Procès de Gassama à Abidjan : Le récit d’une audience sous le signe de la contrition
Procès de Gassama à Abidjan : Le récit d’une audience sous le signe de la contrition
Un regard livide. Un visage marqué par l’épreuve, comme pour dire que six mois de détention, ça use. C’est avec une apparence sobre, vêtu d’une djellaba bleue, coiffé d’un bonnet bleu nuit et chaussé de sandales, que Mahamadou Hawa Gassama est apparu à 11 h 13, ce vendredi 9 janvier 2026, à l’audience correctionnelle du Tribunal de première instance d’Abidjan.
L’affaire inscrite au rôle sous le numéro 4572/25/12/25 — Ministère public contre Gassama Mahamadou, faits du 02 juillet 2025 — portait sur des accusations d’offense au chef de l’État et d’émission d’expressions outrageantes par le biais d’un système d’information, infractions prévues et punies par les articles 264 et 387 du Code pénal, comme indiqué sur le tableau d’affichage à l’entrée de la salle.
Du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, le prévenu se tient droit à la barre. Face à lui, la présidente du tribunal énonce les chefs d’accusation d’une voix ferme :
« Vous avez traité le président Alassane Ouattara d’ennemi du Mali et, dans une vidéo, vous l’avez qualifié de “déstabilisateur” dans l’affaire des 49 soldats ivoiriens retenus au Mali. Monsieur Gassama, reconnaissez-vous les faits ? »
« Oui », répond-il d’une voix maîtrisée, avant de relater les circonstances de son arrestation à l’Aéroport international Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, en juillet 2025. Très vite, le prévenu se lance dans une longue déclaration en langue bambara. Il est aussitôt interrompu par le Tribunal, qui ordonne le recours à un interprète assermenté. Ali Kassoumba est alors appelé à la barre et prête serment, la main droite levée : « Je jure de traduire fidèlement les propos de monsieur Gassama. »
De retour devant le Tribunal composée de la présidente et de ses deux assesseurs, Mahamadou Hawa Gassama se confond en excuses : « Je demande pardon à mon grand frère Alassane Ouattara et à tous les Ivoiriens. »
Dans une posture de contrition manifeste, le prévenu, membre du Conseil national de transition (CNT) du Mali, reconnaît sans détour :« J’ai tenu des propos. Je ne savais pas qu’ils allaient blesser les Ivoiriens. J’assume et je reconnais être l’auteur des vidéos. »
Déjà, dès 8 heures du matin, dans les couloirs du Palais de justice d’Abidjan-Plateau, nous avions rencontré l’un des avocats du prévenu. Arrivé dans la capitale ivoirienne depuis le 2 janvier, Me Mamadou Ismaïla Konaté confiait avec émotion ses souvenirs de sa première plaidoirie, il y a vingt-cinq ans, dans ce même palais, qu’il qualifie de « joyau de l’Afrique par son architecture ».
« J’ai plaidé une fois à N’Djamena, où les escaliers menaçaient de s’écrouler », raconte-t-il avec une pointe d’ironie. L’avocat souligne aussi l’état de fatigue de son client, détenu depuis six mois au Pôle pénitentiaire d’Abidjan (ex-MACA) : « Mahamadou Gassama est à bout. »
Le parquet requiert cinq ans de prison, la défense plaide la clémence
Me Mamadou Ismaïla Konaté s’insurge contre la réquisition du procureur et demande de mettre à terre eu égard au climat politique tendu en la Côte d’Ivoire et le Mali.
À l’audience, après les déclarations liminaires du prévenu, Me Mamadou Konaté interroge son client sur la sincérité de ses regrets : « Monsieur Gassama, jusqu’à quel point regrettez-vous vos propos ? » « Je les regrette », hoquète Gassama, la voix nouée.
Prenant la parole, le procureur de la République rappelle l’objet de la poursuite et insiste sur la fermeté du parquet face aux infractions visant les institutions de la République.
« Toute attaque ou propos méprisant à l’encontre du président de la République ou des institutions ivoiriennes sera sanctionné avec la dernière énergie, qu’il s’agisse d’un ressortissant ivoirien ou étranger », martèle-t-il, évoquant également les campagnes de sensibilisation menées à l’endroit des utilisateurs des réseaux sociaux.
S’il reconnaît l’existence d’un repentir, le ministère public le juge toutefois tardif, d’autant plus que le prévenu se présente comme membre du CNT. « C’est inacceptable », tranche le procureur, avant de requérir cinq ans de prison ferme et une amende de 500 000 FCFA.
