Bondoukou / Secret d’une double récolte d’or : comment la culture intercalaire anacarde–igname transforme les ‘’champs de rente’’ en modèle de sécurité alimentaire et de prospérité
Bondoukou / Secret d’une double récolte d’or : comment la culture intercalaire anacarde–igname transforme les ‘’champs de rente’’ en modèle de sécurité alimentaire et de prospérité
Face à la pression foncière croissante due au boom de l'anacarde et à l'impératif de maintenir la production vivrière (notamment l'igname), une prouesse technique et agronomique est en train de se dessiner à Bondoukou.
Des agriculteurs pionniers ont mis au point un système ingénieux de culture associée, permettant à l'anacardier (culture de rente) et à l'igname (vivrier) de cohabiter harmonieusement.
Ce reportage explore cette innovation, ses mécanismes techniques et les gains économiques et sociaux concrets qu'elle génère pour les familles rurales.
Après une trentaine de minutes d’un savoir-faire précis, Kra Kouakou Téhoua Alexandre (au centre) et ses compagnons réussissent à déterrer le précieux tubercule sans l’endommager.
Quand l’anacardier épouse l’igname : l’innovation agricole dans le Gontougo
Il est 16h46, sous un soleil crépusculaire, dans le village d’Appimadoum, situé à 17 km de Bondoukou, en partant de Takoutou (région du Gontougo, au nord-est de la Côte d’Ivoire).
Ce dimanche 19 octobre 2025, jour de « Kouassièda » — selon la langue koulango —, il est formellement interdit aux villageois de se rendre aux champs, conformément à un dogme ancestral du peuple Bron, dont le territoire jouxte la frontière ghanéenne à une vingtaine de kilomètres.
Pour les besoins du reportage, Kra Kouakou Téhoua Alexandre, délégué de la section locale du Cercle d’Action des Leaders Actifs pour le Développement de Bondoukou (CALAB), a obtenu une autorisation spéciale
En chantonnant doucement dans sa langue maternelle pour se donner du courage, il dévale une pente abrupte avant d’atteindre sa parcelle. Marié, père de cinq enfants, cet homme de 34 ans cultive 2,5 hectares où il pratique une culture intercalaire : l’anacardier (culture de rente) associé à l’igname (culture vivrière). « J’ai choisi d’unir l’anacardier et l’igname pour tirer le meilleur parti de ma terre », explique-t-il fièrement.
Sur son terrain, il a planté plusieurs variétés d’ignames : les précoces ‘’Kponan’’ et ‘’Lokpa’’, les tardives ‘’Krenglè’’, ‘’Bètèbètè’’ et ‘’Florido’’, mais surtout le ‘’Koko-assiè’’, une variété appréciée pour son cycle court, sa résistance à l’ombrage et son goût savoureux. S’il respire aujourd’hui la sérénité, c’est parce qu’il a su écouter le message du gouvernement : « Retour à la terre ».
Le reste du temps, il n’y avait presque aucune rentrée d’argent. En moyenne, je pouvais à peine atteindre 100 000 FCFA sur toute l’année. » En 2020, il décide de tout abandonner pour se consacrer à l’agriculture. Les débuts sont difficiles : les jeunes plants ne donnent encore rien.
Kra Kouakou Téhoua Alexandre, délégué de la section CALAB d’Appimadoum, pose fièrement avec son tubercule d’igname d’environ 7 kg après onze mois de production
Mais il persévère. « Avec de la patience et de l’entretien, ma plantation est entrée en production après cinq ans. En 2024, j’ai récolté environ une demie-tonne d’anacarde, vendue à 425 FCFA le kilogramme soit un revenu d’environ 212 500 FCFA.
J’ai vendu 30 lignes de buttes de ‘’Koko-assiè’’ à 45.000 FCFA et ‘’Kokom-séné’’ à 25 000 soit un gain de 70 000 FCFA. Ce qui fait 282 000 FCFA. Ce résultat m’a encouragé à poursuivre, car mes efforts commencent à porter leurs fruits ! »
Kra Kouakou savoure aujourd’hui les fruits de sa reconversion. Il se sent épanoui dans l’agriculture, fort de ses expériences et des enseignements tirés de ses aînés cultivateurs. Face à la rareté des terres cultivables, il a choisi d’innover avec la culture intercalaire, qui optimise l’espace tout en maintenant la fertilité du sol.
