Touré Seydou, le « Guetteur de la Lune » témoigne : « Voir la lune, c’est une grâce, pas une science »
Touré Seydou, le « Guetteur de la Lune » témoigne : « Voir la lune, c’est une grâce, pas une science »
Avant le début du jeûne musulman, la fin du Ramadan ou encore la Tabaski, toute la communauté musulmane ivoirienne, ainsi que le Conseil Supérieur des Imams, des Mosquées et des Affaires Islamiques (COSIM), se tourne vers lui lorsque doit apparaître la nouvelle lune.
Touré Seydou, le « Guetteur de la Lune » (à gauche), salue le Cheikhoul Aïma Ousmane Diakité, président du COSIM et Guide national de la communauté musulmane de Côte d’Ivoire (à droite), lors d’une visite à Bondoukou en 2025.
Depuis le quartier Malagasso, à Bondoukou, où il est né le 13 mars 1956, Touré Seydou, surnommé le « Guetteur de la Lune » ou le « Gardien de la Lune », lève les yeux vers le ciel.
Il n’a besoin d’aucun appareil pour repérer le croissant lunaire. Entre tradition, observation, foi et héritage familial, il dévoile les secrets de ce don singulier. Entretien.
Expliquez-nous comment tout cela a commencé.
Quand j’étais jeune, les anciens nous envoyaient vérifier si la lune était sortie. Parfois on la voyait, parfois non. On revenait dire : « Oui, elle est là » ou « Non, on ne l’a pas vue ».
Avec le temps, ceux qui s’en occupaient sont morts et la pratique s’est interrompue.
Mais moi, je n’ai jamais oublié. Mon père m’envoyait toujours observer la lune. Alors j’ai recommencé seul.
Au début, je la repérais sans rien dire. Puis, avec les années, j’ai commencé à appeler les gens pour leur montrer : « Voici la lune ! »
C’est comme ça que tout le monde a su que je savais la voir avant les autres.
Utilisez-vous des lunettes astronomiques ou un télescope ?
Non, jamais. (Rires). Je regarde à l’œil nu, debout, comme les anciens. Avant, il n’y avait pas d’appareils, mais eux voyaient la lune ; moi, je continue comme eux.
J’observe tous les mois de l’année, pas seulement ceux du Ramadan ou de la Tabaski.
Quand un mois approche, je commence déjà à surveiller. Pour moi, la lune se suit toute l’année.
Comment savez-vous où regarder ?
Chaque mois, la lune a son emplacement particulier. Elle n’apparaît jamais au même endroit selon la période. Elle devient visible entre le 29ᵉ et le 30ᵉ jour du calendrier hégirien.
Pour le Ramadan ou la Tabaski, je sais exactement où elle doit se montrer.
Quelqu’un qui ne connaît pas ces positions peut regarder longtemps sans rien voir. (Rires).
Avec l’habitude, je sais où me placer et où diriger mon regard. Je prends en compte la saison, la direction du vent, l’heure de la prière, et même les variations d’une année à l’autre.
De qui tenez-vous ce savoir ?
De mon père. Il était bijoutier et travaillait beaucoup avec le croissant lunaire. À la fin de sa vie, il avait perdu la vue, mais il nous envoyait, mes frères et moi, vérifier la lune pour lui. J’avais 6 ou 7 ans. C’est ainsi que c’est resté dans mon cœur.
Dieu a fait que moi, je vois la lune mieux que tout le monde.
Quand je l’aperçois, je n’aime pas garder cela pour moi. Je fais venir quelqu’un pour confirmer. Souvent, on est plusieurs à regarder, mais c’est toujours moi qui la vois en premier.
Comment êtes-vous sûr qu’il s’agit bien de la lune ? Avez-vous une technique ?
Oui. Je sens la lune. Parfois elle apparaît puis elle disparaît un instant. À ce moment-là, mon cœur bat fort : je sais que c’est elle. Quand elle réapparaît, je tends la main comme pour la fixer, puis j’appelle les autres.