Cette réquisition, tombée comme un couperet, provoque une vive émotion dans la salle. Me Tiémogo Coulibaly, avocat ivoirien du prévenu, plaide alors la clémence :
« Que le chef de l’État offensé et le peuple ivoirien lui accordent leur pardon. »
Dans une plaidoirie d’une quinzaine de minutes, Me Mamadou Ismaïla Konaté reconnaît que la loi a été violée : « Chaque fois que la loi est violée, des sanctions doivent suivre. C’est ce qui fait la grandeur de la justice. »
Ancien ministre de la Justice du Mali, l’avocat critique néanmoins l’argument du « repentir tardif » : « Dès la première heure de son arrestation, mon client a présenté ses excuses. Lorsqu’il a été entendu par le doyen des juges d’instruction, il s’est encore excusé. Certes, les excuses n’effacent pas l’offense au chef de l’État, qui constitue une atteinte grave à la dignité et à l’honneur d’une institution. Mais, comme on dit chez moi, l’eau versée ne peut être récupérée. »
Poursuivant, Me Konaté décrit un homme « profondément atteint », rappelant que son client est un ancien député élu à quatre reprises, père de douze enfants, âgé de 68 ans. Il évoque également le contexte politique délicat entre le Mali et la Côte d’Ivoire et implore le Tribunal de privilégier l’apaisement, de calmer le jeu.
« Madame la présidente, la fonction judiciaire ne consiste pas seulement à juger, mais aussi à comprendre. En suivant le parquet sur la culpabilité, je vous demande de prendre en compte ses excuses et de faire en sorte que la prison ferme n’aille pas au-delà des six mois », plaide-t-il, rappelant que quatre demandes de mise en liberté provisoire ont déjà été rejetées.
Le Tribunal a mis l’affaire en délibéré. Le verdict sera rendu le 30 janvier prochain, date à laquelle Mahamadou Hawa Gassama sera fixé sur son sort.
Patrick KROU, envoyé spécial au Palais de justice d’Abidjan-Plateau.
Photo légendée 1 : Mahamadou Hawa Gassama a comparu devant le Tribunal de première instance d’Abidjan, son sort fixé le 30 janvier prochain.
Photo légendée 2 : Me Mamadou Ismaïla Konaté s’insurge contre la réquisition du procureur et demande de mettre à terre eu égard au climat politique tendu en la Côte d’Ivoire et le Mali.
Encadré :
Me Mamadou Ismaïl Konaté : « Cinq ans de prison ferme, c’est énorme au regard du dossier »
À sa sortie d’audience, Me Mamadou Ismaïla Konaté s’est exprimé devant la presse nationale et internationale, ce même vendredi 9 janvier.
« On ne peut pas plaider au-delà de ce que le prévenu lui-même a dit. Il a reconnu les faits depuis le début. Il a réitéré cette reconnaissance à tous les stades de la procédure. Durant l’information judiciaire, il a présenté des excuses, et à ce moment-là, il n’y avait plus grand-chose à ajouter.
Aujourd’hui, le débat ne portait donc pas sur la culpabilité. Cela relève du travail du procureur. Ce sur quoi nous pouvions intervenir, c’était attirer l’attention de la cour, ou du tribunal du moins, sur le fait qu’il a commis une faute qu’il reconnaît pleinement, et qu’il a immédiatement réagi en présentant des excuses.
Derrière tout cela, il n’y a absolument rien de plus. J’ai néanmoins été surpris par la réquisition du procureur : cinq ans de prison. Je ne minimise pas, c’est énorme, vraiment énorme.
Il s’agit certes d’une offense au chef de l’État. C’est une faute extrêmement grave, une atteinte à l’honneur et à la dignité. Mais il ne faut pas non plus envenimer la situation.
Il existe par ailleurs un contexte politique entre les deux pays. Expliquer aujourd’hui aux Maliens qu’il y a une réquisition de cinq ans de prison contre Gassama, dans les conditions que l’on connaît, n’est pas très défendable à ce niveau-là. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais a priori, je ne m’attendais pas à une demande de cinq ans de prison ferme.
Même pas une peine avec sursis, même pas une peine assortie de sursis. Or, dans ce dossier, il a été interpellé quasiment en flagrant délit. Il a reconnu immédiatement les faits, n’a absolument rien nié, et sa ligne de défense n’a pas varié d’un iota. Franchement, je suis surpris par cette réquisition de cinq ans de prison ferme.
Je ne sais pas si, en demandant au procureur de répéter, il dirait exactement la même chose, mais cinq ans de prison ferme, c’est considérable. Personne, ici, n’a été condamné à cinq ans de prison ferme pour offense à une institution publique.
Je ne minimise toujours pas : ce qui s’est passé est très grave, et il le reconnaît. Il le reconnaît d’autant plus qu’il persiste et signe dans ses excuses. Mais cinq ans, cela me paraît excessif.
Enfin, heureusement que ce n’est pas le procureur qui juge, mais bien les juges. Je pense qu’ils nous ont entendus. Nous ne sommes pas venus nous battre contre eux, ni contre le dossier, ni contre l’infraction. Nous avons choisi de faire profil bas, et c’était important de le faire.
C’est ce que le client nous a demandé, et c’est ce que nous avons fait. »
Propos recueillis par P. K
