tout cela n’est pas loin.
Qui peut être tenu pour responsable des nombreux décès liés aux accidents et autres événements tragiques ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que la mort n’est pas simple. On est en Afrique et les gens font des sacrifices humains. Il y a des gens qui déposent des canaris dans les carrefours ou d’autres qui manipulent les chauffeurs de véhicule.
J’ai un camarade qui est décédé dans un accident de circulation sur la route de Bassam suite à l’explosion de l’un des pneus. Il y avait dix-huit (18) personnes dans le minicar. Il était assis à l’avant du véhicule avec une dame et le chauffeur.
De nombreux morts ont été enregistrés. Cette dernière a lutté avec le chauffeur pour éviter le pire. Elle n’a eu que l’épaule fracturée. Mon camarade lui a eu des côtes cassées et l’un de ses poumons a été touché.
Je passais par-là et une intuition m’est venue. Je suis descendu de mon véhicule avec lequel je rentrais, je me suis rapproché et j’ai vu mon camarade qui gisait sur le macadam.
Alors qu’il venait de m’appeler il y avait quelques minutes pour me demander de lui offrir une bière. Je lui avais donc demander de m’attendre au maquis. Ce sont les sorciers qui provoquent les accidents. Ils sont tapis dans les carrefours, prêts à prendre l’âme et le sang de leurs victimes.
Une fois qu’ils les ont eus, ils les mettent dans un canari et une fois dans le monde des ténèbres, ils transforment ces sésames (âme et sang) en mouton pour le dévorer. Les accidents qui se produisent, ne le sont par hasard.
Autrefois, la thanatopraxie était pratiquée principalement par des personnes âgées. Quelle est aujourd’hui la tranche d’âge des professionnels exerçant ce métier dans les morgues ? »
Auparavant, ce métier était la chasse gardée des personnes âgées. Les jeunes avaient peur de toucher ou même de voir un cadavre. C’est maintenant que ces derniers ont pris l’habitude ou s’intéressent à ce métier. Car, n’oublions pas qu’il n’y a pas de sots de métier. (Rires)
Si vous entrez aujourd’hui dans une morgue, vous verrez que la majorité des travailleurs est jeune. La moyenne d’âge est de 19 ans. Moi, j’y ai commencé à cet âge-là. Au départ, ce travail était exercé par des immigrés venus la sous-région. Plusieurs d’entre eux sont morts suite à des négligence dans l’exercice de ce métier.
Parce qu’ils ne prenaient pas de précautions sanitaires telles que les vaccins et la protection contre les bactéries - usage des gants en latex. Aujourd’hui, nous faisons au total six (6) vaccins tous les ans dont les vaccins contre l’hépatite B.
Des candidats postulent avec le Master ou autres diplômes supérieurs. Mais quand on leur dit qu’ils doivent être porteurs, c’est-à-dire porter les cercueils, ils reculent et se mettent sur leurs gardes.
Ceux qui acceptent, ils commencent et après un mois seulement, ils disparaissent. Ils ne reviennent plus parce que le salaire n’est pas proportionnel au travail accompli. La plupart des postulants sont des pères de famille et ils ne touchent qu’une prime de 60.000FCFA, se moque-t-il.
Dans le cadre de la thanatopraxie, utilise-t-on du formol pour les défunts de confession musulmane ?
En principe, on ne leur injecte pas le formol. Sauf, quand le cadavre doit être transféré. Si cela n’est pas fait, la chaleur accéléré sa décomposition.
Une fois dans la localité indiquée, le formol est appliqué. Ainsi, le cadavre peut tenir un jour ou deux au plus. En somme, si vous entendez un musulman dire qu’il n’aime pas le formol, c’est une manière implique de dire qu’il souhaite, une fois passé de vie à trépas, être d’enseveli dans la localité où son décès aura lieu.
Il y a des gens qui s’entêtent à ne pas respecter la volonté du défunt de ne pas recevoir du formol. Si vous allez outre la volonté du défunt, son âme vous hantera toute votre vie.
Comment peut-on détecter la présence d’un cadavre dans un placard, au sens propre du terme ?
C’est par la présence des mouches domestiques (grosses mouches). Dès qu’il y a un cadavre caché dans une maison, les grosses mouches prennent possession des lieux.