« Nous sommes nombreux à vouloir cultiver, mais les espaces se font rares. Comme j’ai ma propre parcelle, j’ai voulu tenter l’association anacardier-igname. Nos devanciers l’avaient déjà expérimentée avec le ‘’Koko-assiè’’, mais moi, j’ai voulu aller plus loin. »
Grâce aux formations reçues au CALAB, il applique désormais des techniques culturales modernes. « J’ai planté plusieurs variétés d’ignames entre les rangées d’anacardiers, et toutes ont bien réussi. Aujourd’hui, je connais la spécificité et la compatibilité de chaque variété avec l’anacardier. »
Gla Kouassi Serge, président du CALAB Gontougo (au premier plan), ambitionne de faire de l’agriculture un pilier de souveraineté économique pour la région du Gontougo.
Sur sa parcelle de 2,5 hectares, 350 buttes d’ignames cohabitent harmonieusement avec les anacardiers. Il explique que cette association permet une meilleure utilisation des terres et une productivité accrue :
« Si vous voulez planter l’igname ‘’Koko-assiè’’ entre les plants d’anacardier, il faut respecter un espacement de 3 mètres. Pour les autres variétés, il n’y a pas de restriction particulière. »
Adhérent au CALAB depuis un an, Kra Kouakou se dit reconnaissant : « Grâce au CALAB, j’ai appris de nouvelles techniques. On nous donne des semences
— aubergine, oignon, tomate
— et on nous forme au maraîchage. Aujourd’hui, je vis mieux grâce à l’agriculture. Je peux nourrir ma famille et scolariser mes enfants : j’en ai en 4e, en 6e et d’autres au primaire. »
Cette ouverture d’esprit l’a conduit à la diversification agricole. « J’ai aussi essayé d’autres cultures : taro, piment, aubergine, manioc, tomate, épinard, du cacao, du soja et de l’hévéa… tout pousse bien sous les anacardiers.
Les feuilles mortes servent d’engrais naturel, la canopée protège du soleil et de la pluie. C’est une vraie symbiose : l’arbre profite d’un sol vivant, et les plantes d’un microclimat favorable. »
Pour Kra Kouakou, l’agriculture n’est pas seulement un gagne-pain, mais une voie d’avenir pour la jeunesse : « Moi, j’étais en ville, je faisais de la couture.
Mais j’ai fini par comprendre que la terre ne trompe pas. Je dis à mes frères et sœurs en ville : revenez à la terre ! Même les fonctionnaires ont aujourd’hui des champs.
Si tu restes en ville sans rien faire, tu perds ton temps. Ici, tout pousse bien : il suffit d’entretenir son champ. Et si quelqu’un veut se lancer, qu’il m’appelle, je lui montrerai comment faire. »
Et de conclure, en citant le père fondateur de la Côte d’Ivoire moderne : « Le progrès de notre pays repose sur l’agriculture. » Une maxime qu’il dit avoir mise en pratique et dont il est aujourd’hui le témoin vivant.
À 18 kilomètres de Bondoukou, dans le paisible village de Koboko, Tah Kouassi Anani Nicolas a choisi de miser sur la culture intercalaire pour bâtir son avenir.
Délégué local de la coopérative CALAB, cet ancien élève reconverti dans l’agriculture mène aujourd’hui une vie simple et équilibrée, même s’il n’est pas riche comme Crésus.
« Avant de me lancer dans la plantation, j’étais élève en classe de 6ᵉ. Mais comme les études ne me réussissaient pas, je suis retourné au village pour apprendre à travailler la terre. Petit à petit, j’ai pu obtenir ma propre parcelle et me lancer sérieusement dans l’agriculture depuis 2011 », explique-t-il.
Sur sa plantation de deux hectares, il cultive un hectare de cacao et un hectare d’anacarde (noix de cajou). Toujours soucieux d’optimiser ses terres, Tah Kouassi a introduit de l’igname dans sa parcelle d’anacarde :
« Dans la parcelle d’anacarde, j’ai aussi planté de l’igname. J’ai fait environ 310 buttes avec plusieurs variétés : ‘’Kokom-séné’’, ‘’Koko-assiè’’, ‘’Bakoué’’ et ‘’Kama’’. Mon champ d’anacarde est déjà en production.
