Dr Okou Jean-Marie, médecin militaire depuis HMA : « Une amputation, ce n'est pas lui seul qu'on ampute : c'est toute la famille »
Dr Okou Jean-Marie, médecin militaire depuis HMA : « Une amputation, ce n'est pas lui seul qu'on ampute : c'est toute la famille »
Divorces, isolement, perte de revenus, effritement de l'estime de soi… Le Dr Okou Jean-Marie dresse un tableau sans concession des ravages silencieux de l'amputation. Et plaide pour que la Côte d'Ivoire se dote enfin de psychologues militaires. (Suite et fin).
Pour le Dr Okou, perdre une jambe au combat, c'est survivre deux fois à la guerre et à l'après.
Infodirecte.net : Vous avez donc le sentiment de ne pas pouvoir tenir toutes vos promesses ?
Dr Okou : Exactement. J'ai parfois le sentiment de les trahir — parce que je leur ai promis un suivi, un accompagnement.
Je leur ai dit : quand on aura fini de vous amputer, je serai là, je vous accompagnerai. Aujourd'hui, je ne peux pas toujours tenir cette promesse seul.
Infodirecte.net : Vous dites que vous vous sentez seul dans ce suivi. Est-ce que cela vous pèse personnellement ?
Dr Okou : Quand on a terminé, je suis tellement submergé que je n'ai pas le temps d'assurer le suivi comme je le voudrais.
Pourtant, si on mettait en place une vraie organisation, on pourrait donner à ces personnes un second souffle, une nouvelle vie. Même après une amputation, avec un bon accompagnement, on peut en faire des personnes résilientes.
J'ai moi-même suivi sept soldats que j'ai amenés à reprendre des cours — même en ligne — et à apprendre un nouveau métier. Beaucoup sont devenus militaires non par vocation, mais par circonstance. Certains me disaient : moi, je voulais écrire un livre. D'autres : je voulais faire du commerce en ligne. Il y a tellement de choses qu'on peut encore faire.
Infodirecte.net : Quelle structure faudrait-il mettre en place concrètement ?
Dr Okou : Il faut une cellule avec des psychologues et des assistants sociaux qui assurent un suivi coordonné. Vous verriez le taux de réussite.
Et au-delà des militaires
— car je parle surtout d'eux parce que c'est mon cadre de travail
— l'hôpital militaire reçoit 75 % de patients civils. On ampute autant les uns que les autres. Mais dans le cadre de ma thèse, je me suis concentré sur les militaires en raison de leur statut particulier.
Infodirecte.net : En quoi leur statut de militaire change-t-il leur vécu de l'amputation ?
Dr Okou : Les militaires ont le sentiment que l'armée leur doit quelque chose. Et ils ont raison. Ils sont partis en mission, ils ont risqué leur vie, ils ont perdu un membre — et après, rien. On les a soignés, on a payé les médicaments, soit. Mais quand leur femme les quitte, qui est là ? Quand leurs enfants ne les respectent plus, parce qu'ils sont désormais assis à la maison tous les jours, dépendants de leur famille, incapables de faire ce qu'ils faisaient auparavant — qui est là ?
Ils perdent l'estime d'eux-mêmes. Ils se disent : je suis fini. Mais qui leur a dit ça ?
Infodirecte : Vous parlez de la vie familiale. Concrètement, qu'est-ce que l'amputation change dans le foyer ?
Dr Okou : Les divorces sont nombreux. Au niveau sexuel, quelqu'un qui a été amputé perd confiance en lui. Même déshabillé devant sa partenaire, il se demande : est-ce que je suis encore un homme ? Pour les diabétiques, c'est encore plus difficile, car le diabète entraîne déjà des troubles érectiles.
Donc non seulement il y a un problème avant l'amputation, mais après, le patient ne travaille plus, il n'est plus l'homme qu'il était, et il a des difficultés à satisfaire sexuellement sa femme.
Et quand la femme part — ou même quand elle reste mais que la distance s'installe — c'est une souffrance supplémentaire qui s'ajoute.
J'ai eu un patient de 48 ans, dont la femme en avait 27. Après l'amputation, elle commençait à rentrer de plus en plus tard, à passer des nuits dehors. Il savait. Il en a souffert en silence, il a arrêté de prendre ses médicaments, son insuline. Il s'est laissé mourir.
Au début, je le réconfortais quand il m'appelait. Mais j'étais débordé, je ne pouvais plus répondre à tous ses appels. Quelques semaines plus tard, j'ai appris son décès.
Infodirecte.net : Les difficultés se limitent-elles à la sphère intime et familiale ?