Dans les années 80, à l’époque du ministre Yaya Ouattara (ministre des Affaires sociales de 1981-1989), des experts sont venus avec du matériel sophistiqué pour l’observer à Bondoukou. Ils se sont installés devant la Grande Mosquée. Ils ont cherché pendant des heures.
Moi, j’ai regardé l’horizon : je l’ai vue immédiatement. Je leur ai montré l’endroit exact. À leur grande surprise, ils l’ont repérée avec leurs appareils.
Moi, je l’avais vue sans rien, d’un simple regard maîtrisé.
Certains disent que c’est mystique. Qu’en pensez-vous ?
Non, ce n’est pas de la sorcellerie. C’est un don de Dieu, et un héritage de mon père.
Je suis marabout, oui, mais ce don-là ne vient pas de pratiques mystiques.
Même les grands marabouts suivent les mois et les jours : ils observent la lune avant de commencer leurs rituels. Certains m’appellent pour confirmation.
Il y a des soirs où beaucoup de gens regardent… mais tant que je ne l’ai pas vue, personne ne la voit. Quand je dis : « Voici la lune ! », alors tout le monde la repère.
Qu’est-ce que l’apparition de la lune signifie pour un fidèle musulman ?
Selon l’apparition, le fidèle est appelé à faire des Zikr (invocations) basés sur le calendrier hégirien. Certains Zikr doivent être faits le 1ᵉʳ, le 2 ou le 30 du mois.
Le calendrier grégorien étant différent, il faut connaître la lune pour savoir quel Zikr faire et obtenir la faveur divine.
Quand vous observez la lune, y a-t-il une procédure avant que l’annonce soit publique ?
Oui. Quand je la vois, j’informe un comité de veille. Ce comité informe le Grand Imam de Bondoukou, qui prévient à son tour le secrétaire régional du COSIM.
Celui-ci transmet à Abidjan. Ce n’est qu’après cela que l’on déclare officiellement l’observation.
Il faut savoir que Bondoukou n’est pas le seul lieu où la lune apparaît en Côte d’Ivoire.
Vous est-il déjà arrivé d’être contredit ?
Non, jamais. (Son visage s’assombrit, comme traversé par une brusque colère). Personne n’a jamais douté de ma parole. Il y va de ma crédibilité et surtout de ma foi.
Des milliers de personnes jeûnent pour effacer leurs péchés, et moi je mentirais ?
Impossible. (Il se lève et tend les deux mains vers le ciel. Il marmonne quelques phrases, puis il se rassoit.)
Si je ne vois pas la lune, je le dis. Je ne suis pas le seul observateur dans le pays.
Vous arrive-t-il de ne pas la voir ?
Oui, cela arrive. (Rires). Je ne suis pas seul à observer la lune à Bondoukou.
Quand on me demande si je l’ai vue et que ce n’est pas le cas, je le dis simplement.
Je crains Dieu : je ne peux pas mentir.
Depuis Bondoukou, Touré Seydou indique chaque année l’apparition du croissant lunaire, guidant ainsi la communauté musulmane ivoirienne dans les grandes dates religieuses.
Être ‘’Guetteur de la Lune’’, est-ce un fardeau ou une bénédiction ?
Pour moi, c’est une bénédiction. (Il se met à rire aux éclats.)
Je suis sollicité par plusieurs marabouts qui ont besoin de mes observations pour leurs rituels.
Quand je vois la lune, je les appelle, et ils peuvent commencer leurs pratiques.
Êtes-vous marabout ?
Oui. J’ai travaillé comme marabout. Je me servais de la lune pour mes rituels et mes talismans.
Transmettez-vous ce don à vos enfants ou à d’autres ?
Oui. Je forme beaucoup de jeunes enfants. Je ne parle pas de « science », mais de grâce divine. En respectant les anciens qui me demandaient d’observer, ce don est venu de Dieu.
Quand le ciel est nuageux, je rassemble les enfants. Je les place à différents endroits et leur demande de chercher la lune.
Réalisé par Patrick KROU, à Malagasso (Bondoukou).