Est-il arrivé que vous fassiez une distinction dans le traitement des cadavres en fonction de leur origine sociale ? Autrement dit, appliquez-vous une charte morale affirmant que tous les défunts sont égaux dans la mort ?
Chez nous, les cadavres sont tous logés à la même enseigne. À cet effet, nous avons un proverbe qui illustre bien cela : « Si tu es riche, et que ton argent n’a pas pu te sauver, ce n’est pas nous qui pourrons le faire. ». Tous les cadavres sont pareils. (Rires)
On n’enterre personne debout, on enterre tous les cadavres couchés. Tous les morts sont égaux.
Quelles dispositions prenez-vous pour le traitement des cadavres diagnostiqués atteints de maladies contagieuses, notamment du COVID-19 ? Existe-t-il un protocole spécifique établi par votre employeur à cet effet ?
Quand la maladie est contagieuse, les parents nous préviennent. S’ils ne le font pas, nous ne pouvons pas le deviner. Pareil pour les médecins. Il en a qui nous préviennent, mais pas tous.
Pour exemple, dans le cas d’un séropositif (personne atteinte du Vih/Sida), il y a des précautions à prendre. Nous avons des combinaisons de protection jetables que nous portons pour faire les soins. C’est idem pour les patients décédés du COVID-19.
Nous prenons des dispositions particulières lorsque nous récupérons le corps d'une personne décédée des suites de la pandémie. Si nous sommes trois porteurs en combinaison de protection, deux portent le cadavre et l’autre les pulvérise de produits désinfectants à l’aide d’un pulvérisateur à pression.
Moi, j’ai systématiquement fait tous les vaccins qui ont été proposés pour lutte contre le COVID-19. Que ce soit Pfizer, Astrazeneca et Johnson & Johnson. Tout ça me fatigue mais je suis obligé de faire à cause de l’injonction au travail et pour protéger ma famille. Au départ, j’ai ressenti les effets secondaires. J’ai eu la gale sous les aisselles et je n’arrivais pas à soulever les bras.
Vous arrive-t-il de souhaiter qu’il y ait de nombreux décès pour ne pas perdre votre emploi ?
Vous ne pouvez pas travailler dans un univers comme le nôtre et souhaiter la mort à autrui. Quand j’arrive au travail et qu’il n’a pas de nouveaux cadavres, je me réjouis. Je ne souhaite jamais la mort des gens. Je vous raconte un fait. Lorsque je travaillais au siège l’entreprise que m’emploie, j’ai vécu une histoire pareille. Je vous la raconte.
Un jour, nous nous prélassions dans les fauteuils parce qu’il n’y avait rien à faire, quand l’un des vigiles, se moquant de nous, dénonça cela.
Puis, on nous signale une urgence, c’est-à-dire qu’un cadavre d’une personne décédée venait d’arriver. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que c'était sa belle-sœur qui était décédée, et que son corps nous avait été envoyé. Dès qu'il a vu sa femme et ses beaux-parents, il s'est mis à pleurer comme une madeleine.
La mort, c’est Dieu qui prévoit. Plus les femmes accouchent, plus les gens meurent. C’est ce qu’on oublie… (Il fronce les sourcils et se pince la glabelle, l'air contrarié.)
Il se dit que vous, Thanatos, vendez les draps ou les serviettes ayant servi à recouvrir ou nettoyer les cadavres, à des commerçantes qui les découpent ensuite pour les revendre. Que répondez-vous à cela ?
Oui, c’est vrai ! (Rires). C’est notre ‘’gombo’’ (Ndlr : notre business). Pour éviter tout cela, notre entreprise utilise désormais les draps blancs.
Lorsqu’ils ont été utilisés, ces draps sont incinérés dans un lieu confidentiel à Abobo. Auparavant, on utilisait les draps de couleur et quand on les jetait, ces commerçantes les récupéraient.
On vous accuse aussi de faire du trafic d’organes humains. Que répondez-vous à cette accusation ?
On ne peut jamais prélever des organes ou même ouvrir un corps si ce n’est pendant une autopsie qui est une intervention au cours de laquelle on ouvre le corps pour des éventuelles vérifications.