Dr Okou : Non, elles touchent tous les domaines de la vie. Au niveau économique : si vous ne vivez que de votre salaire et que l'amputation vous empêche d'exercer votre métier, vous perdez tout revenu. Même un commerçant ne peut plus aller chercher ses marchandises comme avant. Les difficultés sont économiques, sociales, sexuelles, familiales — à tous les niveaux.
Nos travaux l'ont clairement établi : l'amputation a un impact psychologique, économique, sexuel, familial. À tous les niveaux de la vie de l'individu, il y a un impact négatif.
Infodirecte : Avec toute cette expérience accumulée, combien de personnes avez-vous amputées ?
On ne peut pas compter, et d'ailleurs on ne cherche pas à compter. Moi, je vois plutôt combien de personnes nous avons sauvées, parce que j'estime que chaque amputation est une vie que je sauve. La majorité de ces personnes, si on ne les ampute pas, elles meurent.
Infodirecte : Mais comment vivez-vous le fait de pratiquer ces actes au quotidien, sur le plan personnel ?
Dr Okou : Une fois qu'on a sauvé quelqu'un de la mort, il faut lui donner goût à la vie. Si on ne réussit pas à en faire des gens qui retrouvent un minimum de stabilité, ça ne servira à rien. Et c'est cela mon combat : l'aspect psychologique est primordial. Quand tu es amputé, c'est le corps qui l'est, mais nos enquêtes montrent que c'est bien plus le côté psychologique qui prime — plus de 52 % des plaintes exprimées par les amputés relèvent du mental. Alors que dans notre travail de tous les jours, c'est le corps qu'on soigne : la plaie, les cicatrices. Ce n'est pas ça l'essentiel, c'est le mental.
Infodirecte : Qu'est-ce qui vous pèse le plus dans la prise en charge actuelle des amputés ?
Dr Okou : Ce qui me pèse, c'est que si tu ne peux pas travailler, si tu ne peux pas marcher comme avant, et qu'il n'existe aucune institution créée pour t'aider, on est dans une situation vraiment ingrate. Ce n'est pourtant pas compliqué : il suffit de faire attention, de se mettre un peu à la place de ces personnes. Je ne trouve pas normal qu'un problème aussi grave ne fasse l'objet d'aucun débat public.
Infodirecte : Avez-vous un exemple concret du type de dispositif qui manque ?
Dr Okou : Regardez simplement la question des prothèses dans l'armée : pour ceux qui perdent une jambe, il devrait exister un espace dédié au sein de l'armée ivoirienne.
Dans d'autres pays, les blessés de guerre et les handicapés militaires sont suivis dans des cellules spécialisées. C'est l'un de mes projets : créer une sorte d'ONG qui regroupe ces personnes, leur offre des temps de parole, les aide à se reconvertir, à trouver d'autres activités malgré leur handicap.
C'est un grand manque à gagner pour l'économie ivoirienne, car ces personnes peuvent encore servir — mais parce qu'on n'a pas réussi à leur faire prendre conscience qu'elles ont encore de la valeur, on les laisse dépérir.
Infodirecte.net : Que dites-vous aux personnes à qui on a proposé une amputation mais qui refusent d'y faire face ?
Dr Okou : Ce que je leur dis, c'est que l'amputation n'est pas une fin de vie. Pour certains patients que j'ai suivis, l'amputation, au lieu d'être une fin, a été une opportunité. Quand une maladie vous ronge depuis des années et qu'on propose une amputation pour vous soulager, refuser ne fait qu'aggraver les choses. Il est prouvé que si l'amputation intervient au niveau du tibia, c'est bien plus bénéfique que de devoir l'effectuer au niveau du fémur, car fonctionner après une amputation fémorale est bien plus difficile. Donc, quand tous les médecins, après examens complets, décident que c'est la meilleure option, il vaut mieux y aller tôt : on préserve l'espérance de vie et on bénéficie d'un meilleur appareillage.
Infodirecte.net : Et qu'est-ce qui manque encore en Côte d'Ivoire pour compléter ce suivi médical ?
Dr Okou : La seule chose qui manque vraiment, c'est l'accompagnement psychologique personnalisé. Les gens pensent que c'est juste remonter le moral, dire des mots d'encouragement — non, c'est un travail bien plus technique.
Cet accompagnement tient compte de l'individu dans toute sa globalité : son âge, son niveau scolaire, sa situation matrimoniale, ses ressources financières, son logement, sa formation de base. À partir de ces éléments, on construit un processus d'accompagnement sur mesure.
Dr Okou Jean-Marie ausculte un patient dans la salle de consultation de l'Hôpital militaire d'Abidjan (HMA) : derrière les soins physiques, le vide du suivi psychologique.
Infodirecte.net : Pouvez-vous nous donner un exemple de réussite qui illustre votre démarche ?
