Amoa urbain, un savant à la conquête de l’âme de l’Afrique

Amoa urbain, un savant à la conquête de l’âme de l’Afrique

26/03/2026 - 11:31
Amoa urbain, un savant à la conquête de l’âme de l’Afrique
Amoa urbain, un savant à la conquête de l’âme de l’Afrique

De l’université privée aux collines de N’Douci, en passant par les cours royales d’un continent en quête de mémoire, le Professeur Amoa Urbain construit depuis trois décennies une œuvre singulière — inclassable — au carrefour de l’académie, de la tradition et de l’utopie.

Il y a des hommes dont on ne sait jamais très bien par quel bout les saisir. Universitaire ou militant culturel ? Recteur ou gardien des traditions ?

Philosophe ou bâtisseur ? 

Amoa Urbain est tout cela à la fois, et c’est précisément cette indomptable pluralité qui fait de lui l’une des figures les plus originales de l’intelligentsia africaine contemporaine. A l’heure où le continent débat âprement des fondements de son identité et des voies d’un développement qui lui serait propre, le parcours de ce natif de Côte d’Ivoire résonne comme une réponse en actes

— imparfaite, parfois controversée, mais toujours engagée. 

Élevé en janvier 2026 au grade de professeur titulaire hors grade des universités par le comité scientifique et technique de la Conférence interuniversitaire des Études doctorales (CIUED), qui regroupe des universités francophones et anglophones, Amoa Urbain entre ainsi dans le cercle restreint des figures majeures de l’intelligentsia africaine, dont l’expertise compte dans l’orientation des politiques éducatives et culturelles du continent.

Cette consécration académique est l’aboutissement d’un parcours qui, depuis les amphithéâtres d’Abidjan jusqu’aux forêts sacrées de la région des Lagunes, n’a cessé de déplacer les frontières entre la science et la sagesse.

Le Festival des Rois ou la diplomatie par la culture

C’est sans doute le Festival International de la Route des Reines et des Rois qui a révélé Amoa Urbain au grand public. Promoteur de cette manifestation dont les dix éditions courent de 2003 à 2013, il a cherché à remettre au goût du jour ce qu’il appelle les « richesses inouïes » des systèmes de gouvernance royaux et coutumiers africains, bousculés puis marginalisés par la colonisation. Chaque édition du festival se voulait une caravane de paix, mobilisant chefs traditionnels, autorités coutumières et populations sur des centaines de kilomètres de routes ivoiriennes.

A l’issue de la huitième édition qui sillonna l’Ouest ivoirien en pleine période post-crise, Amoa Urbain affirmait : « Nous avons vaincu la guerre par la culture. » Les chefs traditionnels venus du Sud, de l’Est et de l’Ouest pour la région des Montagnes avaient, selon lui, annoncé la fin définitive de la guerre. Ces mots sonnent comme un manifeste. Pour lui, le règlement durable des conflits ne passe pas uniquement par les tribunaux modernes ni par les chancelleries, mais aussi par ce qu’il appelle la « diplomatie coutumière » — une démarche qui emprunte à la tradition africaine ses étapes d’investigation, de pardon, de sanction et de réhabilitation.

Cette diplomatie coutumière, qu’il propose d’enseigner à l’Université de Bondoukou, s’articule autour de notions qu’il a théorisées : la « théorie de l’élégance langagière », la « théorie du temps de réceptivité », mais aussi désormais la théorie des cinq vérités. Celle-ci comprend la vérité intérieure, la vérité scientifique, la vérité historique, la vérité divine et la vérité consensuelle. Dans la pensée d’Amoa Urbain, cette dernière — la vérité consensuelle — ne constitue pas seulement une modalité d’arbitrage social : elle ouvre sur une vision plus vaste du vivre-ensemble, qu’il conceptualise sous la forme d’une pensée philosophique et politique, le consensuellisme démocratique, ainsi que d’une méthode d’accès au réel et de compréhension des sociétés, l’immersionnisme cognitiviste. Ce corpus conceptuel original, ancré dans les cultures africaines, vise à offrir aux institutions modernes des instruments de médiation et d’intelligibilité que le droit positif seul ne saurait fournir.

