Conditionnement neutre du tabac : promesse tenue ou capitulation ?

Conditionnement neutre du tabac : promesse tenue ou capitulation ?

13/05/2026 - 17:56
Conditionnement neutre du tabac : promesse tenue ou capitulation ?
Conditionnement neutre du tabac : promesse tenue ou capitulation ?

En Côte d'Ivoire, une loi existe. Un arrêté a été signé. Des délais ont été accordés, puis reconduits. Et pourtant, sur les comptoirs des kiosques d'Abidjan à Bouna, de Man à Gagnoa, les paquets de cigarettes arborent toujours leurs couleurs séductrices, leurs logos accrocheurs, leurs slogans pensés pour conquérir les plus jeunes.

Le conditionnement neutre - ce paquet olive terne aux images sanitaires chocs - est encore une promesse que la Côte d'Ivoire n'a pas tenue. Enquête au cœur d'une réforme otage des lobbies, d'un marché informel insaisissable et d'une jeunesse que l'on continue de recruter, malgré soi.

Dans les rues ou dans les kiosques en Côte d’Ivoire, les paquets de cigarettes arborent encore fièrement leurs habits mortels, séduisant toujours par leurs couleurs vives.

Les kiosquiers : une chaîne de distribution qui ignore la loi

 

Ce matin-là, A. Siméon ouvre à 6h15 son kiosque de quatre mètres carrés au Plateau, non loin de la Cité administrative à Abidjan. Point de vente agréé Marlboro depuis 2021, il sert ses premiers clients avant même que la ville ne s'éveille. Cinq ans de commerce de cigarettes, et jamais le moindre contrôle policier.

Jamais la moindre sanction. « En cinq ans d'activité, je n'ai jamais subi de contrôle policier ni de sanction », affirme-t-il. 

Pourtant, Siméon a une perception aiguë de son marché. Il observe une segmentation inattendue : les paquets rouges aux couleurs vives sont davantage achetés par les expatriés occidentaux, tandis que les paquets blancs - qu'il reconnaît « visuellement » sans en connaître le cadre légal - sont préférés par les jeunes Ivoiriens de 18 à 25 ans.

Cela dit, il déplore que la hausse de 50 % du prix du paquet - de 1 000 à 1 500 FCFA - ait fait chuter ses ventes auprès des jeunes, moins solvables que les travailleurs adultes.

À Gagnoa, T. Malick tient un kiosque à café aux abords immédiats du Centre hospitalier régional. Ses clients ? Des fumeurs de tous âges.

Et parmi eux, des policiers, des gendarmes, des hommes en uniforme. Jamais inquiété. À Man, Marilin D., 34 ans, vendeur depuis 2020, tombe des nues quand on lui décrit l'arrêté ministériel sur le conditionnement neutre des paquets de cigarettes. 

« C'est la première fois même que j'entends parler de paquets neutres. Les fournisseurs ne nous ont jamais apporté autre chose, donc on continue comme ça », se justifie-t-il.

La scène qui suit résume à elle seule l'abîme entre la norme et la réalité : le temps d'expliquer la réforme à Marilin, un jeune client s'approche du comptoir et demande du feu. L'homme allume sa cigarette sans un mot.

À Bouna, Kambou Alain, kiosquier depuis dix ans, réagit avec la même stupeur. À Bouaké, San Pedro, Séguéla, Sinématiali, Korhogo, Odienné, Boundiali - partout le même verdict : aucun kiosquier interrogé n'a été informé de l'existence de la réglementation. Les grossistes et leurs livreurs non plus. La chaîne de distribution tout entière a été laissée hors de la réforme.

 

 

La société civile tire la sonnette d'alarme

Le Dr Boli Francis, président de l'ONG ESTAB (École Sans Tabac) et secrétaire exécutif du ROCTA-CI, dénonce le blocage de l'application du conditionnement neutre en Côte d'Ivoire.

Tall Lassina, coordonnateur général de l'ONG CLUCOD (Comité Club Unesco Universitaire pour la lutte contre la drogue et les autres pandémies) et président du Réseau des ONG actives pour le contrôle du tabac en Côte d'Ivoire (ROCTA-CI), ne mâche pas ses mots. Pour lui, le conditionnement neutre est otage d'un processus législatif délibérément ralenti.