Dans une autopsie, on ne vérifie que le circuit qui contient le tube digestif. Après, l’examen, le médecin légiste remet le tout dans un sac poubelle et il le dépose dans le corps et il le recoud. (Rires). Même si on veut vendre des organes humains, on ne peut pas vendre ceux d’un mort.
Avez-vous déjà procédé à des crémations ? Si oui, comment cela se déroule-t-il concrètement ?
En Côte d’Ivoire, pour le moment, on ne fait pas de crémation ou incinération d’un cadavre. C’est plutôt au Ghana que cela se fait. Il faut savoir que ce sont les Chinois qui font beaucoup la crémation.
Ils nous confient leurs morts et on les envoie au Ghana. Une fois la crémation effectuée, les cendres sont mises dans un bocal scellé et remises à la famille.
Cette opération coûte très cher, surtout que le corps est convoyé par avion accompagné d’un agent funèbre. Une fois sur place, ce dernier est logé dans un hôtel. Il rentre plus tard après la crémation.
Qu’en est-il des exhumations ?
Pour une exhumation, il y a des conditions à remplir notamment à la justice et à la préfecture, puis, les intéressés se rendent dans une morgue pour s’acquitter des droits d’exhumation.
Nos patrons font appel à cinq (5) employés, à qui ils paient des primes pour ce type de services. C’est de l’ordre de 90.000FCFA si nous effectuons un aller-retour, donc pour une journée ; soit 18 000FCFA par personne. Cette somme d’argent est partagée entre ces cinq personnes. C’est dérisoire mais bon… On casse la tombe par la devanture et par l’arrière.
Par contre si la tombe a un fort revêtement en béton, on perfore de l’arrière et on retire le cercueil. On laisse l’odeur se dissiper. Maintenant, lorsque le cercueil est pourri, on tire le linceul et on en récupère les os - ce qu’il en reste du défunt - qu’on remet à la famille.
Il y a des cercueils ne se dégradent pas tels que les cercueils en bois de teck ou en bois bété également appelé bois de mansonia. Ces cercueils fabriqués dans ces espèces de bois ne pourrissent pas dans la tombe.
Ils restent intacts. On est confrontés à des odeurs et bien d’autres désagréments. C’est la raison pour laquelle on se munit toujours de pulvérisateur à pression et des insecticides.
Il n’est pas rare de rencontre des rats et des reptiles (serpents) dans les tombes. Parce que les rats prennent les os pour confectionner des lits dans leurs trous.
Si la tombe n’est pas une véritable forteresse, en quarante-cinq (45) minutes, on peut finir l’exhumation. Mais si c’est un véritable fortin militaire, on n’y arrive à bout qu’après deux heures.
On ne souffre pas trop lorsqu’il s’agit de faire une exhumation dans les cimetières villageois, car les tombes ne sont pas trop fortifiées. On excave le tombeau par l’arrière et on en extrait le cercueil. C’est plus facile parce qu’il y a de l’espace pour travailler.
Néanmoins, en ville ou à Abidjan précisément, on est obligés de casser le haut de la tombe, enlever les carreaux et casser la dalle. Après l’exhumation, le spectacle n’est pas beau à voir.
Il ne reste que les os (crâne, les dents etc.), sans oublier que la chair devient de la cendre. Plus de chair, plus de cheveux… (Un rire éclatant lui échappe.)
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes Ivoiriens qui souhaiteraient embrasser la carrière d’aide-thanatopracteur ?
J’encourage les jeunes ivoiriens à pratiquer ce métier de thanatopraxie. Il n’y a pas d’emplois. Donc, ça peut être une porte de sortie. Les célibataires sans enfants sont les bienvenus parce qu’au début, ce ne sera pas facile. Ils commenceront comme journaliers avec comme prime 60.000FCFA. On leur demandera d’ouvrir un compte bancaire.
L’avantage qu’il y a à travailler dans notre entreprise est la couverture sociale : l’assurance vie et l’assurance maladie, sont couverte à 80% pour les manœuvres et 100% pour les cadres.
La carte d’assurance de cette entreprise passe à la PISAM. En plus, chaque année pour le réveillon, les enfants des agents reçoivent un bon d’achat de 25.000FCFA pour les cadeaux et par enfant.
Quel message souhaitez-vous adresser aux propriétaires de pompes funèbres ?