Amoa-City, l’utopie rendue tangible

A N’Douci, à quelques dizaines de kilomètres d’Abidjan, la vision d’Amoa Urbain a pris une forme physique. Amoa-City est un domaine de quinze hectares dédié à la diplomatie coutumière et aux valeurs ancestrales africaines. Véritable académie à ciel ouvert, le site abrite un théâtre de verdure, une bibliothèque, un lac artificiel et des espaces de méditation. Il rend notamment hommage à des figures emblématiques telles que la Reine Abla Pokou, dont l’héritage symbolique imprègne les lieux.

Surnommé « paradis sur terre » par ses visiteurs, le centre touristique et universitaire vise à offrir à la communauté un lieu de ressourcement exceptionnel, aspirant à être un moteur de croissance économique, éducative et culturelle pour la région. En août 2025, la Fondation Amoa Urbain et l’Union des Journalistes Culturels de Côte d’Ivoire (UJOCCI) y ont organisé un voyage d’immersion dont les participants sont repartis, selon les témoignages recueillis, transformés par la rencontre avec un site où chaque pierre porte une mémoire.

Parmi les séquences les plus marquantes de ces visites figure la halte au site de Kanga Nianzé, ancien point de passage du commerce triangulaire, au bord de la rivière sacrée Bodo. Un lieu de mémoire douloureuse que le professeur intègre délibérément dans son projet : rappeler que la renaissance africaine ne peut s’écrire sans une confrontation lucide aux blessures de l’histoire.

Robert Krassault

L’Université Charles-Louis de Montesquieu, une institution au service d’une vision

Fondée par Amoa Urbain et installée aux II-Plateaux Vallon à Abidjan, l’Université Charles-Louis de Montesquieu (UCLM) est à la fois un établissement d’enseignement supérieur privé et un laboratoire d’idées. Le recteur-fondateur en a fait une tribune intellectuelle accueillant penseurs, écrivains et personnalités culturelles dans un esprit de débat ouvert. L’UCLM héberge notamment l’Université des Temps Libres, espace d’échanges entre chercheurs et autorités coutumières, ainsi que des colloques sur la gouvernance africaine, les alliances interethniques et les fondements épistémologiques des savoirs africains.

C’est aussi depuis cette institution qu’Amoa Urbain a lancé, en 2019, le projet d’une Université libre des Chefs — une « École des Chefs » destinée à former les autorités coutumières africaines aux systèmes de gouvernance traditionnelle. Les sessions annuelles prévues en août devaient accueillir des têtes couronnées venues de tout le continent, domiciliées dans ce qui sera la Cité des Reines et des Rois à N’Douci-Tiassalé.

L’UCLM apparaît ainsi comme le lieu de structuration intellectuelle d’une pensée plus vaste, articulée autour de la diplomatie coutumière, de l’élégance langagière, de la théorie du temps de réceptivité et de la théorie des cinq vérités : vérité intérieure, vérité scientifique, vérité historique, vérité divine et vérité consensuelle. Dans cette architecture doctrinale, la vérité consensuelle occupe une place particulière : elle fonde l’idée d’un consensuellisme démocratique, c’est-à-dire une approche de la vie politique et sociale orientée vers la construction du commun par l’écoute, la médiation et l’adhésion partagée. Elle se prolonge également dans une méthode, l’immersionnisme cognitiviste, qui postule qu’aucune société ne peut être véritablement comprise sans immersion dans ses représentations profondes, ses symboles, ses rites et sa mémoire.