Entamé dès la ratification de la Convention-cadre de l'OMS en 2010 et formalisé par la loi de 2019, le processus accuse plusieurs années de retard. L'échéance du 30 août 2025 n'a pas été respectée. Aucune nouvelle date officielle n'a été communiquée. « Ce qui nous préoccupe, c'est que les vendeurs ne sont même pas informés de l'existence des textes réglementaires. Tant qu'une date claire n'est pas fixée, toute action de sensibilisation auprès des populations reste vaine », geint-il.

Il dénonce par ailleurs la marginalisation de la société civile dans le processus : officiellement membre du comité de validation des maquettes, celle-ci a été écartée à la suite d'un recours hiérarchique introduit par les industriels du tabac. En clair : l'industrie a réussi à expulser ses propres contradicteurs de la table des négociations.

Le Dr Boli Francis, président de l'ONG ESTAB (École Sans Tabac) et secrétaire général du ROCTA-CI, complète ce tableau à charge. Il rappelle que l'emballage actuel fonctionne comme un vecteur publicitaire ciblant en priorité la jeunesse. Des slogans tels que « Bienvenue dans le club » ou « Affirme ton style », ornés d'images valorisantes, constituent autant d'hameçons marketing. Le conditionnement neutre - images choquantes couvrant 70 % de la surface, suppression des logos et des couleurs - vise précisément à inverser cette logique. « Selon l'industrie du tabac, elle n'a pas été suffisamment consultée et manque de capacités techniques. Mais il s'agit surtout de stratégies de retardement déjà observées dans d'autres pays », révèle-t-il.

En 2025, une réunion a acté le principe d'application. Deux échéances concurrentes ont émergé : mars 2026 proposé par l'État de Côte d'Ivoire, août 2026 revendiqué par l'industrie. La date finale demeure suspendue dans les airs. En cas de nouveau manquement, des sanctions sont prévues : confiscation des produits, suspension de la vente, poursuites judiciaires. Les ONG se posent en sentinelles : surveillance du marché, documentation des infractions, conférences de presse, plaidoyer et recours judiciaires si nécessaire.

Fait révélateur : les seize marques de cigarettes présentes sur le marché ivoirien ont leurs emballages fabriqués par la société 3I, logée dans la Zone industrielle de Yopougon. Un seul fabricant d'emballages pour contrôler toute la chaîne.

 

L'État entre bonne volonté et ingérence industrielle

Le Dr Ernest Zotoua, Directeur coordonnateur du PNLTA, affirme que la Côte d'Ivoire avance résolument vers l'application du conditionnement neutre : maquettes validées, images sanitaires définies et système de rotation des visuels prévus, malgré les manœuvres dilatoires des industriels du tabac

Dr Ernest Zotoua, Directeur coordonnateur du Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l'Alcoolisme, la Toxicomanie et les autres Addictions (PNLTA), tient à dissiper tout scepticisme : la Côte d'Ivoire n'est pas en retard par mauvaise volonté. « Les maquettes sont validées pour la plupart des industries et les paquets neutres seront bientôt sur le marché », rassure-t-il.

Sur les 180 pays ayant ratifié la Convention-cadre de l'OMS, il se réjouit de présenter la Côte d'Ivoire comme un « bon élève » : les textes ont été pris, les images sanitaires définies, les dimensions des emballages fixées, un système de rotation des visuels tous les six mois prévu pour éviter la banalisation et la documentation remise aux industriels. De nouvelles mesures sont également en préparation : traçabilité des produits vérifiable par téléphone, interdiction de la vente à la tige, obligation d'apposer des avertissements sur tous les niveaux d'emballage.

Mais les industriels jouent la montre. Ils invoquent des contraintes techniques liées aux machines de production - des arguments balayés par Dr Zotoua, qui rappelle que ces mêmes normes sont déjà appliquées en Australie et en France. « Ils contestent ou retardent les décisions, même lorsqu'elles sont prises dans l'intérêt de la population. Leur objectif principal reste financier », affirme le Directeur coordonnateur du PNLTA.