L’année dernière (2024), j’ai récolté environ une tonne d’anacarde, que j’ai vendue pour 450 000 F CFA. Après la vente des ignames, j’ai gagné 150 000 F CFA supplémentaires.
En tout, j’ai donc obtenu 600 000 F CFA sur l’année. Cette activité – la culture intercalaire – me permet de faire vivre ma famille et de scolariser mes quatre enfants : l’un est en CM2, un autre en CE2, un autre en CP2, et le plus petit est en maternelle. »
Pourquoi avoir choisi la culture intercalaire anacarde–igname ? La réponse est claire et convaincante : « J’ai mis de l’igname dans la plantation d’anacardiers parce qu’il y a encore de l’espace entre les arbres. Cela permet de valoriser le terrain, de l’entretenir et de produire de la nourriture pendant que les anacardiers grandissent. Comme il n’y a plus beaucoup de forêts disponibles, on doit cultiver sur les parcelles existantes pour subvenir à nos besoins. »
Même s’il n’a rejoint la coopérative CALAB que l’année dernière (en 2024), Tah Kouassi exprime déjà sa reconnaissance et sa fierté d’en faire partie :
Sa Majesté Nanan Kouakou Fori 1er, chef du village d’Appimadoum, se réjouit des bénéfices de la culture intercalaire, qui renforce l’autonomie financière de ses administrés.
« Le CALAB, c’est une coopérative très utile : elle nous soutient avec des engrais, des semences, des bottes, du matériel agricole, et même des conseils et des formations.
Franchement, si tu es dans le CALAB et que tu veux travailler, tu ne vas pas le regretter.
Merci beaucoup au CALAB pour tout ce qu’il fait pour nous. »
Cette diversité agricole fondée sur la culture combinée anacarde–igname favorise l’autonomisation économique, la sécurité alimentaire et la résilience face aux saisons sèches.
En 2023, selon l’Agence nationale de la statistique (ANStat), la production d’igname en Côte d’Ivoire s’élevait à 7 471 685 tonnes.
« L’anacarde et l’igname ont changé ma vie » : le témoignage d’une femme épanouie
Kouassi Ama Lydie, épouse du délégué local de CALAB, explique que l’innovation agronomique, fondée sur la diversité agricole et l’agriculture intégrée et durable, alliant cultures vivrières et maraîchères aux plantations d’anacardiers, permet de maintenir la couverture du sol et de mieux résister à la saison sèche.
Aux côtés de son époux, cette agricultrice, autrefois aide-ménagère, témoigne de son retour réussi à la terre. Elle vante les mérites de l’agriculture combinée (anacarde + igname), qui a favorisé l’autonomisation économique de son foyer grâce à l’amélioration de leurs conditions de vie : revenus plus stables, meilleure alimentation, scolarisation des enfants.
« Moi, je suis cultivatrice. Dans la plantation de mon mari, je plante du gombo, du piment, des oignons, parfois du chou et de la salade. Tout cela nous aide à subvenir aux besoins des enfants. Avant, avec la couture seulement, on n’arrivait pas à bien s’en sortir. Mais depuis qu’on cultive l’anacarde et l’igname, notre vie a vraiment changé.
On vend nos produits, ce qui nous permet d’assurer une bonne éducation à nos cinq enfants, qui vont tous à l’école. Grâce à la culture de l’igname, nous avons plusieurs variétés — jusqu’à cinq types différents.
Comme certaines se vendent à différentes périodes de l’année, nous avons toujours un peu d’argent pour nourrir la famille et payer la scolarité des enfants », confie-t-elle avec un sourire débonnaire.
Aujourd’hui, Kouassi Ama Lydie s’affirme comme une femme épanouie, symbole de l’empowerment féminin en milieu rural. Elle joue un rôle actif dans la production agricole et la gestion du foyer, contribuant ainsi au développement de sa famille et de sa communauté.