Je demande à nos responsables de se pencher sur les salaires des employés. Il faut qu’ils augmentent le salaire. Parce que le travail est fastidieux et pénible. On est obligés de faire avec parce qu’il n’y a pas mieux ailleurs. S’il y avait mieux ailleurs, on serait tous partis.
À notre époque, chaque métier nourrit son homme. Il faut être fier du métier que vous exercez. Même si vous êtes éboueur, il faut en être fier. Si vous embrassez un métier, il faut tenir jusqu’au bout.
Réalisée par Patrick KROU
Un thanatopracteur en pleine séance de préparation d’un corps dans une morgue africaine. (Image générée par intelligence artificielle.)
Bon à soir
1-Mme Simone Terrasson née Vicens est la mère de l’ex-première Dame Chantal Compaoré du Burkina Faso. Elle est décédée le 24 mai 2011 à Ouagadougou.
3- La mouche grise de la viande, aussi appelée « mouche à damier » ou « mouche grise » (Sarcophaga carnaria), est une espèce de grosses mouches communes de la famille des Sarcophagidae qui, en zone tempérée, entre dans les maisons pour pondre sur la viande. Dans la nature, elle pond sur les animaux morts dont ses asticots se nourrissent.
4- La gale est une maladie parasitaire de la peau due à un acarien, le sarcopte de la gale (Sarcoptes scabiei hominis). Le sarcopte, invisible à l'œil nu (moins d'un demi-millimètre), se nourrit de sang et ne survit que quelques jours loin de la peau.
Encadré 1
La mort leur appartient, mais qui pense à eux ?
Combien sont-ils ? Une cinquantaine ? Une centaine ? Ces travailleurs de l’ombre, ces petites gens qui prennent soin de nos défunts — et qui prendront soin de nous lorsque nous passerons de vie à trépas.
Rien ne permet de répondre objectivement à cette question. Car ils évoluent dans un milieu informel, où jugements et quolibets entretiennent un silence pesant, les reléguant au rang de marginaux : lésés, méprisés, ostracisés. Ce regard inquisiteur les pousse à se cacher, à vivre en autarcie, ce qui les empêche de se regrouper en associations pour revendiquer et défendre leurs droits.
Et pourtant, être laveur de cadavres, embaumeur ou encore croque-mort n’a rien de péjoratif ni de dévalorisant. C’est un métier comme un autre. Un métier éprouvant, exigeant, essentiel. Pour cela, ses acteurs mériteraient toute la reconnaissance et la gratitude dues à une profession aussi pénible que méconnue.
En France, le salaire d’un thanatopracteur débutant avoisine le SMIC, soit environ 1 052 000 FCFA (1 603,78 euros) par mois. Zack, lui, nous révèle que le salaire d’un aide-thanatopracteur exerçant en Côte d’Ivoire est de 105 000 FCFA. Un écart vertigineux.
Et bien que ces professionnels de l’industrie de la mort veuillent faire croire qu’ils sont des durs à cuire, ils ne sont en réalité que des géants aux pieds d’argile.
Comme tous ceux qui exercent un métier à forte pénibilité, ces travailleurs funéraires ont besoin d’aide — notamment d’un accompagnement psychologique — pour tenir, pour se préserver, pour ne pas sombrer sous le poids de la précarité et l’invisibilisation.
P.K
Encadré 2
Thanatopracteurs : ces professionnels oubliés face à la mort et à la détresse psychologique
Selon Boungouendji Seventh, psychologue clinicien gabonais, les thanatopracteurs sont exposés à des contraintes psychologiques majeures et souvent négligées. Pour les débutants, l’angoisse de la mort peut être particulièrement forte, tandis que chez les plus expérimentés, une banalisation extrême du décès peut s’installer.
« Dans les deux cas, ce sont des mécanismes de défense pour supporter l’insupportable », explique-t-il. Mais sans accompagnement adéquat, ces mécanismes peuvent entraîner, à long terme, de graves déséquilibres psychiques.
Les professionnels du funéraire peuvent ainsi voir ressurgir des traumatismes anciens, notamment en cas de deuils non résolus. Ils sont aussi plus exposés aux troubles de stress post-traumatique, à l’anxiété chronique, voire à des états dépressifs sévères.