Un délai supplémentaire a été accordé, avec un objectif fixé à 2027 pour l'application complète. En parallèle, la répression se déploie sur un autre front : la chicha. Après des années de sensibilisation, les autorités sont désormais en phase coercitive - confiscation du matériel, convocations, destruction définitive des appareils saisis. Ces actions commencent, à en croire le Directeur coordonnateur, à produire des résultats mesurables.

Le PNLTA, loin de rester inerte, a conduit 124 missions de contrôle en trois ans, inspectant 11 244 lieux et dressant 30 procès-verbaux dans une logique pédagogique, avec menace de fermeture en cas de récidive.

 

Le regard des sciences : qui crée le fumeur ivoirien ?

 

Le Dr Tia Félicien Yomi, bio-anthropologue et spécialiste des addictions au PNLTA, situe la Côte d'Ivoire dans « une phase stratégique » : celle du passage d'un engagement politique affirmé à une mise en œuvre opérationnelle.

Le Maître Assistant à l’Université Félix Houphouet Boigny d’Abidjan indique qu’une étude conduite en 2024 par le PNLTA auprès de 3 998 élèves répartis dans 50 établissements à travers tout le territoire livre un portrait édifiant du tabagisme juvénile. 11,6% des élèves consomment actuellement du tabac. 

La prévalence est plus marquée chez les garçons (14,3 %) que chez les filles (8,9 %). Parmi les garçons consommateurs, 37,7 % fument entre deux et cinq cigarettes par jour, et 9,4 % dépassent les six cigarettes quotidiennes. (Voir l’histogramme – histogramme généré par l’I.A)

Selon Dr Tia Félicien Yomi, ces chiffres placent la Côte d'Ivoire dans la moyenne régionale africaine - Nigeria : 10 % chez les garçons, 5,2 % chez les filles ; Afrique du Sud : 11,7 % chez les garçons, 5,3 % chez les filles - mais ils ne sont pas pour autant rassurants. La tendance à la diversification des produits (vapotage, chicha) et à l'abaissement de l'âge d'initiation rend la situation structurellement préoccupante.

Dr Nour Bakayoko, psychologue et psychothérapeute, lui, observe dans sa pratique à Abidjan, Bouaké, Lakota et Yamoussoukro un rajeunissement du profil des fumeurs. L'initiation débute désormais entre 12 et 13 ans, dans un contexte de groupe - sorties, loisirs partagés.

La chicha, perçue comme valorisante et dissociée des dangers du tabac classique, séduit particulièrement. « Au-delà de vendre, l'industrie propose une identité sociale valorisée par la consommation du tabac. C'est très problématique », révèle le responsable du Cabinet de Psychologie ‘’PsyTrotter’’ situé dans le quartier d’Abatta, à Abidjan. 

Le paquet, explique-t-il, agit comme un « support d'identification » : il permet à l'adolescent de se projeter dans une image - maturité, style, appartenance - avant même que la dépendance physique ne s'installe. Le conditionnement neutre casse ce mécanisme en supprimant les éléments de désirabilité. « Il casse le rythme et rompt le lien entre le produit et l'image valorisante. Il change la première impression et limite l'engagement psychologique de départ », explique ce psychologue conseiller en insertion professionnelle à l’Agence Emploi Jeunes.

Les études menées en France et en Australie confortent cet optimisme : baisse de 10 à 15 % de l'expérimentation chez les 12-17 ans après l'introduction du paquet neutre. Mais Dr Bakayoko reste lucide sur les limites d'une mesure isolée : elle ne peut fonctionner qu'en combinaison avec la régulation des influenceurs sur les réseaux, des programmes scolaires d'éducation émotionnelle, et un accès à l'accompagnement psychologique - lequel n'existe pas encore pour les jeunes Ivoiriens dans les structures dédiées.