Forte de cette belle expérience, elle lance un appel vibrant aux jeunes filles qui errent dans les villes ivoiriennes à la recherche du gain facile :
« Si je devais donner un conseil à mes jeunes sœurs qui sont en ville et ne font rien, je leur dirais : qu’elles viennent au village ! S’il y a de la terre, on peut en vivre.
Moi aussi, j’étais à Abidjan avant. Je suis revenue au village en 2010, pendant la crise postélectorale. Mon oncle m’a donné près de deux hectares de terre, et depuis, je vis de ça.
C’est bien mieux que de faire des petits boulots en ville comme servante, où l’on est sans cesse commandée pour un maigre salaire. Ici, je travaille pour moi-même. Alors, j’encourage toutes nos sœurs d’Abidjan qui n’ont rien à faire à revenir au village. »
CALAB : une force citoyenne pour l’autonomie et le développement rural à Bondoukou
Gla Kouassi Serge, président du Cercle d’Actions des Leaders Actifs de Bondoukou (CALAB), présente cette organisation implantée au cœur de la région du Gontougo. Le CALAB compte aujourd’hui environ 315 sections réparties dans plus de 600 villages, et regroupe plus de 5 000 membres engagés dans des actions de développement local.
Créé en 2015, le CALAB intervient dans plusieurs domaines : l’agriculture, notamment la culture de l’igname et d’autres produits vivriers ; l’artisanat, avec des sections spécialisées dans certains villages comme Motiamo ; la formation et l’alphabétisation, destinées aux jeunes et aux femmes ; et l’autonomisation économique et sociale, en particulier celle des femmes et des jeunes.
« Le rôle principal du CALAB est de promouvoir l’autonomie, de former, d’éduquer, de produire, mais aussi de divertir et de valoriser la culture et la tradition », explique Gla Kouassi Serge, président de l’organisation.
Concernant la production et le commerce de l’igname, le président du CALAB précise que certaines variétés, comme le “Kokom-séné”, peuvent être cultivées sous les arbres. Cependant, leur durée de conservation est très courte — moins de 48 heures après la récolte.
À l’inverse, la variété “Kponan”, très prisée sur les marchés, connaît une demande forte mais une production limitée, en raison du manque de parcelles et de ressources en eau.
L’igname cultivée sans engrais reste, selon lui, plus savoureuse et de meilleure qualité gustative. « Le marché est porteur : les régions comme Korhogo ou Bouaké dépendent fortement de cette production. Il faut donc concilier la lutte contre la déforestation et le rendement agricole », souligne-t-il.
Pour répondre à la demande croissante et produire toute l’année, le CALAB mise sur une politique agricole innovante fondée sur deux approches : l’irrigation à travers la construction de forages et de bassins d’eau afin de permettre deux cycles de culture par an et le développement de la culture hors sol (en sacs), qui demande moins d’espace et d’eau, mais requiert un traitement adéquat du sol avant usage.
« Ces deux approches permettront de produire en continu et de réduire la dépendance saisonnière », affirme Gla Kouassi Serge.
Au-delà des activités économiques, le CALAB se distingue par son fort engagement social. « Le CALAB travaille avec des jeunes de 18 ans et plus, pas avec des enfants.
Notre objectif est de leur transmettre des compétences agricoles et de lutter contre le chômage. Nous menons aussi des campagnes de sensibilisation auprès des parents pour encourager la scolarisation et éviter le travail des enfants », insiste son président.
Le CALAB envisage plusieurs axes de développement : à court terme : la mise en place d’un forage sur chaque parcelle agricole ; à moyen terme : la mobilisation et la formation accrue des jeunes ; à long terme : l’atteinte de l’indépendance économique et de l’exemplarité de ses membres.
« Notre ambition est de bâtir une communauté de producteurs responsables, autonomes et fiers de contribuer au développement de la région du Gontougo », conclut Gla Kouassi Serge.
Appimadoum : un modèle d’innovation agricole et de respect des droits de l’enfant
Pour Sa Majesté Nanan Kouakou Fori 1er, chef du village d’Appimadoum, l’innovation agricole de la culture intercalaire anacardier–igname est née du manque de terres cultivables disponibles. Ce qui n’était au départ qu’un simple essai s’est révélé être un véritable coup de maître.