Les femmes, note le clinicien, y sont souvent plus vulnérables, en raison d’une plus grande sensibilité émotionnelle, ce qui les rend davantage sujettes à certaines formes de psychopathologie.
À force d’être confrontés quotidiennement à la mort, certains thanatopracteurs finissent par la percevoir comme une routine. « Pour eux, la mort n’est plus une rupture, mais une simple réalité du quotidien.
Cela peut, selon les cas, faciliter ou freiner le processus de deuil », poursuit-il. Cette forme de désensibilisation est une stratégie d’adaptation, mais elle peut avoir des effets pervers : perte d’empathie, indifférence face à la souffrance d’autrui, voire froideur émotionnelle face à la mort d’un proche.
Le plus inquiétant, selon Boungouendji, est l’absence de dispositifs de soutien psychologique adaptés à ces métiers. « Chacun affronte ses troubles comme il peut, avec les moyens du bord.
Il n’y a ni cellule d’écoute, ni structure de soutien dédiée », déplore-t-il. Il observe aussi l’usage de mécanismes de compensation dangereux : consommation excessive de tabac, d’alcool, voire de drogues dures. Ces comportements sont des tentatives
— souvent inconscientes
— pour atténuer le stress, la douleur émotionnelle ou l’angoisse liée à la profession.
« Être en contact permanent avec des corps sans vie est une épreuve psychologique. Cela peut entraîner une perte de repères émotionnels. Certains deviennent insensibles, d’autres sombrent dans des états de panique, d’hallucinations ou de cauchemars récurrents », alerte le psychologue.
En Afrique, ces problématiques restent largement ignorées. Boungouendji déplore que les thanatopracteurs soient marginalisés, en raison de leur lien direct avec la mort. Leur métier suscite malaise et rejet, même au sein des structures de santé. Pire encore, beaucoup d’entre eux n’osent pas consulter, par peur d’être perçus comme faibles.
Pour y remédier, il propose plusieurs pistes : créer des cellules de soutien psychologique dans les lieux d’exercice, organiser des groupes de parole, offrir des consultations régulières avec psychologues et psychiatres, et renforcer la formation psychologique des professionnels. « Il est urgent de reconnaître la charge mentale de ces métiers et d’y répondre par des dispositifs concrets », conclut-il.
P.K
Le cimetière de Williamsville, site emblématique d'Abidjan, s'étend sur une superficie de 48 hectares et compte 44 carrés d'inhumation. Son histoire est ancrée dans les traditions locales, puisqu'il était initialement une propriété villageoise des Ébriés d'Abidjan-Adjamé. Cédé au District Autonome d'Abidjan, il a été conçu comme un cimetière moderne, accueillant notamment les corps exhumés de l'ancien cimetière Renault, transformé en gare routière. Son nom, "Williamsville", vient simplement de sa localisation dans le quartier éponyme, au sein de la commune d'Adjamé.
Inauguré le 1er décembre 1969, l'événement a rassemblé plusieurs personnalités importantes de l'époque, dont le maire Antoine Konan Kanga, Attoubré Joseph, adjoint au maire, et Bah Ibrahim, conservateur des cimetières.
Concernant le nombre d'inhumations depuis 1969, un projet de recensement lancé en 2009 a malheureusement été entravé par des actes de vandalisme et de pillage durant la crise post-électorale, entraînant la perte de nombreux registres et archives. Seules les données relatives aux inhumations de la période 2011 à 2019 sont actuellement disponibles.
Les conditions d'inhumation au cimetière de Williamsville exigent la présentation d'une quittance de 99 ans, justifiant l'achat d'une concession, ainsi que d'un permis d'inhumer délivré par la mairie de la commune du décès, conformément à la législation funéraire.
Fermé au grand public depuis le samedi 8 juin 2019, le cimetière verra sa réouverture devenir une priorité pour le District autonome d'Abidjan.
Elle dépendra de la réalisation de plusieurs projets majeurs : des travaux d'extension après le déguerpissement des familles installées anarchiquement, et la récupération des concessions échues et non renouvelées par une exhumation collective. Un recensement des tombes échues est d'ailleurs en cours.
P.K avec la Direction des Affaires juridiques et des Relations internationales du District Autonome d’Abidjan.