Son confrère, le Dr Edoua Kassi Edoua, psychologue cognitiviste au service d'Hygiène Mentale de l'Hôpital Militaire d'Abidjan (HMA), a également développé des idées qui vont dans le même sens que celles du Dr Nour Bakayoko. Ce qui montrent effectivement que les psychologues sont unanimes sur ce point.

Pour renchérir, ce qui a été déjà dit, le Dr Edoua Kassi Edoua, souligne également que les carences affectives, les carences familiales, les défauts d'estime de soi, de confiance en soi, de résilience et d'affirmation de soi poussent très souvent les jeunes à trouver un refuge ou une force dans la consommation de substances chimiques. Pour lui, l'idée d'introduire le paquet neutre en Côte d'Ivoire est la bienvenue, toutefois, se limiter à cette transposition traduirait une négligence de ce que c'est que l'effet de dépendance à fortiori une addiction.

Ainsi, il recommande aux décideurs et spécialistes de traiter plutôt le mal à la racine et d'éclairer de plus en plus les populations sur le tabagisme actif et passif. Aussi propose-t-il des messages directs : « Tu es plus fort que tes sensations », « Tu n'es pas obligé de fumer », « La force est en toi ». Des mots simples, taillés pour les besoins profonds des adolescents ou des consommateurs.

En substance, les psychologues insistent sur la nécessité d'implanter officiellement des cellules ou centres de prise en charge psychologique complémentaires à l'intérieur des CHU, des Hôpitaux, des centres de santé urbain et tout autre établissement pour le bien-être psychologique des populations.

 

Sociologie du paquet : le tabac comme construction identitaire

 

Pour le Dr Nadège Konan, sociologue à l'Université Péléforo Gon Coulibaly de Korhogo, la cigarette n'est pas d'abord une substance - c'est un langage. Le paquet en est le dictionnaire. « Une combinaison de facteurs sociaux, psychologiques et commerciaux renforce l'attractivité des marques chez les jeunes », clame-t-elle.

La marque permet à l'adolescent de projeter une image de soi - rébellion, maturité, indépendance. L'emballage rend certains produits séduisants avant même l'expérimentation. Le paquet est un symbole de statut, d'appartenance, de sociabilité. Initialement cantonné aux milieux urbains, dit-elle, ce phénomène s'est aujourd'hui largement diffusé à l'ensemble du territoire, porté par les réseaux sociaux et les influenceurs qui vendent un mode de vie de luxe que les jeunes s'empressent d'imiter.

Le Dr Tano Ella Mehsou Mylène, sociologue à l'Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS), s'appuie sur les travaux de la chercheuse Karine Gallopel-Morvan pour décrypter le pouvoir du packaging. Le rouge capte le regard. Les formes et les visuels distinguent la marque dans un paysage concurrentiel. Le paquet devient un accessoire de mode en milieu urbain, un marqueur d'appartenance communautaire en milieu rural. « Le packaging ou l’emballage attire l'attention grâce aux couleurs, aux formes et aux visuels, et se distingue face à la concurrence. Il devient un outil d'attraction et de séduction », martèle-t-elle.  

La première instance de socialisation reste la famille : l'enfant exposé à un fumeur dans son foyer développe une préférence précoce pour la marque de ce fumeur, par simple mimétisme. Les pairs amplifient ensuite ce conditionnement. Pour ces sociologues, le paquet neutre, en vidant l'emballage de toute sa charge symbolique, est censé interrompre cette chaîne d'identification.

 

La réforme à l'heure du choix : agir ou se résigner

 

La Côte d'Ivoire est à la croisée des chemins. Elle dispose d'un arsenal juridique solide, d'une communauté scientifique et associative vigilante, d'exemples internationaux probants. L'arrêté n°848 du 18 juin 2024 existe. Les maquettes sont validées. La volonté politique, en théorie, est là.

Mais entre la norme et la rue, un gouffre demeure. Les kiosquiers ignorent la loi. Les grossistes n'ont rien changé. Les réseaux de distribution continuent de nourrir un marché où la cigarette se vend à la tige, sans âge, sans contrôle. Et pendant ce temps, l'industrie du tabac multiplie les recours et les demandes de délais, exploitant à son profit chaque ambiguïté procédurale.