« Quand on plante l’igname sous les anacardiers, la production est excellente. Cela a encouragé tout le monde à adopter cette pratique. Et pas seulement pour l’igname : le taro, le manioc et d’autres cultures de rente s’y prêtent aussi très bien », se réjouit-il, fier des résultats obtenus.
Le chef d’Appimadoum ne cache pas sa satisfaction devant les effets positifs de cette innovation agricole : « Cette initiative a apporté l’autosuffisance, la sécurité alimentaire et l’autonomie financière dans mon village.
Aujourd’hui, tous les habitants disposent de vivres tout au long de l’année. La culture intercalaire est née d’une contrainte, mais elle s’est transformée en une véritable solution durable pour nos paysans », affirme-t-il avec assurance.
Abordant la question sensible du travail des enfants dans les plantations, Nanan Kouakou Fori 1er se montre ferme :
« Non ! Nous sommes respectueux des lois et des directives du gouvernement. L’État de Côte d’Ivoire interdit strictement l’utilisation des enfants mineurs dans les plantations. À Appimadoum, nous veillons scrupuleusement au respect de ces mesures.
Nous savons combien il est dangereux pour un enfant de 5 à 8 ans de travailler dans les champs : en cas d’accident, c’est un drame pour la famille et un fardeau pour la conscience collective.
Ici, les enfants ne participent pas aux travaux champêtres. Leur place est à l’école, et nous veillons à cela sous la supervision de Madame le Sous-préfet.
Le village dispose de deux écoles primaires et d’un collège moderne. En plus, nous organisons régulièrement des campagnes de sensibilisation et des formations pour informer les paysans des dangers liés au travail des enfants », conclut-il avec conviction.
Diversification des cultures : une innovation durable en marche dans le Gontougo
Selon Soro Sientchinhon, Directeur départemental de l’OIA Anacarde de Bondoukou, couvrant les trois régions du Bounkani, du Gontougo et de l’Indénié-Djuablin, le Conseil Coton-Anacarde a lancé, en 2019, le Projet de Promotion de la Compétitivité de la
Chaîne de Valeur de l’Anacarde (PPCA), avec le soutien financier de la Banque mondiale.
Ce projet ambitieux vise à accroître la productivité et la qualité de la production d’anacarde à travers la réhabilitation et la restructuration des vergers existants.
Le responsable local de l’OIA Anacarde explique que cette réhabilitation consiste à réorganiser les vergers selon les normes recommandées : environ 200 à 204 plants par hectare, espacés de 7 à 10 mètres.
« La réhabilitation apporte une véritable rentabilité au producteur. Avant, le rendement moyen était de 400 à 500 kg par hectare. Après réhabilitation, on atteint une tonne à l’hectare, parfois plus.
Vous comprenez donc qu’un producteur qui passe de 400 ou 500 kg à 1 tonne réalise un bénéfice considérable. C’est pourquoi nous disons que la réhabilitation est une opération bienvenue : elle améliore le bien-être du producteur et favorise la productivité », explique Soro Sientchinhon.
Pour le Directeur départemental, la diversification des cultures constitue également un atout majeur. Elle permet d’associer des cultures vivrières comme l’igname, le maïs ou l’arachide sous les anacardiers, réduisant ainsi le temps de travail, les dépenses et l’usage d’herbicides, tout en préservant les sols grâce à une couverture végétale continue.
Cette innovation s’appuie sur l’introduction de plants greffés améliorés issus de la recherche du CNRA (Centre national de recherche agronomique) et du PPCA. « Ces plants greffés offrent une meilleure productivité, une résistance accrue et des rendements supérieurs à ceux des anciens vergers. Certains proviennent de programmes inspirés de variétés testées au Brésil, en Inde ou au Vietnam. Il faut saluer les efforts du gouvernement ivoirien dans cette filière », souligne-t-il.
Concernant le système du “double record” (ou double culture), Soro Sientchinhon précise qu’il s’agit de cultiver plusieurs produits sur une même parcelle. « C’est une pratique encouragée par la politique agricole régionale, car elle favorise la sécurité alimentaire et optimise l’utilisation des terres. »
Cependant, il met en garde contre certaines associations de cultures : « Le manioc, par exemple, consomme beaucoup de sels minéraux et concurrence l’anacardier, ce qui réduit sa productivité. De même, le gombo attire les mêmes nuisibles que l’anacardier, augmentant les risques phytosanitaires. »
À l’inverse, le soja est fortement recommandé. « Le soja est un fertilisant naturel. D’ailleurs, le PPCA distribue des semences de soja aux producteurs pour qu’ils l’associent à leurs anacardiers. Cela améliore la fertilité du sol et réduit l’usage d’engrais chimiques », insiste-t-il.