Dr Okou : J'ai un jeune dont le cas est vraiment l'une de mes fiertés, si je puis le dire. Il a eu un accident de moto : un bus lui a roulé dessus et lui a broyé la jambe. Quand il est arrivé, on ne pouvait rien faire d'autre — on l'a amputé. Mais je l'ai suivi. Il a pleuré pendant près de deux mois.
Je suis allé chez lui, je l'ai pris en charge personnellement, j'ai fait son test de personnalité, j'ai identifié son domaine de compétence — il avait un profil de commercial. Aujourd'hui, il voyage à Dubaï, il fait du commerce de pneus en gros, et il m'a dit : « Docteur, je remercie Dieu pour cette jambe perdue. »
Infodirecte.net : Comment expliquez-vous une telle transformation ?
Dr Okou : Parce qu'avant l'accident, c'était une vie désordonnée — il buvait, il était dans les excès. Après ça, il s'est marié, il a fondé une famille. L'événement malheureux l'a ramené à une forme de conscience qu'il n'avait jamais envisagée. Et je pense que tout le monde peut faire cela.
La résilience, c'est justement cette capacité à trouver, malgré ce qui est censé vous anéantir, les ressources intérieures pour rebondir, se reconvertir, et parfois même aller plus loin qu'avant.
Infodirecte : Et concrètement, qu'est-ce qui pourrait changer les choses à grande échelle ?
Dr Okou : La volonté, d'abord. J'ai toujours dit que ce n'est pas une question d'argent. Beaucoup de ces personnes amputées veulent s'en sortir. Quand on les prépare bien et qu'on leur dit qu'une prothèse leur permettra de courir
— j'ai des exemples comme Oscar Pistorius, l'athlète sud-africain qui concourt avec des lames de carbone — ça change tout. La science avance : les prothèses sont de plus en plus légères, de plus en plus adaptées. Mais il faut aussi créer un environnement favorable, des débouchés entrepreneuriaux.
La fabrication locale de prothèses légères, c'est un domaine dans lequel on peut gagner de l'argent sans pour autant profiter du malheur des autres — c'est répondre à un vrai besoin. Et l'armée, en particulier, aurait tout intérêt à investir dans ce secteur.
Infodirecte.net : Vous suivez actuellement des militaires amputés. Qu'est-ce que cela vous inspire sur leur prise en charge institutionnelle ?
Dr Okou : Je pense à un jeune militaire que je suis actuellement : il a 22 ans, il est allé sur le front, il est tombé dans un trou, la jambe a été broyée — on n'a pas pu la sauver, on a dû l'amputer. Ce jeune homme a 22 ans. Est-ce qu'on le met à la retraite ?
Est-ce qu'on le fait partir de l'armée ? Ou ne peut-on pas lui trouver une reconversion pour qu'il reste militaire ? On voit bien des militaires qui exercent dans des bureaux, des secrétariats. Il y a tellement de domaines possibles.
Je ne veux pas qu'on voie ces personnes amputées comme des handicapés à vie, incapables d'être utiles. J'estime que c'est une population qui peut encore contribuer. Il vaut mieux leur donner quelque chose à faire pour qu'ils se sentent importants, plutôt que de les laisser à l'abandon.
Parce qu'une fois abandonnés, privés de confiance en eux, ils ne peuvent plus croire qu'ils peuvent continuer à vivre. Et cela impacte non seulement eux, mais leurs familles, leurs enfants
— car ces personnes sont souvent le pilier du foyer. Une amputation, ce n'est pas lui seul qu'on ampute : c'est toute la famille qu'on ampute.
Infodirecte : Et si on réussit à les accompagner, qu'est-ce que cela change concrètement ?
Dr Okou : Si on réussit à leur redonner espoir, à leur faire trouver un autre sens à leur vie — une nouvelle formation, peu importe — ce ne sont pas eux seuls qu'on sauve : c'est toute la famille qu'on sauve.
Infodirecte : Quel est votre souhait pour ces personnes ?
Dr Okou : Mon souhait, c'est de créer une ONG qui s'occupe de toutes ces personnes — pas seulement sur le plan physique, mais qui les accompagne dans leur globalité. Aujourd'hui, on a des universités, des étudiants qui sortent avec des masters. On peut les mobiliser pour accompagner ces personnes. On peut créer une cellule, rassembler des ONG qui souhaitent faire des dons, permettre à ces personnes de communiquer entre elles, de partager leurs expériences.
Infodirecte.net : Avez-vous des exemples de militaires qui ont réussi cette réinsertion ?
Dr Okou : Oui, j'en ai plusieurs dans mon équipe. Il y a notamment un homme amputé depuis 15 ans — pendant la crise postélectorale — qui marche avec une prothèse.
Quand on le voit, on ne se douterait pas de ce qu'il a traversé. Il m'a dit : « Major, je suis content. » Sa femme était partie après l'amputation, mais il s'est remarié, il a des enfants, il tient un petit commerce de transfert d'unités.