L’engagement d’Amoa Urbain ne se limite pas aux institutions et aux festivals. Il s’étend vers les strates les plus profondes de la civilisation africaine : les spiritualités, l’archéologie et les archives. Pour lui, les religions et cosmogonies traditionnelles africaines ne sont pas des survivances folkloriques mais des systèmes de pensée cohérents, porteurs d’une philosophie du monde. Ambassadeur de la Culture de la Paix auprès d’une Chaire UNESCO et expert reconnu en diplomatie coutumière africaine, il plaide pour que les spiritualités indigènes soient reconnues comme des ressources à part entière dans la construction des identités nationales et dans la gouvernance des sociétés.

Sur le plan littéraire et archivistique, ses écrits et ses recherches visent à combler ce qu’il perçoit comme un vide béant dans la documentation des civilisations africaines précoloniales. La France a reconnu à deux reprises cette contribution intellectuelle, notamment pour ses recherches sur la royauté en Afrique et pour sa théorie de « l’élégance langagière », en l’élevant d’abord au grade de chevalier de l’ordre des Arts et Lettres en 1996, puis au rang d’officier de ce même ordre. Une double distinction rare qui témoigne de la portée internationale de travaux souvent méconnus du grand public ivoirien lui-même.

Toute grande figure porte ses contradictions. Amoa Urbain n’échappe pas à la règle. En mai 2022, l’homme qui avait annoncé sa candidature à la présidentielle d’octobre 2020 avant de se désister a publiquement rejoint le RHDP, le parti au pouvoir, suscitant des interrogations dans certains milieux intellectuels sur la compatibilité de cet engagement partisan avec son positionnement comme penseur indépendant et promoteur d’une culture panafricaine transcendant les clivages politiques nationaux. La question n’est pas anecdotique : elle touche au cœur du rapport entre l’intellectuel africain et le politique, débat aussi ancien que le continent est divers.

Mais ce qui demeure, au-delà des polémiques conjoncturelles, c’est l’ampleur d’une œuvre en construction.

R.K

La diplomatie coutumière, une doctrine en sept étapes

Concept central dans la pensée d’Amoa Urbain, la diplomatie coutumière est une méthode de résolution des conflits inspirée des pratiques traditionnelles africaines. Elle se distingue de la médiation moderne par sa profondeur rituelle, communautaire et symbolique.

Le professeur en a formalisé les étapes : investigation préalable, analyse de la situation, décision (verdict ou sentence), pardon, sanction, réhabilitation individuelle et collective — étape symbolisée, dit-il, par le port d’une tenue de couleur blanche — puis enfin l’oubli, entendu non comme effacement mais comme « fruit de la répétition volontaire d’actes positifs en faveur de l’offensé ». Cette doctrine, qu’il a proposé d’inscrire dans les programmes de l’Université de Bondoukou, entend offrir aux États africains un outil de cohésion sociale et de gouvernance des conflits communautaires que le droit positif importé d’Occident ne peut, selon lui, pleinement assurer.

Cette doctrine ne relève pas seulement de la pratique coutumière ; elle s’inscrit dans une vision plus générale de la connaissance et de la vérité. À ce titre, elle s’adosse à la théorie des cinq vérités élaborée par Amoa Urbain : la vérité intérieure (celle de la conscience et de l’intime), la vérité scientifique (celle de la preuve et de la démonstration), la vérité historique (celle de la mémoire et des faits), la vérité divine (celle de la transcendance et du sacré), et la vérité consensuelle (celle qui naît de la délibération et de l’adhésion collective).

Dans cette perspective, la résolution durable des conflits ne peut se limiter à l’établissement d’une vérité juridique ou factuelle ; elle suppose souvent l’émergence d’une vérité acceptable et partageable par la communauté. C’est de cette intuition qu’émerge le consensuellisme démocratique, pensé comme une philosophie politique du compromis noble, de l’écoute et de la cohésion.

La méthode qui lui correspond, l’immersionnisme cognitiviste, invite quant à elle à comprendre les sociétés de l’intérieur, par l’expérience, l’observation située et l’entrée dans les univers symboliques qui structurent les comportements collectifs.

R.K