Selon Soro Sientchinhon, la réhabilitation et la diversification des cultures contribuent à stabiliser les revenus agricoles, améliorer la sécurité alimentaire et préserver les sols. Ces initiatives permettent également de réduire les conflits fonciers, en valorisant mieux les terres et en facilitant leur partage entre cultures vivrières et de rente. « La réhabilitation, c’est une voie d’avenir pour une agriculture durable dans la région du Gontougo et au-delà », affirme-t-il.
Koffi Assamoi Édouard, technicien agricole à l’ANADER, encourage les agriculteurs à adopter la culture intercalaire pour accroître leurs revenus.
En effet, l’association des cultures sur une même parcelle permet de limiter la pression foncière. « Avant, le producteur devait cultiver le vivrier sur une parcelle et l’anacarde sur une autre, ce qui créait des tensions foncières. En associant les deux, il exploite mieux sa terre tout en augmentant ses revenus », explique-t-il.
De plus, cette méthode permet de maîtriser la croissance des plantations. « Dans notre région, beaucoup de plantations anciennes sont devenues de véritables forêts d’anacardiers, trop serrées, limitant la lumière et empêchant d’autres cultures. La réhabilitation redonne de l’espace et relance la productivité », conclut le responsable.
L’Organisation Interprofessionnelle Agricole de l’Anacarde (OIA Anacarde) mène actuellement une vaste campagne de réhabilitation sur l’ensemble du territoire ivoirien.
Dans les 19 régions de production, à travers les unions régionales de producteurs, une opération pilote a été lancée depuis septembre. 43 producteurs pilotes ont été sélectionnés à travers le pays. Dans la région du Gontougo, 28 secteurs sur 43 sont déjà actifs, avec 30 à 35 hectares réhabilités à ce jour.
Patrick KROU
Entretien/Koffi Assamoi Édouard, technicien agricole à l’ANADER :
Face à la raréfaction des terres cultivables et à la disparition progressive des forêts, les techniciens de l’Agence Nationale d’Appui au Développement Rural (ANADER) encouragent les producteurs à adopter la culture intercalaire anacardier–igname.
Cette technique, à la fois écologique et rentable, permet de préserver la fertilité du sol, de diversifier les revenus et de réduire la déforestation. Koffi Assamoi Édouard, technicien agricole à l’Agence Nationale d’Appui au Développement Rural (ANADER), en poste à Taoudi, nous explique les principes, les avantages et les précautions de cette pratique durable.
Infodirecte.net : Pouvez-vous d’abord nous expliquer ce qu’est une culture intercalaire ?
Koffi Assamoi Édouard :La culture intercalaire est une méthode agricole qui consiste à cultiver simultanément deux espèces différentes sur la même parcelle. Elles sont disposées en rangées serrées et se partagent le même espace, de façon complémentaire.
C’est une pratique ancienne, mais que nous adaptons aujourd’hui aux besoins actuels de production durable.
Infodirecte.net : Pourquoi avoir pensé à associer l’anacardier et l’igname ?
Koffi Assamoi Édouard :
L’idée d’associer l’anacardier, une plante pluriannuelle qui vit entre 50 et 60 ans, et l’igname, une culture annuelle, s’est imposée. L’igname a des racines superficielles qui exploitent les nutriments de surface, tandis que l’anacardier, grâce à ses racines profondes, va chercher l’eau dans le sous-sol.
En plus, les feuilles mortes de l’anacardier se décomposent et enrichissent naturellement le sol. Cette complémentarité rend l’association très bénéfique.
Infodirecte.net : Depuis quand cette technique est-elle mise en œuvre ?
Koffi Assamoi Édouard :
Sur la première moitié, on plante l’igname avec la banane ; sur l’autre, le maïs et l’arachide.