Le tabagisme juvénile, lui, n'attend pas. L'initiation recule à 12 ou 13 ans. La chicha colonise les espaces de sociabilité. TikTok et Instagram font le travail que la publicité directe ne peut plus faire légalement.

Le paquet neutre n'est pas une solution miracle. Toutes les expertises convergent sur ce point. Mais il est une condition nécessaire - un signal fort envoyé à une société que l'industrie du tabac continue de traiter comme un marché de croissance. Quinze mois de promesses, des décennies de victimes. La Côte d'Ivoire a les textes. Il lui reste à trouver la volonté : d’agir ou de se résigner.

La Côte d’Ivoire affiche un engagement fort contre les addictions, s'appuyant sur la loi de 2019 entièrement conforme à la Convention-cadre de l'OMS qui prévoit notamment l'interdiction de fumer dans les lieux publics, la traçabilité des produits, le conditionnement neutre, ainsi que l'interdiction de vente aux mineurs et à l'unité.

 

Recommandations de cette enquête

Cette enquête journalistique permet de faire les recommandations suivantes :

1- Fixer immédiatement une date officielle et irrévocable d'application du conditionnement neutre, sans nouveau moratoire possible pour l'industrie.

2 - Former et informer l'ensemble de la chaîne de distribution - grossistes, livreurs, kiosquiers - sur la réglementation en vigueur, sous peine de sanctions effectives.

3 - Renforcer les contrôles sur le terrain et les rendre systématiques, notamment à proximité des établissements scolaires.

4 - Interdire la vente à la tige (à l'unité), premier vecteur d'initiation des jeunes sans ressources.

5 - Réguler strictement la promotion du tabac sur les réseaux sociaux et encadrer le recours aux influenceurs par les marques de cigarettes et de vapotage.

6 - Créer des espaces d'écoute et d'accompagnement psychologique dédiés aux jeunes consommateurs, distincts des centres de traitement existants.

7 - Intégrer la prévention du tabagisme dans les programmes scolaires nationaux, en ciblant les classes de 6e et 5e, tranches d'âge d'initiation les plus exposées.

8 - Réintégrer la société civile dans le comité de validation des emballages et exclure les recours industriels dilatoires de ce processus.

 

Patrick KROU

 

Tabac en Côte d'Ivoire : Dr Domoua Médard Serge, pneumo-phtisiologue, affirme : « La seule cigarette qui ne tue pas, c'est celle qui n'est pas fumée. »

Professeur titulaire de pneumo-phtisiologie, le Dr Domoua Médard Serge tire la sonnette d'alarme : malgré la ratification de la Convention-cadre de l'OMS, la Côte d'Ivoire ne dispose que d'un seul centre d'aide au sevrage tabagique fonctionnel. Entre jeunes initiés dès 10 ans et paquet neutre encore à l'état de projet, le combat contre le tabac reste à mener.

 

Le Dr Domoua Médard Serge alerte que des enfants découvrent le tabac dès 10 ans… pendant que le pays ne compte qu’un seul centre de sevrage tabagique fonctionnel en Côte d’Ivoire. 

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis le Dr Domoua Kouao Médard Serge, Professeur Titulaire de pneumo-phtisiologie (PPH), anciennement chef du service de pneumo-phtisiologie (PPH) au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Treichville, admis à faire valoir ses droits à la retraite depuis le 31 décembre 2025.

Observez-vous déjà des changements dans les consultations/addictions chez les jeunes depuis 2025 ?

Je voudrais avant de répondre à vos questions, tout d’abord rappeler que le tabac est le seul produit de consommation légalement en vente qui entraîne la mort de ceux qui l’utilisent.

Le tabac est un produit dangereux pour la santé qui est responsable de nombreuses maladies qui affectent pratiquement tous les organes du corps humain. Cancers, pathologies respiratoires et affections cardio-vasculaires sont au centre des maladies dans lesquelles le tabac est directement impliqué. (Voir image 1).

Les différents maladies provoquées par la consommation de tabac.

 

Le tabagisme occupe une place importante dans la genèse des maladies non transmissibles (MNT) et est responsable selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) de plus de 66% des décès et 47% de la charge de mortalité au plan mondial.