Il est encore militaire. Et aujourd'hui, il est venu me voir pour me dire qu'il voulait devenir infirmier — il suit une formation pour pouvoir soigner à son tour ceux qui arrivent.
Voilà quelqu'un qui veut soigner. Si je réussis à l'aider à accomplir ce rêve, il sera utile — parce qu'il soignera les autres. Et pour avoir atteint ce point, il y a eu un travail accompli : on lui a fait comprendre que la vie continue.
Infodirecte.net : Quels sont vos messages à l'égard des autorités ?
Dr Okou : Mon message, c'est de faire comprendre que la psychologie est aujourd'hui négligée. On ne peut pas construire une armée sans une cellule chargée du moral des troupes. Un vrai militaire, c'est quelqu'un qui a le moral.
Un chef militaire, c'est quelqu'un qui possède des notions de psychologie pour savoir comment diriger ses hommes. Je sais qu'ils en apprennent dans leur formation, mais je souhaite qu'ils associent davantage la psychologie à leur pratique — notamment pour les debriefings au retour du front.
Infodirecte.net : Concrètement, que proposez-vous pour y remédier ?
Dr Okou : On a des psychiatres, certes, mais cela ne suffit pas. Je voudrais qu'on intègre chaque année des psychologues formés — on a de nombreux étudiants en doctorat qu'on pourrait mobiliser. Comment fonctionne le modèle du psychologue militaire ailleurs dans le monde ?
C'est de cela qu'il faudrait s'inspirer. Je souhaite que notre armée dispose d'une cellule psychologique : pour remonter le moral des troupes, pour appuyer les psychiatres, et pour accompagner les traumatismes invalidants — qui sont mon cheval de bataille.
C'est essentiel ! Il faut que nos hôpitaux disposent de psychologues pour accompagner les grands malades — ceux atteints de maladies rénales, de séropositivité, de cancers.
Un patient atteint d'un cancer de la prostate en phase avancée a besoin d'un appui psychologique. L'accompagnement des personnes en fin de vie aussi.
En tout cas, mon rêve, c'est que l'armée ivoirienne se dote de psychologues militaires. Je suis en fin de carrière. Si cela se réalise, ce serait pour moi la plus belle des récompenses.
Réalisée par Patrick KROU
Sergent Diané Ousmane — UCSA, 5e compagnie, Akouédo : Blessé pour la nation, oublié par elle
« Je suis militaire. Mon rôle, c'est de défendre la nation
— au front, s'il le faut. C'est exactement ce que j'ai fait lors de la crise postélectorale de 2010 en Côte d'Ivoire. Et c'est là que ma vie a basculé.
J'ai essuyé des tirs de kalachnikov. Des blessures par balles. Hospitalisé à l'Hôpital Sud d'Abobo, j'ai été amputé le 11 avril 2011. Depuis ce jour, j'avance avec une prothèse
— ma quatrième aujourd'hui. La première m'a été offerte par l'ONG Vivre Debout, domiciliée au CHU de Yopougon. Les suivantes, je me suis débrouillé seul pour les financer.
Après mon amputation, je n'ai reçu aucun suivi psychologique. C'est d'ailleurs ce qui m'a poussé vers la psychologie
— parce que je sais que je ne suis pas le seul dans ce cas. Nous sommes nombreux.
Nous avons été reversés dans l'armée
— et pour cela, Dieu merci. Nous percevons nos salaires. Mais concrètement, vu nos handicaps, nous sommes assignés à domicile. On nous appelle les ‘’grands malades’’.
Ce terme me pose problème : certains d'entre nous sont guéris aujourd'hui, mais cette étiquette continue de nous coller à la peau, nous stigmatisant, nous réduisant à des personnes impotentes et invalides. Je plaide pour que ce terme péjoratif soit retiré de nos langages officiels.
Nous avons été amputés au service de l'armée ivoirienne. Et aujourd'hui, nous nous tournons les pouces. Ce n'est pas acceptable. Nous demandons à l'État de nous prendre en compte, de nous offrir un suivi psychologique digne de ce nom, et de réfléchir sérieusement à notre reconversion professionnelle. Personnellement, je veux travailler dans le domaine médical — et l'armée peut m'y aider.
À mes frères handicapés, je veux dire ceci : le handicap n'est pas une fatalité. Il est à la fois physique et mental. Si vous avez le corps pour avancer, levez-vous et mettez-vous au travail. Pour ma part, je n'ai pas cessé de me battre
— et je ne m'arrêterai pas ».
Le sergent Diané Ousmane et le Dr Okou Jean-Marie, après une consultation à l'Hôpital militaire d'Abidjan (HMA).
Propos recueillis par Patrick KROU