L’année suivante, on intervertit : l’igname et la banane passent sur la parcelle du maïs et de l’arachide. L’arachide a la particularité de fixer l’azote de l’air dans le sol grâce à ses nodosités, ce qui enrichit naturellement la terre. Le maïs, lui, a un cycle court et n’épuise pas le sol.
Ainsi, le terrain reste fertile en permanence, sans besoin de jachère. C’est une rotation adaptée à la disparition des forêts et à la raréfaction des terres.
Infodirecte.net : Comment mettre concrètement en place cette association ?
Koffi Assamoi Édouard : D’abord, il faut respecter les distances de plantation :
-Anacardier : 10 mètres sur 10 mètres, soit environ 100 pieds par hectare.
-Igname : 1 mètre sur 1 mètre, en léger décalage (1 à 1,5 mètre) des pieds d’anacardiers.
Entre les jeunes anacardiers, on peut associer maïs, manioc ou arachide, mais seulement dans les premières années. Quand le feuillage devient dense, on ne garde plus que l’igname, notamment la variété ‘’Koko-assiè’’, qui supporte bien l’ombre.
Les variétés comme le ‘’Kponan’’ ne sont pas conseillées, car elles demandent beaucoup de soleil et produisent trop de feuillage, ce qui étouffe les fleurs d’anacardier.
Infodirecte.net : Quels sont les risques liés à cette association ?
Koffi Assamoi Édouard :
Mais dans l’ensemble, ces risques sont mineurs comparés aux avantages.
Infodirecte.net : Justement, quels sont les principaux avantages ?
Koffi Assamoi Édouard :
Le producteur réduit ses coûts d’entretien, car il travaille un seul champ.
C’est aussi un moyen efficace de lutter contre la déforestation : on n’a plus besoin d’ouvrir de nouvelles terres.
Ensuite, les engrais et les apports organiques profitent aux deux cultures.
Le désherbage est facilité, et le couvert végétal limite la repousse des herbes.
Enfin, sur le plan environnemental, c’est une pratique durable qui protège les sols et contribue au maintien du climat local.
Infodirecte.net : Et sur le plan économique ?
Koffi Assamoi Édouard : L’enjeu économique est majeur. Grâce à cette association, le producteur bénéficie de revenus réguliers : l’igname est consommée ou vendue chaque année, tandis que l’anacarde constitue un revenu d’investissement à long terme.
C’est un équilibre entre sécurité alimentaire et rentabilité.
Infodirecte.net : Pouvez-vous nous parler de la taille des branches et de la gestion de la lumière dans la plantation ?
Koffi Assamoi Édouard : Oui. Chez l’anacardier, on distingue deux types de branches :
-Les orthotropes, qui poussent verticalement comme un parapluie et ne donnent que 30 % de la production.
-Les plagiotrope, qui poussent horizontalement et assurent environ 70 % de la récolte.
Nous conseillons de tailler les branches orthotropes à un certain niveau pour laisser pénétrer le soleil. La lumière stimule la photosynthèse et favorise la floraison.
Quand les branches orthotropes deviennent trop longues (autour de 10 mètres), on les écime légèrement : cela stimule la pousse de nouvelles feuilles et donc la formation de boutons floraux, qui donneront les fleurs.
Infodirecte.net : Et si certaines branches empêchent la lumière d’atteindre le sol ?
Koffi Assamoi Édouard :
S’il est malade, il faut l’abattre, même s’il donne encore des fruits, pour éviter la contamination du verger.
Infodirecte.net : Quel message souhaitez-vous adresser aux producteurs ?
Koffi Assamoi Édouard :
Beaucoup de paysans mettent 1000 pieds à l’hectare, alors que la norme est 100 à 105 pieds (10 m × 10 m).
Résultat : les arbres sont trop serrés, manquent de lumière et de nutriments.
Au lieu d’obtenir une tonne à l’hectare, ils n’ont que 300 kilos.
S’ils respectent les distances de plantation et associent l’anacardier à des cultures vivrières comme l’igname, le maïs ou l’arachide, ils auront des revenus constants et un sol fertile pendant plusieurs années.
C’est une pratique qui unit production, rentabilité et durabilité.
Réalisé par Patrick KROU à Taoudi, dans la région du Gontougo.