Les personnes exposées à la fumée passive du fumeur courent elles aussi les mêmes risques de maladies pulmonaires, cardio-vasculaires et de cancers que le fumeur lui-même.

 

Quels sont les effets du tabagisme maternel pendant la grossesse sur la santé de la mère et de l’enfant, et quelles stratégies internationales l’OMS recommande-t-elle pour lutter efficacement contre le tabagisme ?

 

Le tabagisme maternel pendant la grossesse conduit à des issues défavorables pour la mère, le fœtus  le nourrisson et l’enfant qui se traduisent en termes de grossesse extra-utérine, de fausses couches spontanées, de placenta prævia, d’hématome rétroplacentaire, de rupture prématurée des membranes, d’accouchement prématuré, de retard de croissance « in utero »,  d’hémorragie de la délivrance, de faible poids à la naissance, de malformations du nouveau-né, d’enfant mort-né, de mort subite du nourrisson peu après la naissance, d’asthme, d’otite et d’infections des voies respiratoires, de coliques infantiles  et d’obésité infantile.

 

La Convention cadre pour la lutte antitabac (CCLAT) de l’OMS adoptée par les 192 états membres lors de l’Assemblée Mondiale de la santé en mai 2003, a été en Côte d’Ivoire ratifiée le 13 août 2010 et est rentrée en vigueur le 11 novembre de la même année.

L’objectif de cette Convention est de : « protéger les générations présentes et futures des effets sanitaires, sociaux, environnementaux et économiques dévastateurs de la consommation de tabac et de l’exposition à la fumée du tabac en offrant un cadre pour la mise en œuvre de mesures de lutte antitabac par les Parties aux niveaux national, régional et international, en vue de réduire régulièrement et notablement la prévalence du tabagisme et l’exposition à la fumée du tabac ».

 

En 2008, six mesures à fort impact ayant un bon rapport coût-efficacité appelées mesures MPOWER, ont été proposées pour aider les pays à réduire la demande de tabac, conformément à la Convention cadre. Il faut entendre par MPOWER :

 

M : surveiller la consommation de tabac et les politiques de prévention ;

P :  protéger la population contre la fumée du tabac ;

O : offrir une aide à ceux qui veulent arrêter le tabac ;

W :  mettre en garde contre les dangers du tabagisme ;

E : faire respecter l’interdiction de publicité en faveur du tabac, de promotion et de parrainage ;

R : augmenter les taxes sur le tabac.

 

Pouvez-vous faire un état des lieux de la lutte contre le tabagisme en Côte d’Ivoire, en précisant les thèmes des Journées mondiales sans tabac de 2022 à 2024, les structures existantes de prise en charge du sevrage tabagique dans le pays, ainsi que les principales conclusions des études réalisées au CHU de Cocody sur les pratiques médicales et l’efficacité du sevrage tabagique ?

 

Les thèmes de la journée mondiale de lutte contre le tabac étaient :

-en 2024 « Protection des jeunes contre l’ingérence de l’industrie du tabac »

-en 2023 « Cultivons des aliments, pas du tabac »

-en 2022 « Il empoisonne notre planète »

 

En ce qui concerne la prise en charge médicale du tabagisme en Côte d’Ivoire, il actuellement un seul centre d’aide au sevrage tabagique fonctionnel qui est situé au sein du service de pneumo-phtisiologie (PPH) du CHU de Cocody, actuellement dirigé par le Professeur KOUASSI Boko Alexandre. En dehors de ce centre, il n’existe aucun autre centre en ma connaissance, qui réalise des consultations d’aide au sevrage tabagique dans notre pays.

Une enquête réalisée par l’équipe du service de PPH du CHU de Cocody sur les attitudes et pratiques de prescription du sevrage tabagique par les médecins des autres services du CHU de Cocody, a mis l’accent sur la nécessité absolue d’organiser des formations continues en tabacologie pour permettre à chaque médecin d’être un acteur majeur dans la prise en charge des patients fumeurs.

 

Une autre étude portant cette fois sur l’évaluation de la prise en charge des fumeurs au centre de sevrage tabagique du CHU de Cocody a été réalisée en 2021. Parmi les 161 patients tabagiques qui ont bénéficié de la consultation d’aide au sevrage tabagique, 94,4% ont déclaré avoir essayé sans succès avant la consultation dans ledit centre, une tentative d’arrêt sans aide médicale au tabac.

Le taux de succès au sevrage tabagique (taux d’arrêt de la consommation de cigarette) observé après la consultation d’aide au sevrage tabagique a été de 34,9%.

 

En contexte ivoirien (forte informalité), le paquet neutre de cigarettes peut-il avoir un effet significatif sans contrôles massifs sur les non-fumeurs ?

 

Le terme conditionnement neutre (ou standardisé) s’entend des « mesures visant à limiter ou interdire l’utilisation de logos, de couleurs, d’images de marque ou de textes promotionnels sur les conditionnements hormis le nom de la marque et celui du nom du produit imprimés avec des caractères normaux et dans une couleur standardisée ».

 

Les objectifs du conditionnement neutre incluent :

-réduire l’attractivité des produits du tabac ;

-éliminer l’effet du conditionnement des produits du tabac en tant que forme de publicité et de promotion ;

-faire échec aux techniques de design du conditionnement qui pourraient laisser penser que certains produits sont moins nocifs que d’autres ; et

-donner davantage de relief aux mises en garde sanitaires et accroître leur efficacité.

 

Ces objectifs contribuent à l’objectif plus général de protection de la santé en faisant reculer la demande de produits du tabac.

Il est recommandé d’introduire le conditionnement neutre dans le cadre d’une politique antitabac globale, imposant des mises en garde sanitaires graphiques de grande dimension et des interdictions globales de la publicité en faveur du tabac, de la promotion et du parrainage.

 

S’il est vrai que le conditionnement neutre ne permettra pas, à lui seul, de venir à bout de l’épidémie de tabagisme, il doit néanmoins être introduit dans le cadre d’une stratégie globale de lutte contre le tabagisme, ainsi que le suggère la CCLAT de l’OMS.

 

Quelles données préliminaires avez-vous sur l'initiation tabagique post-2024 ?

 

Les données scientifiques disponibles sur l’âge de début de l’initiation tabagique en Côte d’Ivoire proviennent d’études qui ont toutes été réalisées avant 2024.

Celles qui ont ciblé les élèves et étudiants situent l’âge de début de la consommation de tabac entre 10 et 21 ans. Celles qui ont ciblé les couches socio-professionnelles situent l’âge de début de la consommation de tabac entre 9 et 35 ans.

 

Dans l’étude du centre de sevrage tabagique du CHU de Cocody qui a porté sur l’évaluation de la prise en charge des fumeurs, l’âge moyen du début de la consommation régulière de tabac était de 20 ans.

 

Quelles autres priorités (éducation, sevrage) pour amplifier l'effet de l'accélération du processus de conditionnement neutre des paquets de cigarettes ?

 

Si l’on veut que la population soit protégée dans la pratique et pas seulement en théorie, il ne suffit pas de mettre en place des politiques, il faut également veiller à leur stricte application. 

 

Pour amplifier l'effet de l'accélération du processus de conditionnement neutre des paquets de cigarettes, l’accent doit être mis non seulement sur la sensibilisation et l’éducation de la population par rapport aux effets négatifs de la consommation de tabac sur la santé mais aussi et surtout, sur la nécessité de créer de nouveaux centres de consultation d’aide au sevrage tabagique fonctionnels.

Cela passe bien entendu, par la formation en tabacologie de tous les soignants (médecins, infirmiers, sage-femmes) afin de leur permettre de prendre correctement en charge leurs patients tabagiques. Le tabac tue. Peu importe comment vous le fumez. La seule cigarette qui ne tue pas, elle celle qui n’est pas fumée. Ne laissez surtout pas le tabac vous couper le souffle. (Voir image 2)

Les deux poumons subissant les effets de la fumée de cigarette dans un bocal

 

 

Réalisé par Patrick KROU